Re­da Ka­teb

Ac­teur LE pro­fes­sion­nel

GQ (France) - - Enquete -

« Hé Re­da, ne change pas ! » lancent trois mômes qui passent dans le coin tan­dis que l’ac­teur prend la pose pour GQ, un jour en­so­leillé d’au­tomne dans le Xe ar­ron­dis­se­ment de Pa­ris. L’ac­teur leur adresse un signe de la main et les re­mer­cie de leur sou­tien : « Très sou­vent, dans les re­tours que j’ai des gens, que ce soit en fes­ti­val ou dans la rue, comme tout à l’heure, je res­sens une forme d’em­pa­thie de la part du pu­blic », nous confie Re­da Ka­teb alors qu’on dé­jeune après la séance pho­to. « Je le prends comme un signe de re­con­nais­sance de mon exi­gence dans le tra­vail », pré­cise-t-il. Dans la bouche d’un autre, ces mots au­raient un goût de suf­fi­sance. Dans celle de Ka­teb, ils ont le par­fum vi­vace de la fier­té, dans toute la no­blesse du terme. À 38 ans, l’ac­teur né à Ivry-sur-seine vient d’en­chaî­ner deux an­nées pleines qui l’ont vu pas­ser en quelques étapes de vi­sage fa­mi­lier du ci­né­ma fran­çais à tête d’af­fiche fort sol­li­ci­tée. Le Cé­sar du meilleur se­cond rôle re­çu en dé­but d’an­née pour son in­ter­pré­ta­tion d’un car­dio­logue al­gé­rien (le pays d’ori­gine de son père, ac­teur de théâtre re­nom­mé) dans Hip­po­crate (suc­cès sur­prise de 2014 avec plus d’un mil­lion d’en­trées), a bien sûr ac­com­pa­gné son éclo­sion, mais il n’y voit au­cun cou­ron­ne­ment : « Le Cé­sar, je le prends comme un en­cou­ra­ge­ment à conti­nuer dans la voie qui est la mienne. » Une af­faire d’in­té­gri­té. La grande force de Ka­teb ? N’avoir pré­ci­sé­ment ja­mais mi­sé sur un « coup de force », qui tient avant tout du coup de bluff : « J’ai l’im­pres­sion d’être re­con­nu pour ce que je suis vrai­ment, ex­plique l’ac­teur, pas sur un mal­en­ten­du à la suite d’un film qui te met sur un pié­des­tal et qui t’oblige à cou­rir après ton image, à t’ac­cro­cher en vain. » Cette po­si­tion pré­cieuse lui per­met de s’af­fran­chir des contraintes du mé­tier. En clair, il est libre. Libre de jouer dans une adap­ta­tion d’une pièce de Pe­ter Handke par Wim Wen­ders en 3D cet été, un film au po­ten­tiel com­mer­cial in­cer­tain, et libre d’al­ler tour­ner la nuit à Pi­galle avec les rap­peurs de La Ru­meur, comme il avait tour­né dans la nuit de Dé­troit avec Ryan Gos­ling. Une ren­contre qui en ap­pelle d’autres et qui est dé­jà sui­vie d’ef­fets. Pour le gé­né­rique du pre­mier court mé­trage de Ka­teb en tant que réa­li­sa­teur, mon­tré au der­nier Fes­ti­val de Cannes, Gos­ling l’a lais­sé uti­li­ser à l’oeil un titre de son groupe Dead Man Bones : « L’am­pleur de la pro­mo m’a sur­pris. Je me suis re­trou­vé au “Grand Jour­nal” à cô­té d’har­vey Kei­tel, qui était là pour Youth, et moi j’étais as­sis là pour pré­sen­ter mon truc de 15 mi­nutes ! » se sou­vient Re­da Ka­teb, amu­sé. Le film, qui a les qua­li­tés et les dé­fauts d’un pre­mier es­sai, laisse trans­pa­raître une lé­gè­re­té in­édite chez l’ac­teur, dont la fil­mo n’est pas exac­te­ment un hymne à la joie. Comme si l’éclat un peu me­na­çant de ses yeux clairs le confi­nait à la noir­ceur : « J’ai­me­rais beau­coup jouer la co­mé­die, ex­plique-t-il. Je re­çois des pro­po­si­tions d’ailleurs, mais je n’ai pas été convain­cu pour le mo­ment. Je ne re­grette au­cun film dans le­quel j’ai joué, mais je cherche à me mon­trer tou­jours plus pré­cis dans le choix de mes rôles. » Cette soif de pré­ci­sion a de sé­rieux airs de quête. Pas un ha­sard que Ka­teb soit de­ve­nu, après avoir été re­pé­ré à Hol­ly­wood (on l’a vu dans Ze­ro Dark Thir­ty) grâce à sa pres­ta­tion dans Un Pro­phète de Jacques Au­diard, une va­leur sûre du ci­né­ma fran­çais à l’in­ter­na­tio­nal. Le « bro » of­fi­ciel de Gos­ling dans l’hexa­gone, qui a aus­si par­ta­gé en 2015 l’af­fiche de Loin des hommes avec Vig­go Mor­ten­sen, est un mo­dèle de pro­fes­sion­na­lisme. _ TO­MA CLA­RAC

