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PHI­LIPPE PE­TIT

GQ (France) - - Potrait -

eux tours de bé­ton, deux flèches d’acier et de verre. 417 mètres pour l’une, 415 mètres pour l’autre. 110 étages. de leur som­met, un homme contemple Man­hat­tan. ce 7 août 1974, de­puis les twin to­wers, la vue est épous­tou­flante. il n’a pas le ver­tige. Voi­là des mois que Phi­lippe Pe­tit pré­pare son coup avec la mi­nu­tie d’un bra­queur de banques : fran­chir, sur un fil, le vide qui sé­pare ces deux mo­nu­ments inau­gu­rés l’an­née pré­cé­dente, alors les plus hauts gratte-ciel de new York. Plus les dif­fi­cul­tés s’ac­cu­mulent, plus le dé­cou­ra­ge­ment gagne son équipe, et plus ce Pier­rot lu­naire veut re­pous­ser les li­mites de l’im­pos­sible. « Par­fois, avoue-t-il, j’avais l’im­pres­sion que cette aven­ture était hors de por­tée hu­maine. » À 24 ans, il a dé­jà l’ex­pé­rience de ces « marches dans le ciel » – entre les deux tours de notre-dame de Paris, en 1971, puis entre les deux pi­liers du Har­bour Bridge, à syd­ney, en 1973. Mais, cette fois, Pe­tit est au som­met du monde, et cette tra­ver­sée se­ra son chef-d’oeuvre. Pour­tant, là, sur le re­bord de la pre­mière tour, tout de noir vê­tu, chaus­sons aux pieds et une lourde ba­lance entre les mains, il hé­site. Le fu­nam­bule se concentre sur son câble de soixante mètres de long. Le suit du re­gard. il en connaît les pièges : les vi­bra­tions, le vent, les va­ria­tions de ten­sion… « c’est peut-être la fin de ma vie », se dit-il au mo­ment où une autre voix le pousse à po­ser un pre­mier pied au-des­sus du vide. Le se­cond de­vient lé­ger, se pose à son tour. son vi­sage est grave, cris­pé. ce ma­niaque de la pré­pa­ra­tion a un doute: ce n’est pas lui qui a ar­ri­mé le câble, pro­je­té à l’aide d’un arc de­puis la se­conde tour par deux membres de son équipe. « Je m’em­bar­quais sur un fil mal ten­du, mal hau­ba­né. un fil que je ne connais­sais pas », confie-t-il. au bout de quelques pas, un sou­rire illu­mine son vi­sage : « Je me suis sen­ti sou­la­gé. J’avais ap­pri­voi­sé le fil. » alors, pen­dant qua­rante-cinq minutes, homme-oi­seau dans le ciel de Man­hat­tan, il tra­verse à cinq re­prises son che­min de gloire. 417 mètres plus bas, la foule le voit s’al­lon­ger sur le câble, s’age­nouiller, sa­luer d’un geste plein de grâce… avant d’être contraint d’ar­rê­ter, sous des ton­nerres d’ap­plau­dis­se­ments, par une po­lice amé­ri­caine dé­pas­sée par les évé­ne­ments.

la poé­sie du fil Plus de qua­rante ans après l’ex­ploit des twin to­wers, le mul­ti-os­ca­ri­sé robert Ze­me­ckis ( À la pour­suite du dia­mant vert, Retour vers le fu­tur, For­rest Gump…)

consacre un bio­pic au fu­nam­bule. The Walk : Rê­ver plus haut (lire en­ca­dré) s’ancre aus­si dans ce my­thique 7 août 1974. « au dé­but de ce projet, il y a dix ans, je de­vais être l’ac­teur de The Walk, ra­conte Phi­lippe Pe­tit. Mais les pro­duc­teurs ont dé­ci­dé d’en­ga­ger le jeune Jo­seph Gor­don-le­vitt ( In­cep­tion, Loo­per) pour m’in­car­ner. » crai­gnant que le film ne lui échappe, Pe­tit, per­fec­tion­niste ten­dance com­pul­sive, a convain­cu Ze­me­ckis de for­mer « le jeune » Gor­donLe­vitt à son art, même si un cas­ca­deur se­ra char­gé de toutes les scènes sur le fil. « Je l’ai fait ve­nir chez moi et je l’ai en­traî­né huit heures par jour pen­dant plus d’une se­maine. À la fin, il était meilleur que le cas­ca­deur. » Vi­vant aux États-unis de­puis 1974, Phi­lippe Pe­tit cite pour­tant en mo­dèles Les com­pa­gnons du de­voir, l’ins­ti­tu­tion fran­çaise du com­pa­gnon­nage, et leur lé­gen­daire tour de france : « ap­prendre non pas avec un maître mais plu­sieurs, en al­lant de ville en ville, pour réa­li­ser son propre chef-d’oeuvre. » ce dia­logue, dans le si­lence des fo­rêts des cats­kills, entre le maître Pe­tit et l’élève Gor­don-le­vitt pour­rait d’ailleurs faire l’ob­jet d’un autre film. « Je lui ai ap­pris la tech­nique et la poé­sie de mon fil », ex­plique ce pé­da­gogue né, qui re­prend la dé­fi­ni­tion du verbe « ap­pri­voi­ser » du Pe­tit Prince de saint-exu­pé­ry pour ca­rac­té­ri­ser son propre en­sei­gne­ment : « créer des liens. »

en guerre contre la terre en­tière Plus qu’un film, The Walk est aus­si une forme de re­vanche pour Phi­lippe Pe­tit. À 66 ans, l’homme, d’un na­tu­rel plu­tôt âpre, est en guerre contre la terre en­tière, ou presque. et d’abord contre la france, avec la­quelle il coupe une pre­mière fois les ponts, juste après son ex­ploit des twin to­wers. Quinze ans plus tard, il re­vient pour réa­li­ser une tra­ver­sée entre le tro­ca­dé­ro et le deuxième étage de la tour eif­fel à l’oc­ca­sion du bi­cen­te­naire de la ré­vo­lu­tion fran­çaise en 1989. Mais les dif­fi­cul­tés pour mon­ter l’opé­ra­tion sont telles qu’il re­prend ses dis­tances et écrit un livre acide sur l’ad­mi­nis­tra­tion de notre pays ( Fu­nam­bule, aux édi­tions albin Michel, en 1991). sa ran­coeur est si te­nace qu’au dé­but de nos échanges, il ne vou­lait même pas en­tendre par­ler de GQ france. il au­ra fal­lu toute l’in­sis­tance il est fi­na­le­ment ar­rê­té au bout d’une heure et ac­cu­sé de trouble à l’ordre pu­blic. Le dé­but d’une longue série de gardes à vue.

« la pro­vo­ca­tion fait par­tie du geste poétique. C’est mon cô­té re­belle et mon im­pa­tience de gosse qui me poussent, mais sans agres­si­vi­té. »

Pe­tit ef­fec­tue­ra cinq al­lers-re­tours entre les tours jumelles de new York, sans au­to­ri­sa­tion.

À franc­fort, le 12 juin 1994, Phi­lippe Pe­tit n’est pas hors la loi : son spec­tacle se dé­roule sous les yeux de 500 000 per­sonnes.

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