III

GQ (France) - - Exclusif -

« ON NE DIT PAS NON

À LUC BES­SON »

Le met­teur en scène doit être le seul maître à bord. Cette théo­rie, Luc Bes­son l’a for­mu­lée dans son livre His­toire de Jeanne d’arc. À par­tir de l’an 2000, un se­cond Luc Bes­son, ce­lui qui pro­duit ses pro­jets puis sous-traite la réa­li­sa­tion de ses films, va contre­dire le réa­li­sa­teur qu’il a été. Pour la dé­cen­nie qui s’an­nonce, il mar­tèle sa nou­velle maxime : « On ne dit pas non à Luc Bes­son. » Il la ré­pé­te­ra à l’en­vi à ses ban­quiers, à ses col­la­bo­ra­teurs et à ses proches. L’uti­li­sa­tion de la troi­sième per­sonne le place en ré­fé­rence hors sol. L’im­pos­si­bi­li­té de lui dire non pose une règle ab­so­lue, celle qui per­met d’évi­ter de vio­lents conflits. Cette étrange mu­ta­tion du ci­néaste, un homme en a été in­for­mé avant les autres. À la fin des an­nées 1990, Ju­lien Sé­ri est un jeune réa­li­sa­teur de 26 ans mul­ti­pri­mé dans la pu­bli­ci­té. Trapu et le crâne ra­sé, il pra­tique le Kyo­ku­shin­kaï, un ka­ra­té sans pro­tec­tion où les com­bats durent jus­qu’au KO. Ju­lien Sé­ri a tout pour jouer dans un fu­tur film de Luc Bes­son sauf qu’il n’est pas ac­teur, il tient la ca­mé­ra.

(…) Chez Bes­son, la proxi­mi­té af­fec­tive de­vient sou­vent géo­gra­phique. Rue Am­père à Pa­ris, Ju­lien Sé­ri hé­rite d’un bu­reau dans la même pièce que « son pa­pa du ci­né­ma », comme il l’ap­pelle de­vant ses proches. En­tou­rés des af­fiches de Ni­ki­ta et du Grand bleu, Luc et Ju­lien sont as­sis face à face toute la jour­née. Seule Vir­gi­nie Silla, nou­velle femme de Luc de­puis le dé­part de Milla Jo­vo­vich, par­ta­geait jus­qu’alors le pri­vi­lège de cette pièce avec fe­nêtre sur le jar­din. Autre signe ré­vé­la­teur en cette an­née 2000, Luc Bes­son pré­side le Fes­ti­val de Cannes. En consé­quence, il bé­né­fi­cie sur la Croi­sette d’une suite-ap­par­te­ment avec sa femme. Ju­lien Sé­ri y dort avec eux. Le jeune pu­bard se voit comme le « guer­rier Je­di » d’un maître dont il ne cesse de van­ter au­tour de lui la gé­né­ro­si­té, le pro­fes­sion­na­lisme, le gé­nie. Luc dis­cerne dans ses yeux ad­mi­ra­tifs la fer­veur d’un pe­tit frère. Un ma­tin, Ju­lien s’en­tend dire par son men­tor : « J’ai un pro­jet qui pour­rait te plaire. » Luc lui tend dix pages, il s’agit du script d’un fu­tur film. Avec un co-au­teur, Ju­lien en tire le scé­na­rio de Ya­ma­ka­si, Les 7 Sa­mou­raïs des temps mo­dernes. Lors­qu’il signe son contrat pour réa­li­ser le long mé­trage, Ju­lien nage en plein rêve. Il ignore qu’à cette mi­nute pré­cise, il en vit le point culmi­nant.

