II

Ex­clu­sif

GQ (France) - - Exclusif -

Eu­ro­pacorp, son vais­seau ami­ral

Pen­ché en ar­rière sur sa chaise, Luc se ca­resse la barbe d’une main, de haut en bas. Après un temps de ré­flexion, il se re­dresse pour sai­sir un sty­lo et une feuille de pa­pier. Avec ap­pli­ca­tion, le ci­néaste trace un cu­rieux sché­ma fait de bulles et de flèches. « Ce que je vais vous mon­trer est évi­dem­ment confi­den­tiel, ex­plique Luc au col­la­bo­ra­teur qui lui fait face. Voi­ci ce que je vais faire dans les trois pro­chaines an­nées. » Nous sommes à l’été 2000. Dans son hô­tel par­ti­cu­lier du 53, rue Am­père, dans le 17e ar­ron­dis­se­ment, le pro­duc­teur-ci­néaste ré­pé­te­ra ce nu­mé­ro de des­si­na­teur-de­vin de­vant plu­sieurs per­sonnes dif­fé­rentes. À chaque fois, un or­ga­ni­gramme ho­ri­zon­tal ap­pa­raît sur la feuille rec­tan­gu­laire. Dans chaque car­ré des­si­né, Luc ins­crit un simple mot : « pro­duc­tion », « vi­déos », « mu­sique », « dis­tri­bu­tion »… « Luc ajoute : “On va aus­si dé­cli­ner les films en jeux vi­déo, édi­ter la mu­sique…”, se sou­vient l’an­cien col­la­bo­ra­teur qui fait face au réa­li­sa­teur. Bref, il me dé­crit toute la chaîne trans­ver­sale de l’in­dus­trie du ci­né­ma. Il a com­pris qu’il est pos­sible de prendre une marge un peu par­tout avant que les re­cettes dé­fi­ni­tives re­montent. » Pour com­plé­ter le sque­lette de son fu­tur groupe, Luc écrit au som­met « Eu­ro­pacorp ». En­core au-des­sus, il ajoute un pe­tit cha­peau : « Front­line », le nom de sa hol­ding per­son­nelle qui pi­lote l’en­semble. Il tourne la feuille dans le sens de son in­ter­lo­cu­teur, pose son sty­lo et conclut : « Et dans trois ans, je mets tout ça en Bourse ! » Avec un re­tard de quatre an­nées, le ci­néaste tien­dra pa­role. En cette an­née 2000, sa so­cié­té Lee­loo Pro­duc­tion créée huit ans plus tôt se trans­forme. Elle prend le nom d’eu­ro­pacorp. En pas­sant du pré­nom de l’hé­roïne rousse du Cin­quième Élé­ment à un nom de mul­ti­na­tio­nale, la nou­velle struc­ture lâche l’oni­rique pour se fo­ca­li­ser sur son dé­ve­lop­pe­ment éco­no­mique. Comme son créa­teur. Eu­ro­pacorp se­ra son vais­seau ami­ral, ce­lui qui trac­te­ra le ci­né­ma fran­çais vers les mar­chés mon­diaux. Le chaî­non man­quant du 7e art eu­ro­péen qui pro­dui­ra dix films par an et lè­ve­ra, à terme, 100 mil­lions d’eu­ros de bud­get pour des longs mé­trages des­ti­nés aux grands écrans chi­nois et amé­ri­cains. Pour ce dé­fi, Luc va bien­tôt se je­ter à l’eau. Un dé­jeu­ner a failli chan­ger le nom de ses com­pa­gnons de route dans cette af­faire. L’épi­sode est peu connu, il se dé­roule au prin­temps 1999, au­tour d’une table du res­tau­rant Asia, sur l’ave­nue Georges V à Pa­ris. Luc y mange avec ses amis re­trou­vés, le couple de pro­duc­teur Laurent Pé­tin et Mi­chèle Hal­bers­tadt. Laurent a été for­mé à l’école du réa­li­sa­teur-pro­duc­teur Claude Ber­ri et il a re­te­nu une chose fon­da­men­tale dic­tée par son men­tor : « Dans le ci­né­ma, si tu veux être libre, il faut maî­tri­ser toute la chaîne de A à Z. » Avec ces pa­roles en tête, le couple pro­pose alors à Luc de s’as­so­cier. « Luc m’avait alors dit en larmes : “Per­sonne ne m’a ja­mais fait un ca­deau comme ça” », se sou­vient Mi­chèle. Lors de ce dé­jeu­ner pa­ri­sien à Asia, il est ques­tion de pré­ci­ser les choses. « Mon idée était simple, ex­plique Laurent Pé­tin, pro­duc­teur des films Ka­mi­kaze et Taxi, Luc amè­ne­rait ses films com­mer­ciaux et nous nos films d’au­teurs. Sur la table d’asia, on se pas­sait un des­sin sur une feuille de pa­pier qui re­pré­sen­tait la fu­ture struc­ture (Laurent a conser­vé ce sché­ma et nous le montre, ndla), il était pré­ci­sé 50 % pour Luc et 50 % pour nous. Mais, à un mo­ment, Luc re­prend le pa­pier, puis il ajoute avec son sty­lo « 10 % PA », pour in­di­quer “Pierre-ange Le Po­gam”. Sauf que, dé­sor­mais, ça fai­sait tou­jours 50 % pour lui mais 40 % pour nous… » Mi­chèle com­pare cette scène à celle du film As­té­rix et Obé­lix : mis­sion Cléo­pâtre (réa­li­sé par Alain Cha­bat en 2002), celle où Obé­lix coupe un gâ­teau. Il donne à ses amis deux pe­tites parts et se garde la plus grosse. Le cas Pierre-ange di­vise, l’as­so­cia­tion ne voit pas le jour.

