I

GQ (France) - - Exclusif -

L’en­fant- dau­phin

Le pe­tit Luc n’a pas d’em­blée l’ap­pa­rence d’un en­fant-pois­son. Le 18 mars 1959, il naît au-des­sus des pa­vés du 15e ar­ron­dis­se­ment pa­ri­sien. Luc pousse dans l’ombre géante de son père, Claude, qui tient le club de mus­cu­la­tion « San­té et Force » du 26, rue d’enghien, dans le 10e ar­ron­dis­se­ment.

(…) Luc ad­mire aus­si sa mère, Da­nièle Plane, dont il vante les qua­li­tés hors du com­mun. Sur­tout une. En condui­sant son Au­di A8 sur la route qui mène à son châ­teau de Nor­man­die, Luc a sou­vent ra­con­té cette his­toire à ses pas­sa­gers. Sa ma­man peut na­ger avec les dau­phins. « Mais pas comme n’im­porte quel plon­geur af­fû­té qui na­ge­rait sou­vent avec des dau­phins, ex­plique un col­la­bo­ra­teur de Luc, ha­bi­tué du tra­jet nor­mand. Elle est l’une des rares per­sonnes au monde à pou­voir na­ger jus­qu’au centre du banc, avec les fe­melles. Sa mère avait re­mar­qué que chez les dau­phins, les mâles en­cadrent le reste de la troupe, les fe­melles sont po­si­tion­nées en se­conde bar­rière et en­fin viennent “les nour­rices”, d’autres dau­phins fe­melles qui sont au der­nier rang avec les pe­tits. Sa mère, qui est toute pe­tite, ar­ri­vait à na­ger avec les pe­tiots et à en­trer dans le banc de dau­phins pen­dant 100 mètres. Elle ne les tou­chait pas pour évi­ter qu’ils ne se fassent re­je­ter. Luc s’est en par­tie ins­pi­ré de sa mère pour créer plus tard le per­son­nage de Mayol dans Le Grand Bleu. » Luc Bes­son a huit ans lorsque la plage re­couvre les pa­vés pa­ri­siens. Claude Bes­son et sa femme de­viennent ins­truc­teurs de plon­gée au Centre eu­ro­péen du tou­risme, an­cêtre du Club Med. De la Grèce à la Croa­tie, le pe­tit Luc vit au bord de l’eau, di­rec­te­ment connec­té à la grande bleue. Joël Eh­rhardt (un an­cien élève du club de mus­cu­la­tion de Claude Bes­son, ndlr) se sou­vient d’un été « en You­go­sla­vie » à Po­rec, une ville au nord de la Croa­tie. Son men­tor Claude les ac­cueille gra­cieu­se­ment, lui et sa Coc­ci­nelle, dans son vil­lage de va­cances. Le jeune Luc semble comme en­fer­mé dans un monde mi­ri­fique. Il com­mu­nique peu avec les autres en­fants, de pas­sage pour la plu­part. « Ses amis sont alors ex­clu­si­ve­ment des ani­maux », ré­sume un proche du ci­néaste. Luc pré­ci­se­ra que ses deux meilleurs