LA GRANDE IN­TER­VIEW MAT­THIEU PI­GASSE

À 47 ans, l’homme d’af­faires est dé­jà co-ac­tion­naire du groupe Le Monde et de L’obs, pro­prié­taire des In­rocks et de Ra­dio No­va. En dé­cembre, il va le­ver 500 mil­lions d’eu­ros avec son ami Xa­vier Niel et le pro­duc­teur Pierre-an­toine Cap­ton pour fon­der Me­dia

GQ (France) - - L' Interview -

naître. « Ch­ris­tian Bale, lui, était par­fait pour le rôle. D’ailleurs je l’ai ap­pe­lé pour le lui dire. » Avec son re­gard sombre et sa mèche au­burn, la star de Dark Knight, d’abord pres­sen­tie pour in­car­ner Jobs (on évo­qua aus­si Leo­nar­do Dica­prio), est in­dé­nia­ble­ment plus proche phy­si­que­ment du pro­phète de la high-tech dans ses jeunes an­nées. Mais après avoir dé­cou­vert le film, on ne peut que se ré­jouir qu’il ait pas­sé la main. De­puis ses deux pre­mières col­la­bo­ra­tions avec son men­tor Steve Mc­queen – Hun­ger, qui le ré­vèle en 2008, et sur­tout Shame trois ans plus tard, où il in­carne avec une in­ten­si­té bou­le­ver­sante un sex-ad­dict au coeur troué –, on sa­vait Mi­chael Fass­ben­der ca­pable de pres­ta­tions in­tenses. Avec Steve Jobs, l’ac­teur de 38 ans fran­chit un cap : d’un ma­gné­tisme fou et d’une ri­gueur im­pres­sion­nante, il livre sa meilleure per­for­mance à ce jour. Une re­créa­tion plu­tôt qu’un por­trait, dont la puis­sance ré­side jus­te­ment dans l’écart phy­sique qui le sé­pare du vrai Jobs. Com­ment s’est opé­rée l’al­chi­mie ? « Tout a com­men­cé en Tas­ma­nie, dans le Sud-est de l’aus­tra­lie », ra­conte Mi­chael Fass­ben­der en ré­ser­vant ses ef­fets. Nous sommes en dé­cembre 2014. L’ac­teur, qui vient de ter­mi­ner le tour­nage du nou­veau film de De­rek Cian­france (re­pé­ré pour avoir di­ri­gé Ryan Gos­ling dans Blue Va­len­tine), a dé­ci­dé de res­ter sur place pour un surf trip au­tour de l’île. L’his­toire ne dit pas si le cour­sier est ve­nu jus­qu’au bord de l’eau pour lui re­mettre le scé­na­rio de Steve Jobs. Une chose est sûre : les va­cances sont ter­mi­nées. « Je n’ai pas eu le moindre doute : il fal­lait que je le fasse. » La ques­tion de la res­sem­blance phy­sique ne tarde pas à se po­ser, et se règle tout aus­si vite. « Par­fois, dans les bio­pics, la re­cherche de mi­mé­tisme l’em­porte sur l’his­toire. Avec Dan­ny Boyle, il a tout de suite été clair qu’on ne vou­lait pas faire ça. » Et pour cause : comme le mar­tèle Aa­ron Sor­kin, le scé­na­riste du film, ce­ci n’est pas un bio­pic (lire page 116). Rien à voir avec Jobs, le ré­cit sa­ge­ment bio­gra­phique com­mis en 2013 par Jo­shua Mi­chael Stern, avec Ash­ton Kut­cher dans le rôle-titre. Après The So­cial Net­work, dans le­quel il dé­tour­nait dé­jà la vie de Mark Zu­cker­berg à des fins fic­tion­nelles, Sor­kin va plus loin : il res­serre cette fois le por­trait au­tour des de­mi-heures pré­cé­dant le lan­ce­ment de trois pro­duits phares de l’uni­vers Jobs (le Macin­tosh en 