Quand la Gau­mont rate Taxi

En re­vanche, Luc va bel et bien pour­suivre le pro­jet avec Le Po­gam. De­puis 20 ans, avec son phy­sique de Li­no Ven­tu­ra bar­bu aux che­veux longs, Pierre-ange Le Po­gam a dé­ve­lop­pé ses ré­seaux à la tête de la dis­tri­bu­tion des films de la Gau­mont et en tant que pa­tron de Dis­ney France. Il a sur­tout par­ti­ci­pé à la pro­duc­tion de la plu­part des suc­cès de Luc. Les deux hommes ont plu­sieurs points com­muns, dont ce­lui d’être durs en af­faires. Même entre eux, les ar­bi­trages sont rudes. Il leur fau­dra deux ans pour s’ac­cor­der sur la somme exacte que Pierre-ange doit dé­pen­ser pour ac­qué­rir des parts du groupe Eu­ro­pa- Corp. « Luc avait pro­mis à Pierre-ange 20 % des parts, ex­plique un an­cien cadre d’eu­ro­paCorp. Sauf que Luc n’avait pas pré­vu le suc­cès hal­lu­ci­nant des deux Taxi. Évi­dem­ment, 20 % de rien ça ne coû­tait pas cher, mais 20 % d’un truc qui com­men­çait à prendre de la va­leur, c’était dif­fé­rent. Les es­ti­ma­tions du groupe at­tei­gnaient dé­jà 500 mil­lions de francs et on pré­voyait un en­vol ra­pide… » Les deux com­parses s’ins­pirent du sys­tème hol­ly­woo­dien te­nu par une poi­gnée de pro­duc­teurs in­dé­pen­dants et de grands stu­dios amé­ri­cains. Un sys­tème qui do­mine le ci­né­ma mon­dial de­puis un siècle. Pour al­ler jouer sur le ter­rain yan­kee, Bes­son et Le Po­gam co­fondent leur propre ma­jor. Le nom de Luc fe­ra of­fice de marque. Un film a chan­gé cette uto­pie en réa­li­té : Taxi. L’his­toire re­tient que, vers la fin des an­nées 1990, la Gau­mont, plus an­cienne et plus grande so­cié­té de pro­duc­tion fran­çaise, re­chigne à fi­nan­cer le pre­mier opus de la sa­ga de films Taxi. Pour être exact, cor­rige un an­cien cadre de la Gau­mont, sa so­cié­té re­fuse alors que Luc soit co­pro­duc­teur du film. Le cadre de la Gau­mont se sou­vient d’avoir mis en garde ses pa­trons. « J’ai dit à Sey­doux (Ni­co­las, ndlr) et Le­doux (Pa­trice, ndlr) : “Évi­dem­ment qu’on ne fait ja­mais ça ha­bi­tuel­le­ment. Mais soit vous ac­cep­tez, soit Luc ira voir ailleurs.” Ils me disent “Non ! On mise dé­jà énor­mé­ment d’ar­gent sur Le Cin­quième Élé­ment (65 mil­lions d’eu­ros de bud­get, ndlr). De plus, si Luc com­mence à pro­duire, il se­ra moins per­for­mant en tant que met­teur en scène.” J’ai dit : “Vous ne dites que des conne-