com­pa­gnons de l’époque étaient une mu­rène et un poulpe. De l’ex­té­rieur, sa re­la­tion avec les dau­phins res­semble à un songe d’en­fant. Une dé­chi­rure fa­mi­liale l’ar­rache à ce doux co­con. Alors qu’il a dix ans, son père et sa mère se sé­parent. Pour l’en­fant-dau­phin, son re­tour dans la ville grise s’ap­pa­rente à « un choc psy­cho­lo­gique ». Luc se re­trouve entre quatre murs, bou­le­vard Sé­bas­to­pol, dans le 2e ar­ron­dis­se­ment de Pa­ris. « Je de­man­dais à ma mère pour­quoi les arbres pro­té­gés par des grilles étaient en pri­son. Je re­fu­sais de mettre des chaus­sures parce que j’avais un cen­ti­mètre de corne sous les pieds. » Il fait un bref pas­sage au ly­cée Charles-fou­cauld de Saint-maur-des-fos­sés, ville hup­pée à l’est de Pa­ris. À 16 ans, l’étape sui­vante as­som­brit da­van­tage son exis­tence. Il est pla­cé au pen­sion­nat de Cou­lom­miers, ville ou­bliée à 60 km à l’est de Pa­ris. Luc res­sent cette dé­ci­sion comme un échec dont il se­rait la per­son­ni­fi­ca­tion. « J’avais l’im­pres­sion qu’on me di­sait : “Tu es la seule preuve de quelque chose qui n’a pas mar­ché ; donc, si on ef­face cette preuve, tout de­vient clean.” J’ai pen­sé qu’on fai­sait tout frère de Luc, ndlr). Cette his­toire d’ap­pa­reil pho­to cris­tal­lise tout ça et le fait bas­cu­ler. Ce jour-là, il a vrai­ment fait son Ca­li­me­ro : “Je suis le mal ai­mé, je prends mon vé­lo, je m’en vais”. Il s’est donc bar­ré jus­qu’à Cou­lom­miers. » Cet épi­sode ne l’a pas fâ­ché lon­gue­ment avec son beau-père ni avec sa mère. En re­vanche, il a ins­crit en lui une convic­tion : quand il veut quelque chose, il ne doit comp­ter que sur lui et lui seul. Luc vend sa mo­by­lette pour s’ache­ter lui-même son Mi­nol­ta. L’été de ses 17 ans, un ac­ci­dent va in­di­rec­te­ment pré­ci­pi­ter Luc dans les bras du ci­né­ma. Il le ra­conte lui-même dans l’his­toire du Grand Bleu (pa­ru en 2010 chez In­ter­vis­ta, la mai­son d’édi­tion de Luc Bes­son, ndlr). Toute l’an­née, dans le pen­sion­nat de Cou­lom­miers, il at­tend de re­trou­ver son « meilleur ami » qui est « une paire de palmes ». Di­rec­tion Pa­lu­ri­no, en Ca­labre, où il of­fi­cie comme ap­pren­ti mo­ni­teur de plon­gée dans le vil­lage de va­cances de son cou­sin Sté­phane. Le jeune plon­geur y ac­com­pagne toute la se­maine des tou­ristes au mi­lieu des bancs de pois­sons. Un

