Au coeur de la ga­laxie Apple

Le fu­tur siège so­cial de la com­pa­gnie en Ca­li­for­nie ré­sume à lui seul les quatre pi­liers de l’en­tre­prise : de­si­gn au cor­deau, psy­cho­lo­gie pa­ra­noïaque, bu­si­ness flo­ris­sant et fu­tur connec­té. Bien­ve­nue dans la ma­trice.

GQ (France) - - Saga Apple -

râne ra­sé et larges épaules, Jo­na­than Ive se tient as­sis, en T-shirt bleu roi, sur un ta­bou­ret en alu­mi­nium po­sé au mi­lieu du stu­dio où il tra­vaille. Au cours de ces vingt der­nières an­nées, cet An­glais de 48 ans di­rec­teur du de­si­gn d’apple a plu­sieurs fois son­gé à quit­ter la firme fon­dée par Steve Jobs et Steve Woz­niak. Au lieu de ça, il est de­ve­nu un in­time de feu Jobs et a des­si­né au pas­sage l’imac, le Mac­book, l’ipod, l’ip­hone et l’ipad. Avec Tim Cook, l’ac­tuel PDG, il est l’homme le plus puis­sant de la so­cié­té la plus riche du monde en termes de ca­pi­tal. Il évite de s’ex­pri­mer en pu­blic de peur que ses pro­pos puissent in­fluer d’une ma­nière ou d’une autre sur la va­leur bour­sière des ac­tions Apple et mettre en pé­ril les 100 000 em­ployés du géant de Cu­per­ti­no – pour don­ner une idée de l’échelle, une baisse de 10 % de l’ac­tion re­pré­sen­te­rait une perte de 64 mil­liards d’eu­ros pour la so­cié­té. D’où la dif­fi­cul­té d’écrire un long por­trait de lui et de pé­né­trer les lieux où il conçoit les su­prêmes fé­tiches que sont les pro­duits Apple. « Je suis ti­mide », ré­sume l’in­té­res­sé, qui conduit tout de même une ru­ti­lante Bent­ley Mul­sanne et a ra­che­té le jet Gulfs­tream GV de son an­cien pa­tron. « Je pré­fère donc me concen­trer sur le bou­lot que j’ai à faire. Et je pense qu’en af­fir­mant ce­la, j’en dis beau­coup plus que de longs dis­cours. » Steve Jobs, dont on connais­sait le cha­risme un peu me­na­çant, a donc lais­sé la place à une per­son­na­li­té si sobre et si ra­tio­na­li­sante qu’on la croi­rait née dans l’en­vi­ron­ne­ment dé­con­ta­mi­né du stu­dio de de­si­gn d’apple. Sur la page du site qui pré­sente les prin­ci­paux di­ri­geants de l’en­tre­prise, tout le monde sou­rit, sauf Ive, dont l’ex­pres­sion entre gra­vi­té et in­dif­fé­rence évoque celle d’un chan­teur sur une po­chette d’al­bum.

croya­ble­ment com­plexes et que les de­si­gners bé­né­fi­cient d’une li­ber­té d’ac­tion par­fois ver­ti­gi­neuse. « C’était dif­fi­cile de sa­voir à quoi ser­vaient cer­tains des ob­jets po­sés dans le stu­dio. » Il ap­pro­fon­dit alors pour Apple son concept de ta­blette, qui de­vient le Macin­tosh Fo­lio : une sorte d’or­di­na­teur « à plat » do­té d’un sty­let et d’un écran ajus­table, évo­quant un ta­bleau noir. Au prin­temps 1992, en Grande-bre­tagne, le La­bour est don­né fa­vo­ri aux élec­tions après treize ans de règne conser­va­teur. Mais à leur re­tour de Ca­li­for­nie, les as­so­ciés de Tan­ge­rine as­sistent mé­du­sés à la vic­toire de John Ma­jor. Les tra­vaillistes de­vront fi­na­le­ment at­tendre en­core un peu. Gri­nyer ra­conte : « C’était com­plè­te­ment dé­pri­mant. Et Jo­na­than avait vrai­ment bien ai­mé le cli­mat ca­li­for­nien. » En sep­tembre de la même an­née, Ive part s’ins­tal­ler là-bas pour tra­vailler chez Apple. L’op­ti­misme sin­cère de la Si­li­con Val­ley lui fait du bien. Il dit avoir alors dé­cou­vert « une ab­sence to­tale de cy­nisme et de scep­ti­cisme ».

