DA­VID EL­LI­SON LE NOU­VEAU PRINCE DES BLOCK­BUS­TERS

Il est le jeune pro­duc­teur qui monte et fait men­tir l’adage se­lon le­quel les fils à pa­pa n’ont au­cun ta­lent. Son cré­neau ? Les films d’ac­tion, tels les der­niers Ter­mi­na­tor et Mis­sion : Im­pos­sible. GQ a ren­con­tré cet homme se­cret et ri­chis­sime.

GQ (France) - - Lettres - Par Taf­fy Bro­des­ser-ak­ner Adap­ta­tion Étienne Me­nu Photos Ture Lille­gra­ven

Les gens très riches tiennent sou­vent à ne pas faire éta­lage de leurs pri­vi­lèges. De­vant les jour­na­listes, ils portent des vê­te­ments abor­dables et conduisent des voi­tures d’oc­ca­sion. Da­vid El­li­son n’est pas de cette en­geance. Lors­qu’il entre dans le res­tau­rant où nous avons ren­dez-vous, à l’aé­ro­port de San­ta Mo­ni­ca, il s’ex­cuse de son re­tard: dé­col­lant de Palm Springs le ma­tin même, son hé­li­co­ptère a été pris dans le brouillard et a dû faire de­mi-tour. Il a dé­ci­dé d’af­fré­ter un jet à la place, même s’il au­rait aus­si pu uti­li­ser l’un de ses deux avions per­son­nels. Sa Fer­ra­ri l’at­tend à quelques en­ca­blures de l’aé­ro­port. En réa­li­té, il n’a que quinze minutes de re­tard… Da­vid El­li­son a 32 ans et il pro­duit des films. Il est der­rière deux des plus grosses sor­ties

ci­né­ma de cet été : Ter­mi­na­tor Ge­ni­sys et Mis­sion : Im­pos­sible, Rogue Na­tion. Sa so­cié­té s’ap­pelle Sky­dance. Son his­toire est celle d’un homme qui a in­ves­ti à Hol­ly­wood parce qu’il avait beau­coup d’ar­gent, et qui y est res­té parce qu’il avait beau­coup de ta­lent et beau­coup de cou­rage. Grand blond à la peau hâ­lée, il dé­gage l’éclat de ces gens qu’on di­rait frin­gants de nais­sance. On le dit in­croya­ble­ment dis­ci­pli­né. Il est chaque ma­tin en salle de sport. Dif­fi­cile de sa­voir s’il est pu­dique ou conven­tion­nel. Il com­mence ses ré­cits par « Je n’ou­blie­rai ja­mais la fois où… », re­vient par­fois sur des pro­pos qu’il a te­nus pour les re­for­mu­ler et s’as­su­rer qu’il s’est bien fait com­prendre. Lors de la pré­sen­ta­tion de Ter­mi­na­tor Ge­ni­sys à L.A., il était en bout de table, si­len­cieux. Tout dans son at­ti­tude don­nait à pen­ser qu’il vou­lait lais­ser par­ler le réa­li­sa­teur Alan Tay­lor. Mais, très vite, il n’a pu s’em­pê­cher de com­plé­ter les ré­ponses de son par­te­naire, voire de le cou­per d’un très na­tu­rel « c’est as­sez simple, je vais vous ex­pli­quer ».