(…) La vio­lence ex­trême de cette se­conde nais­sance en­traîne chez l’ado­les­cent un bas­cu­le­ment, une qua­si-ré­vé­la­tion. Luc dé­couvre les autres, la fa­mille, la so­cié­té qui l’en­toure. Il prend conscience qu’il ne va plus pou­voir se conten­ter de s’in­ter­ro­ger sur la meilleure fa­çon de com­mu­ni­quer avec ses amis du monde sous-ma­rin. Il va de­voir par­ler avec ses sem­blables.

(…) À 17 ans, il doit vite trou­ver sa voie, un moyen de ca­na­li­ser le flot qui le dé­borde. Les profs ne l’ai­de­ront pas. Ses pa­rents l’ont à moi­tié aban­don­né. Ses amis du pen­sion­nat as­pirent à des vies trop com­munes. Luc pos­sède dé­jà ce prag­ma­tisme qui le pousse à af­fron­ter mé­tho­di­que­ment une si­tua­tion. Tête bais­sée, tou­jours. Pre­mière étape, un bi­lan de com­pé­tences. Il aime la mu­sique, la pein­ture, les his­toires, l’écri­ture et la pho­to. Sans s’y connaître plus que ça, il conclut que le monde du ci­né­ma de­vrait lui conve­nir. Il n’a pas l’es­prit ci­né­phile, il ne l’au­ra ja­mais d’ailleurs et ne le cache pas. Son ap­pé­tence ne vient pas d’une fas­ci­na­tion pour telle ou telle oeuvre ci­né­ma­to­gra­phique. Non, ses yeux ne s’at­tardent pas sur le grand écran, ils se fixent sur le monde en­voû­tant qui se trouve der­rière. Sur ces gens qui fa­briquent des his­toires et ont l’air de vivre ailleurs, cou­pés du monde des adultes. Sa ré­vé­la­tion a lieu sur un pla­teau de ci­né­ma. Pa­trick Grand­per­ret, un ami de cir­cuit au­to­mo­bile de son beau-père, tourne un court­mé­trage. Luc ob­tient l’au­to­ri­sa­tion d’as­sis­ter au tour­nage pen­dant trois jours. Il se sent ins­tan­ta­né­ment à l’aise au mi­lieu des câbles, des spots et des tech­ni­ciens qui four­millent. Le bruit de la ca­mé­ra lui donne l’im­pres­sion « d’en­tendre pour la pre­mière fois un coeur qui bat ». Un ac­teur s’avance, un vieux mon­sieur tout calme. Sou­dain, le si­lence en­ve­loppe tout ce monde anar­chique. L’ac­teur échange quelques gestes des mains avec un autre type puis se met en place. Le pa­tron du lieu crie « ac­tion ! », l’ac­teur se trans­forme. « Ses mains de­viennent comme les ra­cines d’un arbre ren­ver­sé par la foudre », hal­lu­cine le jeune Luc. Un « Cou­pez ! » re­ferme la pa­ren­thèse du nou­vel uni­vers qu’il vient d’en­tre­voir. Ce monde lui semble si simple, si maî­tri­sable. Luc se sent ar­ri­vé chez lui. Faire du ci­né­ma, écrit-il, fut « un choix social », et non ar­tis­tique. Il n’a pas be­soin de men­tir. Il épouse une fa­çon de vivre, éven­tuel­le­ment une fa­mille de sub­sti­tu­tion. Pas un art.

(…) À cette époque, dé­but 1978, Luc est no­té ré­gu­liè­re­ment ab­sent sur ses bul­le­tins sco­laires. Il bouillonne. Trois jours en ob­ser­va­teur sur le pla­teau de Pa­trick Grand­per­ret suf­fisent à faire ex­plo­ser son train-train. Sa dé­ci­sion tombe, il quitte Cou­lom­miers et sa classe de ter­mi­nale. Sa mère est contre. Trop tard, chez Luc, une dé­ci­sion est une pierre dé­jà lan­cée. Il im­pro­vise la suite en fonc­tion de l’en­droit où elle re­tombe. C’est comme ça qu’il au­ra tou­jours plu­sieurs coups d’avance. Et pas mal d’en­nuis. Luc prend son ba­lu­chon et par­court à pied les onze ki­lo­mètres sé­pa­rant l’in­ter­nat de la pe­tite gare SNCF. Il rentre à Pa­ris avec entre ses mains le nu­mé­ro 4 du ma­ga­zine de ci­né­ma Pre­mière qui fait alors sa Une sur Ro­bert Red­ford.

(…) Sa so­lu­tion tem­po­raire se trouve dans de confor­tables fau­teuils rouges. « Ce qui m’a beau­coup ap­pris, aus­si, c’est la fré­quen­ta­tion des salles de ci­né­ma. J’ai vu à cette époque énor­mé­ment de films. Je n’y al­lais pas pour me “culti­ver”, j’y al­lais dans un es­prit de pur ap­pren­tis­sage. Je choi­sis­sais au­tant que pos­sible de “mau­vais” films, car les “bons” films me per­tur­baient : la ma­gie agis­sait, je m’en­vo­lais, je vi­vais le film et, à la sor­tie, im­pos­sible de me sou­ve­nir com­ment c’était fou­tu ! » Il reste plu­sieurs séances d’af­fi­lée à dé­tri­co­ter le même mau­vais film. Il note les tra­vel­lings, les contre-plon­gées, les gros plans. Luc Bes­son ap­prend le ma­nie­ment de la ca­mé­ra comme ça, en man­geant des pop-corn.

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