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Vincent cas­sel

GQ (France) - - Cover Story - Une nou­velle gé­né­ra­tion

a der­nière fois que nous avions ren­con­tré Vincent Cas­sel, c’était chez lui, à Rio, pour la sor­tie de Trance, de Dan­ny Boyle ( GQ n°63, mai 2013). De­puis Mes­rine, en 2008, l’ac­teur sem­blait s’être éloi­gné du ci­né­ma fran­çais, mul­ti­pliant les se­conds rôles dans des pro­duc­tions in­ter­na­tio­nales, comme chez Aro­nof­sky ( Black Swan, en 2010) ou Cro­nen­berg ( A Dan­ge­rous Me­thod, en 2011), et tour­nant au Bré­sil, en Aus­tra­lie, en Italie et ailleurs. Cette an­née, il re­vient avec deux films fran­çais, coup sur coup : Un mo­ment d’éga­re­ment, de Jean-fran­çois Ri­chet, la co­mé­die contro­ver­sée de l’été, et Mon roi, de Maï­wenn, une his­toire d’amour abra­sive et op­pres­sante ré­com­pen­sée à Cannes. L’an pro­chain, il se­ra à l’af­fiche de Juste la fin du monde, du Qué­bé­cois Xa­vier Do­lan, aux cô­tés de Marion Co­tillard et Léa Sey­doux. Ce retour s’ac­com­pagne d’une éner­gie nou­velle. Gor­gé d’élan vi­tal, l’homme ne cesse de se ré­in­ven­ter grâce à son be­soin qua­si né­vro­tique de bou­ger. À bien­tôt 50 ans, Cas­sel se ré­vèle à l’écran de plus en plus sexué. Dé­mon de mi­di ? La cin­quan­taine comme une nou­velle tren­taine ? C’est cet « ins­tinct dé­ci­sif » de l’ac­teur que nous avons vou­lu dé­co­der, tant il semble in­tact dans Mon roi. De­vant la ca­mé­ra vé­ri­té de la réa­li­sa­trice de Po­lisse, il joue un sé­duc­teur, hâ­bleur et men­teur, qui par­vient à se faire ai­mer pour ses dé­fauts. « Cas­sel est très fu­nam­bule, très adroit, constate son par­te­naire Louis Gar­rel. Il m’a fait pen­ser à Yves Mon­tand, avec un cô­té sec, cas­sant et même vul­gaire de temps en temps. Tout en étant drôle, char­mant. » Alors que Maï­wenn le dé­peint comme « un mé­lange rare. Il est à la fois très ins­tinc­tif et in­tel­li­gent, culti­vé. Il s’ex­prime par phrases courtes, drôles, per­ti­nentes. Il va très vite, et s’en­nuie très vite, aus­si. Je pense que c’était un en­fant sur­doué. » Dans ce film, il in­carne une sorte d’ogre dont l’hé­roïne, Em­ma­nuelle Ber­cot, ne par­vient pas à se dé­faire: « La pre­mière fois que je l’ai vu pour par­ler du film, je l’ai trou­vé sym­pa, sans plus, se sou­vient Maï­wenn. Je me di­sais, ça peut le faire… Mais c’est lorsque nous nous sommes re­vus à l’heure de l’apé­ro et que nous avons ri­go­lé, que j’ai été em­bal­lée. Il s’est vrai­ment dé­voi­lé, et je suis de­ve­nue fan de lui. » Même si elle est éga­le­ment cons­ciente de ses cô­tés « un peu re­lou », no­tant au pas­sage : « Il est tou­jours très, très pres­sé… » Il est vrai que lors­qu’on

l’in­ter­viewe, Vincent Cas­sel ré­pond aux ques­tions avant qu’on n’ait le temps de les lui po­ser, dit des choses simples avec des mots com­pli­qués et des choses com­pli­quées avec des mots simples. Sau­tant, au sein d’une même phrase, d’un re­gistre de lan­gage à un autre, chan­geant de su­jet, re­trou­vant le fil de la conver­sa­tion après avoir ra­con­té une anec­dote ou pré­ci­sé un point. In­sai­sis­sable, char­meur, et sans doute pres­sé d’en fi­nir. Ren­contre avec un homme tou­jours en mou­ve­ment.