ries ! Luc a dé­ci­dé de le faire donc il le fe­ra. Il n’y a que deux cas de fi­gure. Soit il va faire un suc­cès ailleurs et on l’a per­du. Soit il fait un échec ailleurs et on l’a per­du aus­si. On n’a pas d’autres so­lu­tions que de le sou­te­nir !” En vé­ri­té, ré­sume au­jourd’hui ce té­moin, pour cou­vrir notre risque, il suf­fi­sait de faire 500 000 en­trées. On au­rait évi­dem­ment dû faire Taxi… » Luc se passe de son pro­duc­teur et par­te­naire his­to­rique. Il lance sa propre pro­duc­tion alors qu’il n’a pas en­core ache­vé Le Cin­quième Élé­ment. Pour dé­mar­rer, le ci­néaste ap­pelle alors un Fran­çais qu’il a croi­sé dans une autre vie, il y a près de vingt ans. L’homme a comme une té­tine bleue en­fon­cée dans la gorge. C’est une ca­nule, un tube avec un cla­pet. L’ob­jet lui est de­ve­nu in­dis­pen­sable pour res­pi­rer et par­ler de­puis que ses cordes vo­cales ont été ar­ra­chées dans un ac­ci­dent de mo­to en 1981. Gé­rard Pi­rès lâche cette ex­pli­ca­tion comme une pré­ci­sion tech­nique, l’ac­ces­soire ne l’émeut pas da­van­tage que ses pe­tites lu­nettes rec­tan­gu­laires. À Los An­geles, Gé­rard Pi­rès nous a don­né ren­dez-vous dans un ca­fé de Sun­set Bou­le­vard, lé­gen­daire ave­nue de trente-neuf ki­lo­mètres de long. Pré­sen­té un peu faus­se­ment comme un lieu de pros­ti­tu­tion dans Pret­ty Wo­man (1990), cet axe tra­verse Hol­ly­wood et ter­mine sa course face au Pa­ci­fique, où l’on peut boire une bière de­vant le cou­cher de so­leil. D’où son nom « Sun­set » pour « cré­pus­cule ». Gé­rard Pi­rès nous at­tend à plus de vingt ki­lo­mètres de l’océan, au croi­se­ment de la Hay­worth ave­nue, en face de la « Guilde » – sorte de syn­di­cat – des réa­li­sa­teurs amé­ri­cains où il avait un ren­dez-vous ce jour-là. D’en­trée, le ci­néaste pré­cise que « ça l’em­merde de par­ler ci­né­ma ». Son truc, ce sont les en­gins pour­vus d’un mo­teur, ra­pides de pré­fé­rence. Sa toute pre­mière ren­contre avec Luc est d’ailleurs liée à ce hob­by. Dans les an­nées 1970, Gé­rard Pi­rès réa­li­sait des films avec les stars de l’époque : An­nie Gi­rar­dot, Fran­cis Blanche, Jean Yanne ( Ero­tis­si­mo, 1968), Li­no Ven­tu­ra, Mi­reille Darc ( Fan­ta­sia chez les ploucs, 1971) ou en­core Ca­the­rine De­neuve, Claude Bras­seur et Jean-louis Trin­ti­gnant ( L’agres­sion, 1974). Le week-end, le réa­li­sa­teur par­ti­ci­pait à des courses au­to­mo­biles au vo­lant d’une Porsche 911. Un beau jour sur un cir­cuit, un ami lui de­mande