CES PROS DE LA COM’ QUI DÉ­FIENT LES JUGES

Dans les af­faires ju­di­ciaires, de nou­veaux ac­teurs font leur ap­pa­ri­tion aux cô­tés des avo­cats: les com­mu­ni­cants de crise. Leur job ? In­fluen­cer les jour­na­listes et pro­po­ser un sto­ry­tel­ling clés en main. Le­but ? Que leur client rem­porte la ba­taille de l’o

GQ (France) - - Cover Story -

Tri­bu­nal de Bor­deaux, 28 mai 2015 : l’heure de l’épi­logue sonne dans l’af­faire Bet­ten­court. La stu­pé­fiante sa­ga ju­di­ciaire en­tou­rant la mil­liar­daire a connu tant de re­bon­dis­se­ments qu’une pe­tite phrase, glis­sée au dé­tour du ju­ge­ment, passe in­aper­çue. « La pa­role et la com­mu­ni­ca­tion de Li­liane Bet­ten­court ont été ins­tru­men­ta­li­sées », cinglent les juges. Dans le lan­gage ju­di­ciaire, ha­bi­tuel­le­ment si po­li­cé, c’est une charge au ca­non. C’est la deuxième fois que des ma­gis­trats « al­lument » noir sur blanc dans un ju­ge­ment, la com­mu­ni­ca­tion d’un pré­ve­nu : le pré­cé­dent, c’était en 2009, lors du dé­noue­ment de l’af­faire Ker­viel, les ma­gis­trats fus­ti­geant « une campagne de com­mu­ni­ca­tion (…) vé­hi­cu­lant l’image d’un in­di­vi­du en quête d’ano­ny­mat, an­ti­no­mique avec le re­ten­tis­se­ment qu’il s’est at­ta­ché à don­ner à l’af­faire dans les mé­dias. » Jus­qu’ici, lors­qu’ils vou­laient égra­ti­gner les mé­thodes ou la stra­té­gie d’une des par­ties, les juges s’en pre­naient aux avo­cats. Mais les temps ont chan­gé. Dé­sor­mais, les conseillers en com’, enfin sur­tout ceux qui cri­tiquent le tra­vail des juges, peuvent en prendre pour leur grade. « Les ma­gis­trats n’aiment pas les com­mu­ni­cants, dont le rôle est de sou­li­gner les la­cunes de leurs ins­truc­tions et les contra­dic­tions de leurs dé­ci­sions », dé­code un avo­cat. Nul doute que le pro­cès pour fraude fis­cale de Jé­rôme Ca­hu­zac, l’an­cien mi­nistre du Bud­get, pré­vu pour dé­but 2016, don­ne­ra lieu à une de ces fé­roces luttes d’in­fluence. Salles d’au­dience ver­sus pla­teaux té­lé. Lors de la pre­mière phase de l’af­faire – les ré­vé­la­tions de la presse puis l’en­quête

des juges –, la com­mu­ni­cante Anne Hom­mel a or­ches­tré les aveux puis le sto­ry­tel­ling d’un homme vic­time de son men­songe. Ces der­niers mois, c’est l’avo­cat de Jé­rôme Ca­hu­zac, Jean Veil, qui a re­pris la main, dé­ci­dant lui-même d’écon­duire ou de re­ce­voir les jour­na­listes. Ces chan­ge­ments de stra­té­gie du clan Ca­hu­zac montrent à quel point la place ac­cor­dée à ces pros de la com’ est de­ve­nue un en­jeu. « Tra­vailler l’opi­nion pour in­fluen­cer les juges est ef­fi­cace, note Richard Mal­ka, l’un des avo­cats de DSK et de Char­lie Heb­do, car les ma­gis­trats n’aiment pas être à re­bours de l’opi­nion pu­blique. Mais il vaut mieux que les com­mu­ni­cants s’éclipsent au mo­ment du pro­cès… »

Pro­fes­sion : sto­ry­tel­ler Il s’agit d’une ré­vo­lu­tion en­core dis­crète, à l’oeuvre dans les cou­lisses des « grandes af­faires » qui ouvrent les JT et les ma­ti­nales des ra­dios. Il y a une tren­taine d’an­nées, l’ar­ri­vée des spin doc­tors bou­le­ver­sait les codes de la vie po­li­tique. C’est au­jourd’hui au tour de la jus­tice de dé­cou­vrir l’om­ni­pré­sence des com­mu­ni­cants pro­fes­sion­nels. Af­faires po­li­ti­co-fi­nan­cières, at­ten­tats ter­ro­ristes, scan­dales sa­ni­taires, faits di­vers : les pros de la com­mu­ni­ca­tion de crise in­ves­tissent de nou­veaux ré­seaux, ré­in­ventent des stra­té­gies, font émer­ger un bu­si­ness. Ra­fales de tweets com­plètent com­mu­ni­qués de presse for­ma­tés et in­ter­views soi­gneu­se­ment mises en scène. Les avo­cats, qui as­su­maient seuls la ges­tion de crise il y a en­core quelques an­nées, s’ef­facent dé­sor­mais pour lais­ser com­mu­ni­cants et ma­gis­trats face à face dans cette nou­velle guerre d’in­fluence. Si le phé­no­mène est nou­veau en France, il est plus cou­rant aux États-unis : Ken­neth Thomp­son, le cé­lèbre avo­cat de Na­fis­sa­tou Dial­lo, s’était en­tou­ré d’une ar­mée de stra­tèges de la com’ pour dé­truire les ar­gu­ments de l’en­tou­rage de DSK. Ce 28 mai 2015, au mo­ment de ré­di­ger leur ju­ge­ment, les ma­gis­trats bor­de­lais ont dans leur vi­seur Laurent Oba­dia et Marion Bou­geard, deux an­ciens lob­byistes d’eu­ro RSCG man­da­tés par Pascal Wil­helm, l’avo­cat de Li­liane Bet­ten­court (lui-même condam­né à 18 mois de pri­son ferme pour abus de fai­blesse). Les juges es­timent qu’une série d’in­ter­views de la vieille dame a été « mon­tée » par ses com­mu­ni­cants. Dé­but 2010, d’abord. Li­liane Bet­ten­court doit être in­ter­ro­gée par MarcO­li­vier Fo­giel sur M6. Peu avant le ren­dez-vous, des mo­dèles de ques­tions et de ré­ponses sont adres­sées à l’ani­ma­teur : « Sa­lut mon Laurent, (Oba­dia, nldr) qu’en penses-tu ? Je veux mon­trer ce­la à Fo­giel pour lui in­di­quer le ton qu’on sou­haite », écrit par mail Pascal Wil­helm à son com­mu­ni­cant. Une fois l’en­tre­tien réa­li­sé, Marion Bou­geard sug­gère à Marc-oli­vier Fo­giel qu’une par­tie des pro­pos de la mil­liar­daire « peut [se] cou­per sans pro­blème, ça rend l’in­ter­view plus pun­chy ». « En réa­li­té, on a juste dé­fi­ni l’angle de l’in­ter­view », pré­cise l’ani­ma­teur à GQ, qui confirme avoir adres­sé, avant dif­fu­sion, le mon­tage de la sé­quence aux deux consul­tants, « pour information ». Les juges bor­de­lais re­lèvent aus­si l’in­ter­ven­tion de Marion Bou­geard lors d’un en­tre­tien en 2011

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