Dans vos der­niers films, vous sem­blez plus calme, comme si votre éner­gie spor­tive s’était muée en quelque chose de plus sen­suel ? Dans Mon roi, mon per­son­nage est fan­tas­mé par le re­gard d’une femme amou­reuse. Et fil­mé par une femme, qui plus est. Dans Tale of Tales, de Matteo Gar­rone, qui est sor­ti cet été, j’in­carne un roi fou de sexe qui fi­nit avec une gon­zesse hy­per­jeune. Et dans Un mo­ment d’éga­re­ment, une jeune fille voit en moi un père, et plus si af­fi­ni­tés. Je de­viens un « Filf » (Fa­ther I’d Like to Fuck, ndlr) pour jeu­nettes. En temps qu’ac­teur, c’est une po­si­tion comme une autre. Moi, j’aime bien. J’ai une tête un peu par­ti­cu­lière : je fais des trucs de mode et de par­fum, d’icône sexuelle, et je peux aus­si jouer des types très bi­zarres, comme dans Shei­tan (de Kim Cha­pi­ron, 2005, ndlr). Dans ces trois films, je me re­trouve éro­ti­sé par le rôle, la fonc­tion. C’est plu­tôt une bonne nou­velle ! À 50 piges, j’en pro­fite : ça ne va pas du­rer! Vous par­lez de vous à 50 ans alors que vous n’en avez que 48. La plu­part des ac­teurs cherchent plu­tôt à se ra­jeu­nir, non ? Je me sens un peu bâ­tard. Je ne suis plus un jeune pre­mier de­puis long­temps. Je ne l’ai d’ailleurs ja­mais été. J’étais l’en­ne­mi du jeune pre­mier. J’ai eu une car­rière aty­pique, avec des films aty­piques. Je m’en suis ren­du compte en dis­cu­tant avec un dis­tri­bu­teur : à la té­lé­vi­sion, mes films passent à 22 h 30. Je ne peux en mon­trer que très peu à mes en­fants (âgés de 11 et 5 ans, ndlr), à part La Belle et la Bête. Donc l’âge, pour moi, ce n’est pas for­cé­ment lié à mon mé­tier, mais aux ca­pa­ci­tés phy­siques qui se barrent. Mon père (le co­mé­dien JeanPierre Cas­sel, ndlr) di­sait : « Si après 50 ans, tu te ré­veilles en ayant mal nulle part, c’est que tu es mort. »

Est-ce pour ce­la que, dans vos der­niers films, on a l’im­pres­sion que vous cher­chez moins à vous im­po­ser phy­si­que­ment ? Vous sem­blez même moins mus­clé… Je pour­rais vous dire que c’est pour les per­son­nages, mais ce n’est pas vrai­ment le cas. Peut-être que c’est l’âge, que je m’em­pâte tout sim­ple­ment ! (rires) Avec l’ex­pé­rience, la tech­nique, on a ten­dance à faire de moins en moins de choses pour ar­ri­ver au même ré­sul­tat. Une par­tie du bou­lot de l’ac­teur, c’est de rendre les choses in­té­res­santes à re­gar­der. Si vous y voyez ça, moi, ça me convient. Mais je ne suis pas de­ve­nu hy­per­calme pour au­tant.

« J’ai be­soin de ne pas m’en­nuyer pour être créa­tif. me cas­ser, par­tir, c’est le seul truc qui m’apaise un peu. »

foo­ting entre deux ques­tions. Vous ne res­tez pas en place ? Je ne suis pas le genre à lais­ser traî­ner. Les photos, il faut que ça ait lieu. Mais si on s’em­merde tous sur le pla­teau, il ne se passe rien. Il faut en­voyer la sauce, ac­cou­cher dans le mou­ve­ment. J’ai be­soin de ne pas m’en­nuyer pour être créa­tif. D’ailleurs, j’adore les réa­li­sa­teurs qui tournent, qui tournent… C’est ce que j’ai ap­pré­cié avec Maï­wenn, on n’at­tend ja­mais dans sa loge. Et moi, quand je suis là, je suis là à 100 %. Mais après, il ne faut pas m’en­fer­mer en boîte. J’ai une éner­gie qui me dé­vore… Me cas­ser, par­tir dans la nature, c’est le seul truc qui m’apaise un peu. On ne vous ima­gine pas vrai­ment en contem­pla­tif pour au­tant… J’ai es­sayé plein de choses pour m’épui­ser : la boxe plus jeune, puis le yo­ga… C’est bien, le yo­ga, mais il fau­drait que j’en fasse deux heures et de­mie tous les ma­tins. Fi­na­le­ment, le seul sport que je conti­nue, c’est le surf. J’adore ça. Dé­pendre to­ta­le­ment d’un élé­ment. Être seul à l’eau, en sur­vie, un peu comme quand on saute en pa­ra­chute. (rires)

