Fe­lix baum­gart­ner

PHI­LIPPE PE­TIT

GQ (France) - - Potrait -

son re­cord en chute libre, 39 km en 2012, est bat­tu de­puis 2014 par alan eus­tace, avec 41 km. La vi­tesse de pointe de l’au­tri­chien (1 357,6 km/h) reste néan­moins in­éga­lée.

d’une chute pour faire fris­son­ner son pu­blic. « Je ne suis pas un casse-cou, se jus­ti­fie-t-il. Je ne fais pas un nu­mé­ro mais de l’art. » Pour gar­der à sa pres­ta­tion un par­fum de li­ber­té, le monte-en-l’air ne de­mande ja­mais d’au­to­ri­sa­tion. comme ar­tiste de rue ou fu­nam­bule, il a été ar­rê­té plus de 500 fois, sans néan­moins su­bir de pour­suites ju­di­ciaires trop sé­rieuses. « La pro­vo­ca­tion fait par­tie du geste poétique. c’est mon cô­té re­belle et mon im­pa­tience de gosse qui me poussent, mais sans agres­si­vi­té. » Même s’il garde un sou­ve­nir amer de ses longues gardes à vue. deux ques­tions, à l’ap­pa­rence pour­tant simple, énervent Phi­lippe Pe­tit : « avez-vous peur, là-haut ? » et « Pour­quoi faites-vous ce­la ? ». À la pre­mière, il ré­pond : « Peur, mais de quoi ? Même si je ne dis­pose d’au­cune sé­cu­ri­té, sur mon fil, je me sens so­lide. in­des­truc­tible. confiant. Je ne m’aven­ture ja­mais au-de­là de mes li­mites. en fait, je n’ai ja­mais pris un seul risque de ma vie et je marche mieux sur le fil que par terre où il y a tant de contraintes. Le fil est simple, lim­pide. il suf­fit de le suivre. » il a ré­pon­du à la se­conde ques­tion dès son ar­res­ta­tion, en 1974, lors de l’épo­pée du World trade cen­ter : « il n’y a pas de pour­quoi. » dans Le Fu­nam­bule (de James Marsh, 2008), do­cu­men­taire os­ca­ri­sé qui lui était consa­cré, l’ar­tiste ra­con­tait lon­gue­ment com­ment il s’est un jour sen­ti at­ti­ré par ces buil­dings alors qu’ils n’étaient en­core qu’en construc­tion. com­ment il a dé­ci­dé d’en faire sa pro­chaine « scène de crime ar­tis­tique », sans même être al­lé une seule fois aux États-unis et sans me­su­rer la dif­fi­cul­té du dé­fi. « Mon rêve était aus­si grand que les tours, dé­clare-t-il dans Le Fu­nam­bule. Per­sonne n’au­rait pu me l’en­le­ver. » Plus de qua­rante ans plus tard, il pré­cise : « de­mande-t-on à Pi­cas­so pour­quoi il peint ? » Pas même cer­tain qu’il se sente im­mo­deste, car l’homme place la barre très haut avec un grand na­tu­rel. son art est une mé­ta­phore de la vie. « un dé­but. une fin. Gar­der l’équi­libre. » une re­li­gion, puisque ce mot si­gni­fie « re­lier ».

mi-homme mi-oi­seau il n’hé­site pas à convo­quer les grands poètes (Jean Ge­net, et son Fu­nam­bule, ou fe­de­ri­co Gar­cia Lor­ca pour son ex­po­sé sur la fi­gure du duende) pour dé­crire cet état se­cond qui sai­sit, dans un éclair fra­cas­sant, au-de­là de leur tech­nique, les dan­seurs de fla­men­co et les to­re­ros. « La marche du fu­nam­bule ne peut pas être mise en équa­tion, re­prend-il. il faut cette poé­sie, cet élan de l’âme, si­non on n’est qu’un tra­vailleur du fil. Là-haut, je res­sens une im­mense joie à flot­ter au-des­sus des nuages, mi-homme mi-oi­seau. Je vis avec au­tant d’éton­ne­ment que le pu­blic ce mi­racle qui se pro­duit avec la per­mis­sion du câble, la per­mis­sion des tours, du vent, au­tant d’élé­ments vi­vants et vi­brants qui de­viennent mes com­plices. » Phi­lippe Pe­tit n’est pas croyant mais il vit ses per­for­mances comme des « trans­fi­gu­ra­tions », des « transes » ou des « trans­for­ma­tions mys­tiques ». « ka­thy me fait sou­vent re­mar­quer que, pen­dant mes pres­ta­tions, je ra­jeu­nis de 10 ans », af­firme cet éter­nel adolescent au corps tou­jours souple. Mais si l’homme semble sou­vent pla­ner, ses actes ont tou­jours une por­tée sym­bo­lique, voire po­li­tique.