et état de grâce dure quelques an­nées. Mais quand Clive Gri­nyer rend vi­site à son an­cien as­so­cié vers 1996, Ive est dé­cou­ra­gé par la si­tua­tion d’apple. Il vient de des­si­ner la deuxième ver­sion du New­ton, un « per­so­nal as­sis­tant » pré­cur­seur du fa­meux Palm Pi­lot – vous vous sou­ve­nez ? –, qui ne s’est hé­las pas aus­si bien ven­du que pré­vu. Brun­ner quitte le na­vire pour re­joindre la pres­ti­gieuse agence de de­si­gn Pen­ta­gram et laisse son poste à Ive. « En juin 1997, Wi­red avait fait sa cou­ver­ture avec notre lo­go cou­ron­né de fils bar­be­lés, comme des épines, sur­mon­tant le mot PRIEZ, se rap­pelle le de­si­gner. Ça m’avait ren­du fou de rage. Un mois plus tard, Steve Jobs re­vient chez Apple. Ive se rap­pelle évi­dem­ment leur pre­mière ren­contre : « On se com­pre­nait sur tout. C’en était presque bi­zarre, ça nous met­tait mal à l’aise, ni lui ni moi n’étions ha­bi­tués à ce que ça colle comme ça avec une autre per­sonne. Au fil de la jour­née, Steve s’est mon­tré de plus en plus confiant et avait l’air im­pa­tient de se mettre à tra­vailler avec moi. Le soir même, on a com­men­cé à se pen­cher sur un pro­jet qui al­lait de­ve­nir l’imac. » Bien­tôt, c’est la cam­pagne Think Dif­ferent qui re­lance la firme. À l’été 1998 sort le pre­mier imac. Son de­si­gn ré­vo­lu­tion­naire met Apple – et Ive – sur or­bite dé­fi­ni­tive. Pen­dant plus de dix ans, Jobs et son de­si­gner vont voya­ger et dé­jeu­ner en­semble à un rythme sou­te­nu. Si cer­tains cadres di­ri­geants de la so­cié­té ont pu ja­lou­ser l’ac­cès pri­vi­lé­gié d’ive au « grand gou­rou », d’autres, comme Bob Mans­field, an­cien in­gé­nieur du dé­par­te­ment hard­ware, pré­fèrent sou­li­gner que « Jo­na­than avait une bonne ca­pa­ci­té de ré­sis­tance et d’adap­ta­tion, là où Steve n’en avait ab­so­lu­ment au­cune. Du coup, il pre­nait en charge pas mal de choses chez Steve et ça nous épar­gnait de de­voir nous en oc­cu­per. » Avec l’ipod en 2001, Ive conso­lide un peu plus son rôle au sein d’apple. En don­nant au ba­la­deur mp3 cette sur­face blanche et ar­gen­tée, il trau­ma­tise toute une gé­né­ra­tion de de­si­gners qui s’acharnent à l’époque à conce­voir les équi­va­lents ipod de tel ou tel ob­jet. Mal­gré tout, cer­tains in­gé­nieurs – en in­terne comme à l’ex­té­rieur – conti­nuent à l’époque de le consi­dé­rer comme un « dé­co­ra­teur » et non comme un concep­teur. Le de­si­gn in­dus­triel ne se trouve pas en­core tout à fait au coeur du work pro­cess d’apple. Trois ans plus tard, en 2004, un ob­jet étrange fait son ap­pa­ri­tion dans le stu­dio d’ive : un (trop ?) grand écran tac­tile d’as­pect en­core mal dé­gros­si. La ta­blette n’est pas une in­ven­tion Apple – mais la pre­mière bonne

lui-même a fon­dé en 2007 un ca­bi­net de consul­ting en de­si­gn qui s’est ra­pi­de­ment as­so­cié à Beats, le fa­bri­cant de casques au­dio di­ri­gé par Dr Dre et Jim­my Io­vine. Le tra­vail des équipes de Brun­ner s’est ain­si re­trou­vé re­lié à toutes les étapes de la production. « Si ce genre d’in­no­va­tion est au­jourd’hui ba­nale, c’est uni­que­ment grâce à Jo­na­than », ré­sume sim­ple­ment son an­cien pa­tron. Ive af­firme quant à lui : « Voi­ci quelques an­nées, un de­si­gner es­ti­mait avoir fait son bou­lot s’il avait dé­fi­ni la forme du pro­duit. Au­jourd’hui, la forme ne consti­tue que le point de dé­part de notre li­vrable. » Le stu­dio d’ive en­voie par exemple à l’usine les co­or­don­nées du par­cours que doit suivre la pièce, la vi­tesse du ta­pis rou­lant ou la quan­ti­té pré­cise de lu­bri­fiant né­ces­saire. Le terme de de­si­gn « in­dus­triel » prend ici tout son sens.