Se faire un pré­nom C’est la pre­mière fois que Da­vid El­li­son ac­cepte qu’un mé­dia fasse son por­trait. Il a dé­jà par­lé à la presse de ses films, de ses af­faires, mais ja­mais vrai­ment de lui. Une dis­cré­tion toute fa­mi­liale. Son père Lar­ry, an­cien pa­tron de la mul­ti­na­tio­nale in­for­ma­tique Oracle et troi­sième for­tune amé­ri­caine, est connu pour sa com­mu­ni­ca­tion mi­ni­male. Et ce n’est rien com­pa­ré au si­lence to­tal de sa soeur Me­gan, de trois ans sa ca­dette, fon­da­trice d’an­na­pur­na Pic­tures, à l’ori­gine de films dia­mé­tra­le­ment op­po­sés à ceux pro­duits par Da­vid, tant sur le plan ar­tis­tique que fi­nan­cier (lire page sui­vante). Si Me­gan s’in­té­resse aux au­teurs, Da­vid, lui, pré­fère les fran­chises de son en­fance ( Ter­mi­na­tor, Star Trek, Mis­sion : Im­pos­sible…). Il au­rait pu ac­cep­ter ce por­trait pour don­ner de la vi­si­bi­li­té à son nom. Mais son nom étant dé­jà connu, c’est donc plu­tôt pour se faire un pré­nom que le jeune homme parle au­jourd’hui de lui. En­fants, avec sa soeur, ils sont éle­vés par leur mère Bar­ba­ra Boothe, la troi­sième des quatre épouses de Lar­ry. S’ils ne se pensent évi­dem­ment pas pauvres, les pe­tits El­li­son s’es­timent « seule­ment » ai­sés. Ce n’est qu’en voyant leurs mai­sons de­ve­nir de plus en plus grosses qu’ils com­prennent la réa­li­té de la si­tua­tion fi­nan­cière fa­mi­liale. Bar­ba­ra s’as­sure néan­moins de leur trans­mettre le goût de l’ef­fort et leur im­pose des cor­vées mé­na­gères, contre cinq dol­lars par se­maine. Très ama­trice de ci­né­ma, elle pos­sède une col­lec­tion de plus de 3 000 VHS. Cer­taines se re­trouvent plus sou­vent que d’autres dans le ma­gné­to­scope : les Star Wars, Ju­ras­sic Park, Ter­mi­na­tor, Retour vers le Fu­tur. « Da­vid avait un don : il re­te­nait les dia­logues des films par coeur. Tous les dia­logues, pas juste des bouts !, rap­porte Me­gan, pour­tant avare en confi­dences. Comme de mon cô­té je n’y ar­ri­vais pas, ça m’im­pres­sion­nait beau­coup. Mais, par­fois, ça m’aga­çait : il an­ti­ci­pait les ré­pliques de tout ce qu’on re­gar­dait et je lui di­sais de la fer­mer ! » À l’époque, Lar­ry voit peu sa pro­gé­ni­ture. Sans être aux abon­nés ab­sents, il a du mal à tis­ser de vrais liens. « Certes, j’avais mes week-ends avec eux, mais ce n’est qu’à leur ado­les­cence qu’on a com­men­cé à vrai­ment par­ta­ger. » Il fait no­tam­ment dé­cou­vrir à Da­vid la vol­tige aé­rienne. L’his­toire re­monte à la pe­tite en­fance du jeune homme : un jour, il fait pro­mettre à ses pa­rents, en­core ma­riés, qu’il au­ra le droit d’ap­prendre à pi­lo­ter un avion quand il se­ra ado. À 13 ans, il rap­pelle cette pro­messe à Lar­ry. Son bap­tême de l’air est une ré­vé­la­tion, une ex­pé­rience de li­ber­té gri­sante. « Ce que j’adore plus que tout dans la vol­tige, c’est que ça a été pour moi une des pre­mières oc­ca­sions de ten­ter des choses que per­sonne n’avait ja­mais faites avant », se sou­vient Da­vid. Pour son sei­zième an­ni­ver­saire, il prend les com­mandes d’un Ex­tra 300, l’un des meilleurs avions exis­tants pour la vol­tige. Mais échoue la même jour­née à ob­te­nir son bre­vet de pi­lote. Quand il dit avoir « un peu trop fait la fête au ly­cée », on s’at­tend à ce qu’il se lance dans des ré­cits, fa­çon Bret Eas­ton El­lis, de nuits de dé­bauche faites de traits de coke dé­me­su­rés et de sexe sau­vage et sans len­de­main. Sauf qu’il parle en fait de conduite à risque en avion: « On vo­lait un peu trop en rase-mottes, on fai­sait la course en frô­lant des arbres. » Le jeune pro­duc­teur n’a tout sim­ple­ment ja­mais tou­ché ni drogue ni al­cool, puis­qu’un seul contrôle po­si­tif l’au­rait interdit de vol à vie. Son seul vice est ain­si tou­jours res­té la vol­tige, et rien d’autre. « Pas mal de gosses qui gran­dissent dans des condi­tions pri­vi­lé­giées font des trucs pas très ma­lins vers l’ado­les­cence, constate Lar­ry. Mais Da­vid a peut-être mû­ri plus vite que la moyenne, grâce à la vol­tige. Quand vous pi­lo­tez un avion, ce n’est pas un jeu vi­déo. Vous n’avez qu’une vie. » Ly­céen, il passe deux étés consé­cu­tifs à tra­vailler pour