un ser­vice : « J’ai un co­pain dont le beau-fils veut faire du ci­né­ma, est-ce que tu peux le voir ? ». Le pote en ques­tion c’est Fran­çois Guerre-ber­the­lot, qui vend ses casques “GPA” aux pi­lotes de Formule 1. Son beau-fils, c’est Luc Bes­son. Gé­rard Pi­rès ren­contre le jeune homme à Pa­ris. Luc est alors âgé de 18 ou 19 ans. « Je ne me sou­viens pas de la date exacte, ra­conte Pi­rès, mais c’était avant Le Der­nier Com­bat, genre vers 1977-1978, car il n’avait en­core rien fait. Je lui ra­conte mon ex­pé­rience du ci­né­ma vu que de­puis 1968, j’avais dé­jà fait six films. J’ai ob­ser­vé quel­qu’un qui vou­lait sa­voir com­ment ça se passe. Il était en­thou­siaste et dé­jà ob­sé­dé à mort par l’idée de faire du ci­né­ma. Il vou­lait être réa­li­sa­teur, faire son pre­mier film. Je lui dé­cri­vais mon ex­pé­rience en ma­tière tech­nique, sur le rôle du pro­duc­teur, etc. Il ne pre­nait pas de notes mais écou­tait très at­ten­ti­ve­ment. » Après ce bref échange, Gé­rard Pi­rès ne croise plus le jeune homme pen­dant vingt ans. En 1996, son té­lé­phone sonne, c’est Luc. L’ado­les­cent rê­veur est de­ve­nu pro­duc­teur de ci­né­ma. Il a une pro­po­si­tion de job pour lui. « Luc me de­mande “Est-ce que tu veux que je t’écrive un scé­na­rio qui va s’ap­pe­ler Taxi ?”, je lui ré­ponds : “Ouais, vas-y, écris.” » Gé­rard n’a plus tour­né de long mé­trage de­puis Rends-moi la clé ! avec Jacques Dutronc et Jane Bir­kin en 1981. En re­vanche, il s’est spé­cia­li­sé dans les films pu­bli­ci­taires d’ac­tion pour la té­lé­vi­sion, par­fois pour le ci­né­ma. Le réa­li­sa­teur en a tour­né plus de 400 en quinze ans. Il est no­tam­ment l’au­teur du spec­ta­cu­laire spot Peu­geot dans le­quel une 205 GTI se fait at­ta­quer par un bom­bar­dier C-130. (…) Dans Taxi, la star se­ra jus­te­ment une Peu­geot, quoi de plus lo­gique que d’ap­pe­ler Gé­rard Pi­rès ? Luc lui en­voie le scé­na­rio. Il y a en­core un peu de tra­vail sur l’his­toire es­time le réa­li­sa­teur. « “Pas de pro­blème, me dit Luc, je vais faire comme un scé­na­riste qui t’écoute.” Et c’est le truc pour le­quel je lui tire mon cha­peau car il va faire avec moi ce qu’il ne va plus faire par la suite avec les autres réa­li­sa­teurs. » Gé­rard dé­barque ici même, à Los An­geles, la Mecque du ci­né­ma mon­dial. Luc a dé­jà une mai­son sur place « après San­ta Mo­ni­ca, vers Ma­li­bu, là où c’est chic ». Il s’ins­talle chez le réa­li­sa­teur qui est en train d’ache­ver le mixage son du Cin-

