MARIE-FRANCE LA­VA­RI­NI & FRAN­ÇOISE BETTENCOURTMEYERS

Guillaume Di­dier, agence Duo so­lis

GQ (France) - - Cover Story -

La fille unique d’an­dré et Li­liane Bet­ten­court a por­té plainte pour abus de fai­blesse à l’en­contre du pho­to­graphe Fran­çois-marie Ba­nier. Lors du pro­cès, en mai, marie-france La­va­ri­ni a su­per­vi­sé la dé­po­si­tion à la barre de Fran­çoise Bet­ten­court-meyers. le conseil de Sos-ra­cisme, de six des vic­times de l’hy­per Ca­cher ou en­core de Loïc Le Floch-prigent (l’an­cien PDG d’elf) pré­sente vo­lon­tiers ses clients à Guillaume Di­dier, as­so­cié du ca­bi­net Vae So­lis. Ma­gis­trat de for­ma­tion et ex-porte pa­role du mi­nis­tère de la Jus­tice sous Pascal Clé­ment, Ra­chi­da Da­ti et Mi­chèle Al­liot-marie, Guillaume Di­dier, 43 ans, pi­lote le « pôle com­mu­ni­ca­tion ju­di­ciaire » de l’agence, en duo avec une ex-avo­cate. « J’ai été juge d’ins­truc­tion, je sais com­ment un ar­ticle pa­ru la veille du pro­cès peut être per­çu par un ma­gis­trat, sou­rit-il. Quand un client veut ba­lan­cer un com­mu­ni­qué de presse en pleine crise, à chaud, je lui rap­pelle tou­jours qu’il au­ra peut-être un jour às’en ex­pli­quer de­vant le juge. » Même les poids lourds de la com’ s’y mettent: Ha­vas (ex-eu­ro RSCG) a créé, l’an der­nier, un dé­par­te­ment spé­cia­le­ment dé­dié à la com­mu­ni­ca­tion ju­di­ciaire, « Ha­vas Le­gal & Li­ti­ga­tion », qui ac­com­pagne le ca­bi­net Gide ou l’avo­cat Pierre Cor­nut-gen­tille (le dé­fen­seur de la banque Reyl – banque suisse de Jé­rôme Ca­hu­zac –, du pho­to­graphe Fran­çoisMa­rie Ba­nier ou d’al­bert Uder­zo). À la tête de ce dé­par­te­ment, Sté­pha­nie Pru­nier, 47 ans, jupe en cuir et twin-set gris, a dé­ve­lop­pé une mé­tho­do­lo­gie par­ti­cu­lière : « On écrit d’abord tout l’ar­gu­men­taire. Puis les avo­cats va­lident tout ce qu’on va dire en off. » Lors des pics de crise, les consul­tants d’ha­vas s’ins­tallent dans une « war room » où s’em­pilent des do­cu­ments utiles pour nour­rir des ar­ticles, et où dé­filent les jour­na­listes « d’in­ves­ti­ga­tion » les plus en pointe sur ces dos­siers sen­sibles. Pour cer­tains avo­cats, cette im­mix­tion dans leur stra­té­gie de dé­fense est par­fois dure à vivre. Les conseils de DSK se sont op­po­sés à Anne Hom­mel quand cette der­nière pous­sait l’an­cien pa­tron du FMI à écrire un livre d’éco­no­mie. De même que feu Oli­vier Metz­ner, dé­fen­seur de Jé­rôme Ker­viel lors de son pre­mier pro­cès, avait congé­dié Patricia Cha­pe­lotte en di­rect sur Canal+ alors qu’elle cri­ti­quait vio­lem­ment la pa­ru­tion d’un livre-té­moi­gnage du tra­der dont les droits d’au­teurs étaient cen­sés ré­tri­buer l’avo­cat. Mal­gré ces ac­cro­chages, rien ne semble frei­ner l’ex­ten­sion de l’in­fluence de ces spé­cia­listes de l’image. « Notre bou­lot, c’est aus­si d’ame­ner des jour­na­listes dans la salle d’au­dience, as­sène Guillaume Di­dier. Pour un ma­gis­trat, la ten­sion est beau­coup plus forte quand la presse est pré­sente, en­core plus au­jourd’hui avec les tweets ». Nous re­voi­là à Bor­deaux pen­dant le pro­cès Bet­ten­court : vê­tue de noir, les che­veux blancs cou­pés au