1984, le Cube NEXT en 1988 et l’imac en 1998), du­rant les­quelles, en cou­lisses, le gé­nie ty­ran­nique règle ses comptes avec six fi­gures-clés de son en­tou­rage. Em­bal­lé avec une ef­fi­ca­ci­té ner­veuse par la mise en scène de Boyle, ce dis­po­si­tif en trois actes ac­couche d’un film-concept, qui brouille dé­li­bé­ré­ment la fron­tière entre le vrai et le faux. Cette zone grise, Mi­chael Fass­ben­der s’y est sen­ti comme un pois­son dans l’eau. « Imi­ter la per­sonne réelle ne m’in­té­resse pas. Ce que j’ai vou­lu cap­tu­rer, c’est l’es­sence de Steve Jobs. Pas be­soin de pro­thèse en la­tex pour ça. » La dis­sem­blance se­ra donc as­su­mée, et même re­ven­di­quée. Seules conces­sions : des len­tilles de contact co­lo­rées pour res­ti­tuer le re­gard per­çant du cé­lèbre en­tre­pre­neur, et, dans la troi­sième par­tie du film, la te­nue­si­gna­ture de Jobs à la fin de sa vie. « Il avait com­pris que les per­son­nages my­thiques s’ha­billent tous les jours pa­reil. Leur uni­forme de­vient la pre­mière chose que les gens

vi­sua­lisent quand ils pensent à eux. Si je vous dis Steve Jobs, vous voyez un col rou­lé noir, un jean et des New Ba­lance. Il fal­lait au moins don­ner ça au pu­blic. » Au-de­là de ce re­père ves­ti­men­taire, le phy­sique im­porte peu : la trans­for­ma­tion de Mi­chael Fass­ben­der en Steve Jobs se joue à un autre ni­veau. « J’ai tou­jours pen­sé qu’il y avait quelque chose de “job­sien” chez Mi­chael : l’in­croyable en­ga­ge­ment qu’il met dans tout ce qu’il fait, confie ain­si Dan­ny Boyle, qui ne l’a pas quit­té des yeux du­rant les trois mois de tour­nage à San Fran­cis­co. Je n’ai ja­mais tra­vaillé avec un ac­teur qui s’im­plique aus­si fé­ro­ce­ment dans un rôle. » Kate Wins­let, qui joue Joan­na Hoff­man, une des plus proches col­la­bo­ra­trices de Jobs, confirme la thèse d’un Fass­ben­der to­ta­le­ment im­mer­gé dans le tra­vail. « Vous voyez l’af­fiche du film où Jobs ré­flé­chit en se te­nant le men­ton ? Et bien ça, c’était Mi­chael pen­dant tout le tour­nage. » Avant de plon­ger, l’ac­teur ne sa­vait pour­tant presque rien de Steve Jobs. Comme le reste de l’équipe du film, il a d’abord par­lé aux proches : l’ami de tou­jours Steve Woz­niak, l’ex-pdg du groupe John Scul­ley, la char­gée du mar­ke­ting Joan­na Hoff­man, le bio­graphe Walter Isaac­son… Mais ce ne sont vi­si­ble­ment pas ces ren­contres qui ont le plus nour­ri sa dé­marche. « En les écou­tant, j’ai pu re­cueillir de pe­tites choses par-ci, par-là. Mais ce sont que des re­gards sub­jec­tifs sur la per­sonne. » Pour se rap­pro­cher de la fa­meuse es­sence de Steve Jobs, il a fal­lu l’écou­ter, lui. « J’ai vi­sion­né tous les clips que j’ai pu trou­ver sur Youtube. Ses in­ter­views, ses dis­cours, ses sé­mi­naires… Je me les suis pas­sés en boucle. Quand j’al­lais man­ger, j’avais la voix de Steve Jobs dans les oreilles. Puis, je suis re­tour­né au