Du­rant trois se­maines, tous les jours de 6 heures à 10 heures du ma­tin, Luc et Gé­rard re­tra­vaillent en­semble le scé­na­rio. « Il fal­lait que je m’ap­pro­prie le truc, ex­plique Gé­rard, ça se passe sans conflits, de fa­çon très fluide. Par contre, pour lui, il était hors de ques­tion que je sois cos­cé­na­riste car Luc est quel­qu’un qui veut être re­con­nu comme au­teur, entre autres. » Après les dé­fec­tions des co­mé­diens Oli­vier Martinez et Yvan At­tal, Gé­rard et Luc s’ac­cordent sur un cas­ting plus ris­qué, re­po­sant sur trois in­con­nu(e)s : Ma­rion Co­tillard, Sa­my Na­ce­ri et Fré­dé­ric Die­fen­thal.

(…) Pour Taxi, Luc va s’im­pli­quer beau­coup plus

gé­rer le dé­but du film : Gé­rard Krawc­zyk. De sa chambre d’hô­pi­tal, Gé­rard Pi­rès pi­lote à dis­tance quelques jours l’autre Gé­rard. Puis, il dé­barque à Mar­seille avec son plâtre pour re­prendre le contrôle des opé­ra­tions. Un ma­tin, sur le pla­teau, Luc se pointe à l’im­pro­viste. Il aper­çoit Gé­rard Pi­rès en train de conduire une voi­ture alors qu’en rai­son de son plâtre, il est cen­sé uti­li­ser un chauf­feur. Luc l’en­gueule pour des his­toires d’as­su­rance. « Je l’ai en­voyé chier, s’en­flamme en­core Pi­rès dix-huit ans plus tard. Je ne suis pas un “Yes man” moi. Je suis un réa­li­sa­teur, je ne suis pas quel­qu’un qui prend des ordres. Je sup­pose que Luc ne m’a ja­mais pro­po­sé de tour­ner Taxi 2 (réa­li­sé par Gé­rard Krawc­zyk, ndlr) car il me trou­vait trop in­dé­pen­dant. » Sur le tour­nage, à part cette pe­tite brouille, tout roule. Une fois les dé­cors pliés, quelques scènes sont à re­voir, se­lon Luc. Tan­dis que Gé­rard se fait ré­opé­rer, Luc en­tre­prend de re­tour­ner lui-même quelques plans du film. Gé­rard n’a pas de sou­ci avec ça. En re­vanche, quand Taxi bat des re­cords d’en­trées (6,5 mil­lions en France) et de re­cettes, le réa­li­sa­teur au­rait ap­pré­cié un meilleur par­tage du gâ­teau. « Ce qui m’a dé­çu, c’est que Luc au­rait pu faire un geste sur l’ar­gent. J’avais un sa­laire plus des pe­tits pour­cen­tages, mais vu le suc­cès du film, il au­rait pu me fi­ler 100 000 eu­ros de plus ; ça ne l’au­rait pas grat­té plus que ça. »