« Notre bou­lot, c’est aus­si d’ame­ner des jour­na­listes à l’au­dience. Pour un ma­gis­trat, la ten­sion est plus forte

quand la presse est pré­sente. »

car­ré, Marie-france La­va­ri­ni ne lâche pas d’une se­melle Fran­çoise Bet­ten­court-meyers, dont elle gère la com­mu­ni­ca­tion de­puis 2010. Une cliente en or que l’an­cienne at­ta­chée de presse de Lio­nel Jos­pin a « coa­chée » jus­qu’aux der­nières minutes pré­cé­dant son au­di­tion par les juges. À la barre, le ré­sul­tat est bluf­fant : une in­ter­ven­tion mil­li­mé­trée, sans une once de spon­ta­néi­té. « Un bou­lot re­mar­quable ! sou­rit – jaune – Ch­ris­tophe In­grain, l’un des conseils de l’homme d’af­faires Stéphane Cour­bit, condam­né à 250 000 eu­ros d’amende pour abus de fai­blesse sur Li­liane Bet­ten­court. Même l’in­to­na­tion était par­faite. Elle ra­con­tait sa re­la­tion avec sa mère, et com­ment l’ir­rup­tion de Fran­çois-marie Ba­nier avait “cas­sé” l’harmonie fa­mi­liale. Ça ne cor­res­pon­dait ni aux dos­siers, ni aux in­ter­views don­nées par Li­liane Bet­ten­court. Mais ça a pro­duit son ef­fet sur le tri­bu­nal. Là, j’ai vu l’ap­port d’un com­mu­ni­cant : La­va­ri­ni avait fa­bri­qué un sto­ry­tel­ling. Nous, après, on de­vait dé­fendre les types sup­po­sés avoir bri­sé une fa­mille, alors qu’elle avait ex­plo­sé de­puis long­temps… » C’est en­core Marie-france La­va­ri­ni qui a conseillé à la fa­mille Meyers, pour­tant pré­sente tout au long du pro­cès, de ne pas se rendre au tri­bu­nal lorsque se­rait évo­quée la san­té dé­cli­nante de Li­liane, comme pour mieux sou­li­gner com­bien le su­jet était dou­lou­reux pour ses proches. « Pen­dant le pro­cès, ra­conte Stéphane Du­randSouf­fland, chro­ni­queur ju­di­ciaire au Fi­ga­ro, Marie-france La­va­ri­ni pro­fi­tait de chaque pause pour dis­cu­ter avec les jour­na­listes, chou­chou­tant par­ti­cu­liè­re­ment Le Monde et Me­dia­part, qui sont pres­crip­teurs. » Pierre Cor­nut-gen­tille et Jac­que­line Laf­font, les avo­cats de Fran­çois-marie Ba­nier et Pa­trice de Maistre, se sont émus, pen­dant leurs plai­doi­ries, de l’om­ni­pré­sence des lob­byistes. En­core un signe de cette nou­velle in­fluence.

Le si­lence est d’or Au dé­but d’un scan­dale, quand per­sonne ne sait en­core s’il dé­bou­che­ra sur un pro­cès, les com­mu­ni­cants doivent in­ter­ve­nir. Ils se re­trouvent même en pre­mière ligne, in­ti­mant à leur client l’ordre de gar­der un si­lence mé­dia­tique pour ré­ser­ver l’ex­clu­si­vi­té de leurs pa­roles aux ma­gis­trats. « Le plus dif­fi­cile, c’est de faire com­prendre à un client dé­sta­bi­li­sé qu’il ne faut pas ré­pondre, ex­plique un spé­cia­liste. Or, une per­sonne qui se croit vic­time d’une ca­bale n’a qu’une en­vie : crier qu’il est in­no­cent. Alors que ce­la ne fait qu’ali­men­ter la ma­chine. » Gé­rer ce mo­ment im­plique une grande