Pour­quoi aviez-vous en­vie de dé­fendre ce per­son­nage de play-boy un peu per­vers que vous in­car­nez dans Mon roi ? Parce que je connais beau­coup d’hommes comme ça ! Les hommes se trouvent tou­jours confron­tés au même genre de pro­blèmes : la ques­tion de la li­ber­té, le be­soin de sé­duire mal­gré tout… Sur le tour­nage de Mon roi, nous tour­nions au­tour des si­tua­tions et, du coup, nous les nour­ris­sions avec des choses per­son­nelles. Au bout d’un mo­ment, Maï­wenn vous de­mande de pa­ra­phra­ser les dia­logues qu’elle a écrits. De pa­ra­phrase en pa­ra­phrase, on se re­trouve à im­pro­vi­ser de longues sé­quences, sans fi­let : on se bat pour son point de vue. Et pour ar­ri­ver à ses fins, au sein d’une scène, tous les moyens sont bons. C’est exac­te­ment pour ce­la que je vou­lais tra­vailler avec elle. De­voir four­nir, four­nir en per­ma­nence en étant to­ta­le­ment libre. J’avais tes­té ce genre de pro­ces­sus sur Ir­ré­ver­sible avec Gas­par Noé (en 2002, ndlr), et je trouve ça in­té­res­sant.

Quelle est la part d’au­to­bio­gra­phie dans cette his­toire d’amour et de sé­pa­ra­tion ? Le per­son­nage était écrit, à quelques dé­tails près, et je crois que je l’ai juste ren­du un peu plus sym­pa­thique. Mais sou­vent, à l’is­sue d’une longue im­pro­vi­sa­tion, je di­sais : « Quelle an­goisse, cette conver­sa­tion, je la connais ! » Et les gens de l’équipe ré­pon­daient : « Moi aus­si ! » Dans les couples, il y a des va­ria­tions quant aux points de fric­tion, mais fi­na­le­ment, on en ar­rive tou­jours aux mêmes dis­cus­sions. À un mo­ment, mon per­son­nage est un vrai en­cu­lé, quand il dit: « Si tu veux me vo­ler la garde de mon en­fant, je ba­lance que tu pre­nais des mé­di­ca­ments. » Il at­taque la femme qu’il a ai­mée sur sa ca­pa­ci­té à être mère. C’est hor­rible de faire une chose pa­reille. Je me di­sais : « Moi, je n’au­rais pas fait comme ça. » Et pour­tant, je me suis re­trou­vé à la li­sière de ce genre de rai­son­ne­ment. Sim­ple­ment parce que lors­qu’un homme est à court d’ar­gu­ments, il de­vient con. Quitte à se re­prendre par la suite. Je trouve tou­jours in­té­res­sant de mon­trer les mo­ments où le ver­nis pète et où l’on com­mence à se com­por­ter comme des ani­maux. Ce qui m’ex­cite à l’écran, c’est de voir les gens tré­bu­cher, avoir honte, être obli­gés de men­tir alors qu’ils ne vou­draient pas. C’est là que se joue le drame hu­main.

Dans Un mo­ment d’éga­re­ment, vous aviez éga­le­ment un rôle contro­ver­sé : un homme de 45 ans qui couche avec la fille de son meilleur ami, âgée de 17 ans. Mais la vraie vic­time, dans le film, c’est moi ! Ce mec s’est fait rou­ler par la fille. C’est le res­sort co­mique: il est obli­gé d’être lâche et veule pour s’en sor­tir. Il se chie des­sus du dé­but à la fin parce qu’il ne veut pas perdre son ami, joué par Fran­çois Clu­zet. Après, c’est vrai que le su­jet est un peu bor­der­line, qu’il pose des ques­tions. À l’avant-pre­mière, cer­tains trou­vaient ce­la très drôle, d’autres étaient gê­nés par la scène d’amour avec cette pe­tite na­na. Alors qu’on ne voit rien.

Vous n’avez pas sou­hai­té vous ex­pri­mer sur les 20 ans de La Haine. Pour­quoi ? Je n’ai au­cune nos­tal­gie. J’ai en­core trop de trucs à faire pour en éprou­ver. Je suis ra­vi d’avoir fait La Haine. Je sais ce que ce­la a re­pré­sen­té pour moi. Mais nous en avons dé­jà fê­té les 10 ans, les 15 ans. Ho ! Je ne vais pas pas­ser ma vie à par­ler de La Haine ! Ce n’est même pas l’oc­ca­sion de se re­trou­ver pour boire un coup avec l’équipe du film, puisque nous ne nous voyons plus. En re­vanche, quand quel­qu’un me de­mande : « ça ne te fait pas

Dans cet in­quié­tant

thril­ler de

black swan

2007 les pro­messes

de l’ombre

eu­ro­péen. J’étais im­pres­sion­né, je ne sa­vais pas com­ment ré­agir face à Brad Pitt ou Matt Da­mon… Pour­tant, ils étaient très sym­pas, à l’amé­ri­caine. Ils avaient vu mes films – ils sont tous ci­né­philes, eu­ro­philes – et m’ont vite in­té­gré. Et puis, je sa­vais faire plein de choses qu’eux-mêmes ne sa­vaient pas faire. Je par­lais cinq langues dif­fé­rentes avec les gens sur le pla­teau, je condui­sais des bé­canes, des ba­teaux. Je ne me sen­tais pas com­plexé mais plu­tôt fier de dé­fendre les cou­leurs de la France. Il y a plein de choses qui me plaisent là-bas, beau­coup de met­teurs en scène an­glo-saxons, et pas for­cé­ment amé­ri­cains, avec les­quels j’au­rais en­vie de tra­vailler, mais c’est vrai­ment un autre uni­vers, avec d’autres codes.