(…) Au mo­ment de pro­duire le pre­mier Taxi, Luc n’a pas en­core de quoi mon­ter au front tout seul. Il s’as­so­cie donc à ARP pro­duc­tion, la so­cié­té di­ri­gée par le couple Laurent Pé­tin et Mi­chèle Hal­bers­tadt. Avec 6,5 mil­lions d’en­trées en France, la Peu­geot 406 conduite par Sa­my Na­ce­ri pul­vé­rise toutes les pré­vi­sions les plus op­ti­mistes. Et en ef­fet, comme le cadre de la Gau­mont l’avait pré­dit, Luc ne re­vien­dra pas vers son pro­duc­teur his­to­rique. Pour le pre­mier vo­let de Taxi en 1998, tout va bien. ARP est le pro­duc­teur et Luc touche 50 % des re­cettes du film en droits d’au­teur. Juste avant de lan­cer Taxi 2, Luc de­mande à Laurent Pé­tin qu’il passe le voir dans son fort du Cap Bé­nat. « Luc me dit alors : “On va faire le 2, mais on change les pour­cen­tages. Main­te­nant c’est 70 % pour moi et 30 % pour toi.” Moi, hon­nê­te­ment, je trou­vais ça nor­mal jusque-là. » Luc passe donc pro­duc­teur à par­tir du mon­tage de Taxi 2, c’est dé­sor­mais lui qui a la pre­mière main sur le ti­roir-caisse. Lors­qu’il doit par­ta­ger ses gains avec ses co­pro­duc­teurs, Luc traîne la patte. « Au mo­ment où Luc crée Front­line, ex­plique un membre de la di­rec­tion de l’époque, il me dit : “Je crée ma hol­ding car j’en ai marre de fi­ler entre 25 et 30 % à ARP”. Il était au­teur chez Gau­mont donc il avait bien com­pris que quand on lui re­ver­sait ses droits, beau­coup s’étaient ser­vis avant et après. Son but, c’était de faire la même chose aux autres en fait. » « Les Taxi peuvent être as­si­mi­lés à des ca­si­nos, ex­plique une ex-col­la­bo­ra­trice de Luc. Rien que les deux pre­miers ( Taxi 1 et Taxi 2 en­grangent res­pec­ti­ve­ment 6,5 mil­lions et 10,3 mil­lions d’en­trées en France) réa­lisent plus de 100 mil­lions de dol­lars de re­cettes ! Luc consi­dère alors que ce suc­cès vient uni­que­ment de lui et ça ne lui plaît pas que son co­pro­duc­teur en pro­fite au­tant. » Laurent Pé­tin et Mi­chèle Hal­bers­tadt es­timent que Luc Bes­son a, à l’époque, gon­flé cer­tains frais gé­né­raux par exemple en louant un avion pri­vé ou en pre­nant en compte un im­payé d’un dis­tri­bu­teur russe. Leur désac­cord se pro­longe à la barre des tri­bu­naux. En 2013, la ma­jor du ci­néaste est condam­née à payer 1,5 mil­lion d’eu­ros à ARP pour ne pas avoir ver­sé à son par­te­naire ce que le contrat pré­voyait sur les films Taxi 2, 3 et 4. Eu­ro­paCorp a fait ap­pel de cette dé­ci­sion. Dans son ar­rêt du 19 juin 2015, la Cour d’ap­pel de Pa­ris, condamne de nou­veau Eu­ro­pacorp à ver­ser un peu plus de 400 000 eu­ros à ARP.

(…) L’ar­gent. Luc en­tre­tient un rap­port à l’ar­gent pour le moins pa­ra­doxal. Il fus­tige une époque à la dé­rive car « ba­sée sur l’ar­gent », tout en pre­nant un soin très par­ti­cu­lier à en ac­cu­mu­ler le plus pos­sible.

(…) Les cercles proches de Luc Bes­son in­sistent pour dire que pos­sé­der n’est pas sa fi­na­li­té pre­mière. « Je le voyais ga­gner des mil­lions et conti­nuer de se sa­per en T-shirt De­cath­lon, ré­sume une an­cienne col­la­bo­ra­trice très âgée. Ce que Luc cherche ? C’est avant tout une forme de re­con­nais­sance. Il a com­pris qu’il ne l’ob­tien­dra ja­mais des autres ci­néastes, ni des cri­tiques. Il va donc voir ailleurs, en es­sayant de de­ve­nir le grand pa­tron du sec­teur. » Si Luc ne boit pas d’al­cool, c’est en sou­ve­nir d’une « mau­vaise cuite » se sou­vient la pro­duc­trice Mi­chèle Hal­bers­tadt. « Il s’est bour­ré une fois la gueule dans sa vie. Et le sen­ti­ment de perdre le contrôle, il avait trou­vé ça atroce. » Luc ne veut plus ja­mais perdre le contrôle. Au fil du temps, sa for­tune se met avant tout au ser­vice de son image et de son pou­voir. Deux ser­pents qui, de plus en plus, vont se mordre la queue.

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