a sor­tie de l’ip­hone en 2007 pro­voque un raz-de-ma­rée sur le mar­ché de la té­lé­pho­nie mon­diale. La même an­née, Ive et sa femme achètent une im­mense mai­son da­tant du XVIIE siècle, po­sée dans la cam­pagne an­glaise du So­mer­set, à l’ouest de Londres. Hea­ther et lui ont beau vivre en Ca­li­for­nie de­puis quinze ans, ils pa­raissent tou­jours sor­tir d’une adap­ta­tion de Jane Aus­ten quand on les croise dans des soi­rées de cha­ri­té de San Fran­cis­co aux cô­tés d’amé­ri­cains bruyants et bron­zés. Et leurs en­fants ap­prochent l’âge d’être sco­la­ri­sés. Ils se disent donc que le mo­ment se­rait peu­têtre ve­nu de re­ve­nir au pays. Clive Gri­nyer ra­conte que son ami au­rait ain­si pu prendre une re­traite an­ti­ci­pée, au faîte de sa gloire. Mais l’im­mense suc­cès d’apple et la san­té dé­cli­nante de Steve Jobs l’obligent à chan­ger ses plans. En un an de com­mer­cia­li­sa­tion, 6 mil­lions d’ip­hones sont ven­dus. En 2012, plus de cent mil­lions. Entre-temps sortent l’ipad et le Mac­book Air : la va­lo­ri­sa­tion de la so­cié­té est mut­li­pliée par quatre. « L’ip­hone a chan­gé le monde, ni plus ni moins, constate Gri­nyer. Jo­na­than porte le far­deau de ce suc­cès, mais ça ne veut pas dire qu’il n’aime pas ce qu’il fait. » Au prin­temps 2011, la mai­son du So­mer­set était de nou­veau en vente et la famille ne bou­geait pas de sa splen­dide vil­la don­nant sur la baie de San Fran­cis­co. En sep­tembre 2014 est pré­sen­tée la vraie pre­mière créa­tion Apple de l’ère post-jobs : l’apple Watch. Au­tre­ment dit, la pre­mière vraie créa­tion de Jo­na­than Ive seul, sans son men­tor. Le lan­ce­ment a lieu près de Cu­per­ti­no et les convives s’ap­pellent Ru­pert Murdoch, Jim­my Io­vine, Ke­vin Du­rant ou Did­dy. J. J. Abrams tourne le fu­tur Star Wars mais il au­rait ado­ré être là, lui qui a fra­ter­ni­sé avec Ive de­puis un dî­ner ar­ro­sé où l’an­glais lui a sug­gé­ré quelques idées quant au de­si­gn des nou­veaux sabres la­sers. En avril 2015, l’apple Watch est dis­po­nible en ma­ga­sin, réa­li­sant des chiffres de vente in­ouïs la pre­mière se­maine de sa com­mer­cia­li­sa­tion, avant de chu­ter as­sez ra­pi­de­ment en­suite. Quelques se­maines avant ce­la, Ive a pris trois se­maines de congés : ce furent les va­cances les plus longues de toute sa car­rière. Il sor­tait d’une an­née 2014 par­ti­cu­liè­re­ment âpre, au cours de la­quelle il a contrac­té une pneu­mo­nie et presque épui­sé ses ré­serves d’éner­gie. Il a pour­tant ces­sé d’en­vi­sa­ger de quit­ter ses fonc­tions. « Il fau­drait quand même qu’il ré­flé­chisse à chan­ger un peu son rôle, dans une op­tique de du­ra­bi­li­té, ob­serve Lau­rene Po­well Jobs. Comme mon ma­ri, Jo­na­than a ac­com­pli des choses que peu d’hommes par­viennent à ac­com­plir. Mais il faut sa­voir le­ver le pied pour ne pas res­ter sur le car­reau. »

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