alors ac­ca­pa­ré par les avan­cées de l’en­quête, que les com­mu­ni­cants doivent se subs­ti­tuer. Des jour­na­listes, connais­seurs du dos­sier, sont brie­fés en « off » au cours d’un dé­jeu­ner ou d’un ca­fé. « Le but est d’abord d’évi­ter qu’il y ait des pa­piers : on est là pour dé­gon­fler les su­jets, pour dé­cou­ra­ger les jour­na­listes d’écrire, pour pré­ser­ver les ré­pu­ta­tions », ex­plique l’un d’eux. Quand la vague est trop forte, ces spin doc­tors passent à la vi­tesse su­pé­rieure. Nombre d’entre eux as­sument de trans­mettre à la presse des pièces du dos­sier, vio­lant ain­si le se­cret de l’en­quête : « J’ai les dos­siers d’ins­truc­tion de tous mes clients dans le coffre de ma voi­ture. En cas de per­qui­si­tion, il n’y a rien chez moi ou à mon bu­reau», lâche l’un d’eux. « On fait sor­tir des in­fos quand la jus­tice n’agit pas as­sez vite, pour mettre la pres­sion sur les juges d’ins­truc­tion », avoue Sté­pha­nie Pru­nier. Tout est af­faire de doig­té. La jeune femme évite de men­tir à un jour­na­liste mais ne se cache pas de vou­loir orien­ter les ar­ticles. « La vé­ri­té, ce n’est pas la trans­pa­rence. L’en­jeu, c’est de hié­rar­chi­ser l’in­fo. On n’est pas obli­gé de tout dire, mais tout ce qu’on dit doit être vrai », lui a tou­jours ré­pé­té son an­cien pa­tron, Stéphane Fouks.

Dis­tri­bu­tion des rôles Les com­mu­ni­cants doivent aus­si par­fois mon­ter seuls en pre­mière ligne, lorsque les avo­cats es­timent op­por­tun de ne pas ap­pa­raître. « Pour des ques­tions d’image, c’est par­fois au com­mu­ni­cant de prendre la main, ex­plique l’avo­cat Patrick Klug­man. Dans l’af­faire des pla­giats du rab­bin Gilles Bern­heim con­cer­nant plu­sieurs de ses ou­vrages, je ne vou­lais sur­tout pas m’ex­pri­mer, car si l’avo­cat par­lait, ce­la si­gni­fiait qu’on n’était pas dans une faute mo­rale, mais dé­jà dans un pro­blème ju­di­ciaire. C’est donc un consul­tant d’ha­vas qui a tra­vaillé l’opi­nion ». Idem sur le mon­tant de la tran­sac­tion new-yor­kaise entre DSK et Na­fis­sa­tou Dial­lo: « Ni moi ni Jean Veil ne nous sommes ex­pri­més. C’est Anne Hom­mel qui a trai­té », rap­pelle Richard Mal­ka. « Sur les dos­siers sen­sibles où ça ba­lance de tous les cô­tés, on fait faire le sale bou­lot par les com­mu­ni­cants, avoue un pé­na­liste. Les SMS sor­dides, les his­toires gra­ve­leuses qui ne gran­dissent per­sonne mais peuvent ex­pli­quer un contexte… on les laisse dans leur bouche ! » Même si la pré­sence des pros de la com’ semble par­fois em­pié­ter sur celle des avo­cats, il ar­rive ce­pen­dant que ces der­niers leur pro­posent la bonne stra­té­gie. Ain­si, lors du pro­cès de DSK pour proxé­né­tisme, ses avo­cats ont de­man­dé à Anne Hom­mel de ne pas ap­pa­raître pour évi­ter de don­ner l’im­pres­sion d’ins­tru­men­ta­li­ser l’opi­nion. La jeune femme n’a fait que des pas­sages éclair pour rap­pe­ler à son client qu’il ne de­vait sur­tout pas par­ler aux jour­na­listes, et tan­cer ceux qui lui avaient ar­ra­ché trois mots. Une stra­té­gie de la dis­cré­tion qui s’im­po­sait, après que le juge a as­su­ré, à l’ou­ver­ture de l’au­dience, que le tri­bu­nal « ne ju­ge­ra[it] pas sur le plan de la mo­rale… ». Pile l’ar­gu­ment du clan Strauss-kahn. « On a su qu’on avait été en­ten­dus », se sou­vient Richard Mal­ka. Le bou­lot avait été fait. Ne res­tait, une fois n’est pas cou­tume, qu’à gar­der le si­lence.

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