scé­na­rio. » Mi­chael Fass­ben­der fait par­tie de ces ac­teurs qui croient à la force de l’écri­ture, et qui font du scé­na­rio leur bible. Quand le script en ques­tion est si­gné Aa­ron Sor­kin, dieu vi­vant ré­pu­té pour la so­phis­ti­ca­tion et l’abon­dance de ses dia­logues, la dé­vo­tion est en­core plus grande. « Son écri­ture confine au gé­nie, c’est du Sha­kes­peare mo­derne », s’ex­ta­sie l’ac­teur. Même si sa ré­cente pres­ta­tion dans le Mac­beth de Jus­tin Kur­zel lui avait ser­vi de mise en jambes, s’ap­pro­prier la langue sor­ki­nienne a exi­gé une dis­ci­pline de fer. « Dans les se­maines qui ont pré­cé­dé le tour­nage, je li­sais le scé­na­rio trois fois par jour. Au moins. » Ar­ri­vés à San Fran­cis­co, les ac­teurs ont droit à deux se­maines de ré­pé­ti­tions avant de fil­mer chaque acte : le temps né­ces­saire pour s’en­traî­ner à dé­li­vrer le texte en si­tua­tion. Le chal­lenge est d’au­tant plus dif­fi­cile qu’aa­ron Sor­kin est un spé­cia­liste du walk and talk, ces plans-sé­quences in­ter­mi­nables où les per­son­nages se parlent à bâ­tons rom­pus tout en dé­am­bu­lant. L’échauf­fe­ment per­met à Mi­chael Fass­ben­der d’ar­ri­ver sur le tour­nage en pleine pos­ses­sion de ses moyens. « Il avait des ti­rades dignes d’ham­let à dire quo­ti­dien­ne­ment, et je ne l’ai ja­mais vu je­ter un oeil au scé­na­rio entre deux prises, ra­conte Dan­ny Boyle. Il a mé­ta­bo­li­sé ce texte d’une ma­nière qui va au-de­là de la mé­mo­ri­sa­tion. » Outre la ma­gis­trale scène d’ou­ver­ture, cette maî­trise ex­plose no­tam­ment dans le face-à-face entre Steve Woz­niak et Steve Jobs juste avant le lan­ce­ment du Cube Next, son pre­mier pro­duit en so­lo après son li­cen­cie­ment d’apple. D’un cô­té, un brillant in­gé­nieur ; de l’autre, un type qui ne sait ni fa­bri­quer ni co­der. Alors, où se loge son gé­nie ? Ré­ponse de Jobs : « Les mu­si­ciens jouent d’un ins­tru­ment. Moi, je joue de l’or­chestre. » En un re­gard, im­pla­cable, Fass­ben­der a cap­tu­ré la dé­ter­mi­na­tion mê­lée d’ar­ro­gance qui l’anime. Pour par­ler de sa méthode, l’ac­teur uti­lise pour­tant l’image in­verse : «Je tra­vaille comme un mu­si­cien qui pra­tique son ins­tru­ment. En ré­pé­tant, en­core et en­core. » À l’écou­ter par­ler, son ap­proche du per­son­nage re­lève moins de la vi­sion d’en­semble que de l’im­pré­gna­tion pro­gres­sive. « Je n’in­tel­lec­tua­lise pas. Pe­tit à pe­tit, je ne sais pas trop com­ment,

tout se met en place. La “phy­si­ca­li­té”, le son de la voix, le phra­sé… Alors je peux ar­ri­ver sur le pla­teau sans idées pré­con­çues et lais­ser le per­son­nage me dic­ter ce que j’ai à faire. » De­ve­nir Steve Jobs, c’est pas­ser trois mois dans la peau d’un mec brillant dou­blé d’un connard de pre­mière. Pas de quoi faire re­cu­ler Fass­ben­der : que le film ap­puie là où ça fait mal (l’au­to­ri­ta­risme de Jobs, ses man­que­ments pa­ter­nels) avait au