S’il ne fal­lait re­te­nir qu’un nom de toute la gé­né­ra­tion de You­tu­beurs qui a ex­plo­sé en 2010, ce se­rait le sien. Cette an­née, Nor­man Tha­vaud, vé­ri­table phé­no­mène sur le web (4 mil­lions de fans Fa­ce­book / 3,8 mil­lions de fol­lo­wers sur Twit­ter / 6,5 mil­lions d’abon­nés sur Youtube) a fait son en­trée par­mi les pi­liers du stand-up avec un pre­mier show (« Nor­man sur scène ») qui vient de dé­pas­ser les 200 000 spec­ta­teurs à tra­vers la France. Une belle re­vanche pour ce faux mou – il faut le voir sau­ter dans tous les sens pen­dant le shoo­ting pho­to – aux airs de Pierre Ri­chard que beau­coup pen­saient condam­né à zo­ner sur la Toile : « Après l’échec du film Pas très nor­males ac­ti­vi­tés en 2013, j’ai com­pris que les gens me tom­be­raient des­sus dès que je fe­rais autre chose que des vi­déos. Alors j’ai ef­fec­ti­ve­ment hé­si­té avant de me lan­cer sur scène... » C’est Ka­der Aoun, l’homme de l’ombre de l’hu­mour fran­çais – il est der­rière les suc­cès de Ja­mel Deb­bouze, d’omar & Fred et il a créé, entre autres, la sé­rie « H » – qui a fi­na­le­ment convain­cu ce fan de Gad El­ma­leh d’al­ler af­fron­ter le pu­blic : « In­ter­net, c’est quand même un peu un mé­dia de lâche, on peut se ca­cher, on peut trier ce qu’on dit. La scène c’est l’in­verse, c’est un truc de gla­dia­teur, tu n’as pas le droit à l’er­reur ! » Épau­lé par son nou­veau men­tor, qui le met en scène et le pro­duit, Nor­man a consa­cré deux ans de sa vie à l’écri­ture de son spec­tacle, ha­bile mé­lange de pun­chlines re­dou­tables et de gags gé­né­ra­tion­nels. Mais avec Ka­der Aoun, le roi des vi­déos free­style a dé­cou­vert la dis­ci­pline (« J’ai même dû ar­rê­ter de boire et de fu­mer ! ») et l’im­por­tance du dé­tail (« J’ai pris des gros bides sur des su­per blagues, uni­que­ment parce que j’avais ra­len­ti sur un mot !»). En pa­ral­lèle, le nou­veau Nor­man a ap­pli­qué ces mé­thodes de tra­vail sta­kha­no­vistes à ses vi­déos per­so, qui, tech­ni­que­ment, n’ont plus grand-chose à voir avec ses créa­tions des dé­buts : « Beau­coup de mes an­ciens sketchs avaient un po­ten­tiel énorme que je n’ai pas suf­fi­sam­ment ex­ploi­té. Au­jourd’hui, c’est moins im­pro­vi­sé, il y a une pe­tite équipe der­rière, chaque si­lence est mil­li­mé­tré, le son est mixé... » Ré­sul­tat : ses vi­déos at­teignent 5 mil­lions de vues en une se­maine seule­ment et fi­nissent aux alen­tours de 10 mil­lions. En 2015, Nor­man se consi­dère dé­sor­mais comme « 50 % hu­mo­riste Youtube et 50 % hu­mo­riste de scène ». Sur­tout, il réa­lise (en­fin !) l’am­pleur de sa no­to­rié­té : « Long­temps, je voyais juste les chiffres sous mes sketchs, donc ça ne me par­lait pas vrai­ment. Et puis il y a eu le Zé­nith, à Bruxelles… 5 000 per­sonnes. C’est à ce mo­ment pré­cis que j’ai com­pris que les gens s’in­té­res­saient vrai­ment à moi. » Ré­com­pense ul­time : Gad El­ma­leh, qui est ve­nu le fé­li­ci­ter un soir en loge, lui a avoué qu’il fai­sait par­tie de ses fans (« J’étais cho­qué, ça a presque cas­sé le mythe !»). Main­te­nant, il va de­voir élar­gir son pu­blic : « Beau­coup de gens pensent à tort que les You­tu­beurs sont des hu­mo­ristes pour en­fants. Du coup, je joue par­fois de­vant des éco­liers ve­nus avec leurs pa­rents, et au­cun des deux camps ne capte vrai­ment mes blagues… J’aborde des thèmes uni­ver­sels écrits par un mec de 28 ans, il faut l’avoir en tête ! » Et d’ajou­ter, en riant : « Je ne suis pas Sté­phane Guillon, mais je ne suis pas non plus Vio­let­ta ni Do­ro­thée... » Pour GQ, c’était dé­jà très clair. _ THI­BAUD MI­CHA­LET

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