« Je cherche juste à di­ver­tir le pu­blic, ça a tou­jours été mon but, et ceux avec qui je bosse sont aus­si in­ves­tis dans cette mis­sion. J’ai mon­té Sky­dance par amour du ci­né­ma. »

son père chez Oracle. Son in­té­rêt pour l’in­for­ma­tique ne s’avère pas dé­bor­dant… Il com­mence des études de com­merce mais bi­furque vers le ci­né­ma à l’uni­ver­si­ty of Sou­thern Ca­li­for­nia, l’une des plus grosses facs de Los An­geles. Il aban­donne son cur­sus pour trou­ver le fi­nan­ce­ment de Fly­boys, un film où James Fran­co et lui in­car­ne­ront des pi­lotes d’avion pen­dant la guerre de 14-18. À sa sor­tie en 2006, les cri­tiques sont sans pi­tié, et le suc­cès ab­sent – seule­ment 10 mil­lions de re­cettes pour 50 mil­lions d’eu­ros de bud­get. À cause de son nom de fa­mille, Da­vid fait l’ob­jet d’une at­ten­tion un peu mal­veillante. Hol­ly­wood veut sa­voir s’il est sin­cère et pas­sion­né par son mé­tier ou s’il n’est qu’un te­nant de ce qu’on ap­pelle « l’ar­gent stu­pide » ( dumb mo­ney), s’il est plus qu’un type for­tu­né qui dé­boule en ville en fai­sant beau­coup de bruit, veut vivre la grande vie et pro­fi­ter au plus vite du strass et des paillettes avant de dis­pa­raître aus­si­tôt.

As­su­mer ses échecs Da­vid a le coeur lit­té­ra­le­ment bri­sé par l’échec de Fly­boys : il vit re­clus dans sa chambre, puis se fait hos­pi­ta­li­ser pour dé­pres­sion et fi­bril­la­tion au­ri­cu­laire. Se re­met­tant peu à peu, il dé­marre l’écri­ture d’un nou­veau film, Nor­thern Lights, nar­rant l’his­toire très per­son­nelle de son meilleur ami Nick Nil­meyer, lui aus­si pi­lote, mort quelques an­nées plus tôt lors du crash de son ap­pa­reil. Tay­lor Laut­ner, de la sa­ga Twi­light, s’en­gage à jouer Nick, mais quand El­li­son lui ex­plique qu’il in­ter­pré­te­ra lui-même son propre rôle, la star­lette ré­si­lie son contrat – une nou­velle hu­mi­lia­tion pour El­li­son. Le film est mort dans l’oeuf, et Hol­ly­wood a eu rai­son : Da­vid n’est qu’un de ces hé­ri­tiers sans ta­lent, un feu de paille. Va­rie­ty, la bible d’hol­ly­wood, y consacre deux lignes dans ses der­nières pages et, très vite, plus per­sonne sur la col­line ne se sou­vient de lui. Mais il en a dé­jà dé­ci­dé au­tre­ment. Ses pro­jets de films ne fonc­tionnent pas ? Qu’à ce­la ne tienne : il ira cher­cher du tra­vail dans un stu­dio de pro­duc­tion. Il ne veut pas quit­ter le pay­sage comme ça et pré­fère as­su­mer ses échecs face à ceux qui l’ont vu à terre. As­su­mer, par exemple, qu’il a eu tort de vou­loir faire l’ac­teur, même s’il a beau rap­pe­ler au­jourd’hui que ce n’était pas sa prin­ci­pale am­bi­tion. En tout cas, chez les El­li­son, on ne se laisse pas abattre par une hu­mi­lia­tion, même lors­qu’elle semble aus­si vio­lente que celle su­bie par Da­vid. Il se re­lève donc en évi­tant, cette fois-ci, de com­mettre les mêmes er­reurs. Il choi­sit les bonnes per­sonnes et les bons in­ves­tis­se­ments ar­tis­tiques « avec une éner­gie et une dé­ter­mi­na­tion vi­si­ble­ment sans li­mite », comme l’ob­serve Me­gan.