contraire tout pour plaire à ce­lui dont la fil­mo­gra­phie tra­hit un pen­chant pour les sales types. Du beau-père mal­sain de Fish Tank à l’es­cla­va­giste sa­dique de 12 Years a Slave, l’ac­teur au re­gard am­bi­gu a fait de la per­ver­si­té son ter­rain de jeu fa­vo­ri. « Le bon, le mau­vais, je prends tout. Les gens ne manquent pas une oc­ca­sion de por­ter des ju­ge­ments mo­raux. Moi, ça ne m’in­té­resse pas. Jobs est un être hu­main, c’est tout. » Steve Jobs confirme ain­si la pré­di­lec­tion de Fass­ben­der pour un ci­né­ma adulte, for­mel- le­ment très contem­po­rain et mo­ra­le­ment ou­vert. Da­vid Cro­nen­berg, Steve Mc­queen, Rid­ley Scott, bien­tôt Ter­rence Ma­lick... Jusque dans ses films com­mer­ciaux comme X-men et la pro­chaine adap­ta­tion du jeu vi­déo As­sas­sin’s Creed, ses choix in­ter­rogent des zones sombres de la psy­ché in­di­vi­duelle et col­lec­tive. Quitte à créer le ma­laise. « Pro­vo­quer, ré­pon­dil quand on lui de­mande ce qui le guide. J’aime quand un film sus­cite un dé­bat à la sor­tie de la salle, et en­core le len­de­main ma­tin en se le­vant. » Des dis­cus­sions, on pa­rie que Steve Jobs va en dé­clen­cher un pa­quet : le film ex­plore l’am­bi­va­lence d’un homme, mais à tra­vers lui, c’est toute l’époque qu’il in­ter­roge. Une époque où les bé­bés font d’ins­tinct glis­ser leurs doigts sur les écrans tac­tiles. « Steve Jobs vou­lait chan­ger le monde, donc for­cé­ment il avait du mal avec la pa­tience. OK, il était par­fois cruel. Mais en vingt ans, il a ré­vo­lu­tion­né la ma­nière dont nous com­mu­ni­quons. Avant lui, les or­di­na­teurs fai­saient peur. Il les a ren­dus fun, et ils sont en­trés dans nos vies. » Par-de­là l’ad­mi­ra­tion, il y a de l’em­pa­thie dans la ma­nière dont Mi­chael Fass­ben­der parle de son mo­dèle. Le film fait abon­dam­ment ré­fé­rence à l’en­fance du créa­teur d’apple : confié à l’adop­tion, il fut ren­du par une pre­mière famille avant d’être ac­cueilli par les Jobs. Cette don­née psy per­met à l’ac­teur, vers la fin du film, de lais­ser af­fleu­rer les failles et d’ajou­ter une nuance plus af­fec­tive à son per­son­nage. Se­lon Fass­ben­der, le double re­jet vé­cu par Jobs se­rait en ef­fet la clé de l’homme qu’il est de­ve­nu, mais aus­si de ce qu’il a vou­lu créer. « Il ac­cor­dait beau­coup d’im­por­tance à l’es­thé­tique de ces pro­duits. Il a tou­jours vou­lu que les coins soient ronds, les formes har­mo­nieuses. Il pen­sait que les ou­tils que l’on crée nous rendent meilleurs. Dans le film, il dit à sa fille : “J’ai un dé­faut de fa­bri­ca­tion”. Je crois que c’est pour ce­la qu’il a mis tant d’ef­forts à conce­voir des ob­jets par­faits. » Cette quête de per­fec­tion, Mi­chael Fass­ben­der semble l’avoir in­té­grée dans son jeu. Même s’il avoue : «J’ai des pro­duits Apple, mais je suis nul pour m’en ser­vir. » Cha­cun son job.

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