la Com­mu­nau­té de l’ex­trême

Pour la tour eif­fel, Phi­lippe Pe­tit cé­lé­brait la dé­cla­ra­tion uni­ver­selle des droits de l’homme. en 1987, il po­sait son câble entre les quar­tiers juif et arabe de Jérusalem. et, évi­dem­ment, sa tra­ver­sée des twin to­wers a pris, après le drame du 11-sep­tembre, une di­men­sion fan­tas­ma­go­rique, my­thique. « J’étais amou­reux de ces tours, lâche-t-il. Je les avais vues gran­dir. Je les ai ma­riées. elles étaient vi­vantes pour moi. et là, de les voir ter­ras­sées… » Phi­lippe Pe­tit fait par­tie de l’his­toire du World trade cen­ter. il veut croire que le sou­ve­nir de sa per­for­mance donne à ce lieu une cer­taine ré­demp­tion.

l’ani­miste au fond des bois s’il pa­raît un peu per­ché, per­du dans son monde, Pe­tit est aus­si un énorme bos­seur, un fou de tech­nique et de pré­ci­sion. ce per­fec­tion­niste, qui note toutes ses pres­ta­tions et ses en­traî­ne­ments sur des car­nets, fa­brique des ma­quettes de ses fu­tures per­for­mances, se ren­seigne jus­qu’au moindre dé­tail (géo­gra­phique, géo­lo­gique, cli­ma­tique, eth­no­gra­phique) sur ses pro­chaines scènes. ce sta­kha­no­viste de l’en­traî­ne­ment a aus­si les ac­ces­soires pour autre pas­sion. Pour lui, ce sont des êtres vi­vants, des pro­lon­ge­ments de son corps et de son es­prit. doit-il s’in­ter­rompre au cours d’un exer­cice (pour chan­ger un disque…) qu’il garde sur lui ses balles de jon­glage ou tout autre ob­jet qu’il uti­lise. « si je les pose, elles meurent », as­sure-t-il. il croit que les ob­jets dictent leur conduite. « Pour contrô­ler un tour, il suf­fit par­fois de se lais­ser al­ler avec les cartes, sans y pen­ser. et sou­dain, elles vous ap­prennent quelque chose, comme à votre in­su. »si Phi­lippe Pe­tit semble par­fois un peu loin, c’est peut-être parce qu’il sait com­bien la vie ne tient qu’à un fil. un jour de 1992, sa fille unique, cor­dia-gyp­sy fa­su­la-pe­tit, dis­pa­raît après une ma­la­die ful­gu­rante. elle n’avait que dix ans. ses cendres re­posent dans le co­lum­ba­rium de la ca­thé­drale saint-jean-le-di­vin. Lorsque des vi­si­teurs passent à proxi­mi­té, il les in­vite à adres­ser un sou­rire à cor­dia-gyp­sy. « ce fut l’épreuve la plus ter­rible de ma vie, confesse-t-il. Mais ma nature est de ne pas m’écrou­ler de­vant un obs­tacle, fût-il énorme. si­non, qu’est-ce que l’on fait ? »

« Sur mon fil, je suis in­des­truc­tible. Je n’ai ja­mais pris un seul risque de ma vie, et je marche mieux sur le fil que par terre où il y a tant de contraintes. »

Le fren­chy gra­vit les tours du monde en­tier (ici, les 210 m de Mont­par­nasse, en 2015), gé­né­ra­le­ment sans fi­let. du­baï reste son ter­rain de jeu fa­vo­ri, avec la Burj kha­li­fa, plus haute tour du monde (828 m), et la cayan to­wer (306 m).

Ce fu­nam­bule amé­ri­cain de 36 ans, adepte du sans fi­let, est le pre­mier à avoir marché sur une corde entre les deux rives des chutes du nia­ga­ra en 2012, à 60 mètres au-des­sus du vide.

Phi­lippe Pe­tit chez lui, à Sho­kan, si­tué à 180 km au nord de New York. Il a ins­tal­lé son re­paire loin du monde, au coeur de la fo­rêt.

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