Da­vid contre Go­liath En 2009, avec sa so­cié­té Sky­dance, il conclut un ac­cord de quatre ans avec Pa­ra­mount, in­ves­tis­sant à hau­teur de plu­sieurs cen­taines de mil­lions d’eu­ros. Il a donc son job dans un stu­dio. Bien­tôt, ce­lui-ci lui en­voie le scé­na­rio de True Grit, des frères Coen – pas for­cé­ment l’al­liance la plus na­tu­relle avec son uni­vers – qui fi­ni­ra par ob­te­nir dix no­mi­na­tions aux Os­cars. Puis il as­sure la pro­duc­tion exé­cu­tive de World War Z, un thril­ler de zom­bies avec Brad Pitt. La pro­duc­tion de ce block­bus­ter est si fas­ti­dieuse et si oné­reuse que Va­ni­ty Fair lui consacre sa cou­ver­ture de juin 2013. Hol­ly­wood ob­serve, s’at­ten­dant à voir Da­vid s’écrou­ler de nou­veau. Il dé­pense sans comp­ter pour re­tour­ner d’in­nom­brables scènes et ré­mu­né­rer le vaste tra­vail de ré­écri­ture ac­com­pli par la star Da­mon Lindelof, le scé­na­riste de Lost. Le film fait fi­na­le­ment un car­ton à sa sor­tie, et une suite est ac­tuel­le­ment en pré­pa­ra­tion. Le pro­duc­teur pro­fite de cet élan pour res­sus­ci­ter Star Trek et don­ner un coup de jeune à Mis­sion : Im­pos­sible. Et c’est d’ailleurs Tom Cruise, son ami et par­te­naire de vol­tige, qui chante au­jourd’hui ses louanges : « Il s’est for­mé en tant que pi­lote et a donc sai­si les li­mites de son ap­pa­reil. En vol­tige, tout est dans la com­pré­hen­sion des li­mites : il faut pous­ser l’avion juste avant d’ar­ri­ver au point où ses ailes ne pour­ront plus rien pour vous. Les li­mites de l’ap­pa­reil, ce sont aus­si les vôtres. » L’in­té­res­sé di­ra seule­ment : « Je cherche juste à di­ver­tir le pu­blic, ça a tou­jours été mon but et je tiens à ce que ceux avec les­quels je bosse soient tout aus­si in­ves­tis que moi dans cette mis­sion. J’ai mon­té Sky­dance par amour du ci­né­ma. Je vou­lais créer un lieu de tra­vail où l’on puisse fa­bri­quer des films que cha­cun, dans la boîte, aime re­gar­der, et aux­quels cha­cun puisse prendre part ac­ti­ve­ment. » Une fa­çon pour Da­vid El­li­son de dire qu’après des échecs cui­sants et des re­mises en ques­tion ra­di­cales, il a au­jourd’hui ren­ver­sé le des­tin. Il peut donc af­fir­mer avec une cer­ti­tude ab­so­lue : « J’ai ga­gné. »

À cause de son nom de fa­mille, Da­vid fait l’ob­jet d’une at­ten­tion un peu mal­veillante de la part d’hol­ly­wood.

Pour Da­vid El­li­son, 32 ans, fan de vol­tige aé­rienne et de sports ex­trêmes, la vie, c’est comme au ci­né­ma : XXL, à l’image des films qu’il pro­duit.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.