Votre au­to­sa­tis­fac­tion en agace cer­tains… J’ai sou­vent en­ten­du ça. Je ne vais pas faire ma propre psy­cha­na­lyse, mais c’est dif­fi­cile de s’ai­mer quand on est ac­teur et qu’on est confron­té à sa gueule tout le temps. Plus jeune, je ne me re­gar­dais pas en me di­sant: « T’es beau, tu vas car­ton­ner. » Je me di­sais : « T’es un mec maigre avec une tête bi­zarre. » Et il ne fal­lait pas me com­pa­rer aux autres. Je vou­lais être le meilleur moi-même pos­sible. Il faut jouer avec toutes les par­ties de soi : ce qu’on est, ce qu’on n’est pas, ce qu’on ai­me­rait être, ce qu’on a peur de de­ve­nir. Pour ça, il faut s’ai­mer un peu. Mais je n’aime tou­jours pas me voir au ci­né­ma, lire des in­ter­views de moi. M’en­tendre, ça me fait chier. Ce­la pour­rait pas­ser pour une forme de dé­sin­vol­ture, non ? Il en faut. Je n’aime pas les be­so­gneux, je les trouve chiants. J’ap­pré­cie les gens qui me donnent l’im­pres­sion que c’est fa­cile. Je ne me sens pas obli­gé d’avoir l’air sé­rieux, je sais que c’est sé­rieux. Je vis de ça de­puis tou­jours, c’est ma pas­sion.

Cette dé­sin­vol­ture, c’est ce que vous avez en com­mun avec votre père, Jean-pierre Cas­sel. Lui était un dan­dy. Vous, vous avez fait des choix plus ex­trêmes… Pour La Haine, ma pré­oc­cu­pa­tion, c’était d’être cré­dible pour les mecs de Chan­te­loup-les-vignes. Je me suis ra­sé la tête, j’ai joué les caille­ras, pour m’éloi­gner de l’image de mon père, bien sûr, lui qui était l’homme le plus élé­gant, sym­pa, pon­dé­ré… Du coup, quand il a vu le film, il n’a pas com­pris. J’ai re­çu un fax à 5 heures du ma­tin, ça l’avait tra­vaillé toute la nuit, une lettre ado­rable d’ailleurs. Je ne m’étais pas pré­oc­cu­pé de son avis, je construi­sais mon iden­ti­té en­vers et contre lui. Mais, de­puis qu’il est mort (en 2007, ndlr), pen­dant le tour­nage de Mes­rine – dans le­quel il de­vait jouer –, c’est comme si, in­cons­ciem­ment, j’avais ar­rê­té de lut­ter. Entre mon per­son­nage de roi dans Tale of Tales et ce­lui de mon père en Louis XIII dans Les Trois mous­que­taires (de Richard Les­ter, en 1973, ndlr), la res­sem­blance est sai­sis­sante. C’est peut-être ce­la, fi­na­le­ment, l’im­mor­ta­li­té : tout ce qui per­dure à tra­vers des pe­tits gestes, des at­ti­tudes, le ton de la voix.

Jac­que­line de Cos­sette As­sis­tant mode Nas­sim Der­bikh Coiffure Richard Blan­del @ B-agen­cy

Del­phine Si­card « Je ne Vais pas faire MA propre psy­cha­na­lyse, Mais C’est dif­fi­cile de s’ai­mer quand on est Ac­teur et qu’on est Confron­té à sa gueule tout le temps. »

Vingt ans après, Cas­sel est conscient de ce qu’il doit à La Haine, qu’il a tour­né à 29 ans.

Le cos­mo­po­lite co­mé­dien semble à l’aise par­tout. À condi­tion de ne pas prendre ra­cine.

En cho­ré­graphe fran­çais trou­blant, Cas­sel bous­cule une Na­ta­lie Port­man dis­jonc­tée. To­ny (Em­ma­nuelle Ber­cot, Prix d’in­ter­pré­ta­tion à Cannes), avo­cate ran­gée, tombe amou­reuse de Geor­gio (Vincent Cas­sel), res­tau­ra­teur branché tou­jours en­tou­ré de man­ne­qu

Vincent Cas­sel est un fé­lin : souple et prêt à bon­dir, sé­duc­teur et dis­tant. Man­teau, pull, pan­ta­lon et chaus­sures Va­len­ti­no

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