La tra­hi­son du jeune Je­di

Le tour­nage de Ya­ma­ka­si dans les rues de Choi­sy-le-roi dé­bute mal. Les ac­teurs prin­ci­paux ne sont pas des pro­fes­sion­nels et des in­tem­pé­ries per­sis­tantes com­pliquent le plan­ning du tour­nage. Dans le monde du ci­né­ma, quand il y a des dif­fi­cul­tés, c’est qu’il y a un cou­pable. Plu­sieurs cadres d’eu­ro­pacorp com­mencent à dou­ter du jeune réa­li­sa­teur. A-t-il les épaules pour me­ner à bien sa mis­sion ? De plus, des dis­sen­sions sur la fa­çon de pi­lo­ter l’his­toire ap­pa­raissent. Ju­lien Sé­ri dé­sire faire un film met­tant l’ac­cent sur la mo­ti­va­tion « éthique » des Ya­ma­ka­si (sau­ver leur pote Ja­mel), Luc semble vou­loir pri­vi­lé­gier les scènes d’ac­tion et un tour­nage court. À qua­rante ans, un cer­tain cy­nisme est ap­pa­ru chez le ci­néaste ve­dette. D’après plu­sieurs proches et col­la­bo­ra­teurs, ce se­rait l’une des consé­quences du la­bo­rieux tour­nage de Jeanne d’arc. Luc a alors mai­gri d’un seul coup. Sa rup­ture avec Milla Jo­vo­vich se double d’une sou­daine crise d’ins­pi­ra­tion. at­ta­che­ment pour ce film diminue de jour en jour. Com­ment peut-on créer sans en­vie, sans amour (?) Moi je n’y ar­rive pas. » Par lettre éga­le­ment, Luc Bes­son consent à une se­maine d’in­ter­rup­tion de tour­nage afin que Ju­lien puisse « se concen­trer sur les sé­quences de tour­nage à ve­nir ». Mais dé­jà, le bras droit Pierre-ange Le Po­gam et Luc Bes­son pensent que Ju­lien Sé­ri est en train de leur échap­per. Qu’il faut agir. Un jour (…), Luc dé­barque à l’im­pro­viste sur le tour­nage. Il évoque un plan que Ju­lien a mis en boîte quinze jours plus tôt. Ce­lui où Williams Belle, dit « l’arai­gnée » dans la bande des acro­bates, des­cend en rap­pel un es­ca­lier la tête à l’en­vers. De­vant toute l’équipe du film, Bes­son an­nonce que la scène ne fonc­tionne pas, qu’il faut la tour­ner de nou­veau. Sur le pla­teau le si­lence se fait, les tech­ni­ciens ob­servent l’em­brouille mon­ter. L’un d’eux voit Ju­lien se­couer la tête. – J’aime pas sa po­si­tion quand il saute, in­siste Luc. – Pour­tant c’est sa po­si­tion à lui, se braque Ju­lien. – Bah j’aime pas, tranche le pro­duc­teur. – Cette scène est bonne ! Pas be­soin de la re-

an­ciens dis­ciples font tou­jours des en­ne­mis re­dou­tables, ils connaissent in­ti­me­ment leur maître. La guerre se­ra ju­ri­dique. Ju­lien Sé­ri dé­pose une plainte aux prud’hommes contes­tant la rup­ture de son contrat. Luc tente de calmer les choses et lui pro­pose de réa­li­ser la suite du pre­mier opus : Ya­ma­ka­si 2. « Ce qui dé­montre bien que M. Bes­son ne le trouve pas si incompétent », re­lè­ve­ra Ju­lien Sé­ri dé­couvre que 49 des 102 plans uti­li­sés dans la bande-an­nonce de Ya­ma­ka­si sont les siens. Il dé­pose une se­conde plainte pour vio­la­tion de ses droits d’au­teur. Il de­mande le blo­cage de la sor­tie du film. Sa vie pré­cé­dente dans la pu­bli­ci­té a per­mis à Ju­lien de se consti­tuer un tré­sor de guerre. En dé­pit de son jeune âge, il a de quoi as­su­mer une ba­taille ju­di­ciaire longue et coû­teuse. (…) co­mé­diens !, tonne dans la salle d’au­dience le cé­lèbre maître Georges Kie­j­man, em­ployé par Bes­son. – Mais bien sûr que si !, se fâche Ju­lien de­vant l’as­sis­tance. – Prou­vez-le !, lui as­sène le té­nor. Im­pos­sible, Sé­ri s’est fait cam­brio­ler une se­maine avant son li­cen­cie­ment. Si une forte somme de li­quide a échap­pé à l’at­ten­tion des vo­leurs, ce ne fut pas le cas des quatre cas­settes Hi8 qui conte­naient les en­re­gis­tre­ments des ré­pé­ti­tions entre lui et les Ya­ma­ka­si. En­re­gis­trées du­rant un week-end dans le châ­teau nor­mand de Luc, elles consti­tuaient une preuve de son in­ves­tis­se­ment. Autre mau­vaise sur­prise, les sept acro­bates ur­bains ré­digent une lettre à charge contre lui. Le 23 mars 2001, la pre­mière dé­ci­sion du tri­bu­nal de grande ins­tance de Pa­ris tombe. Les de­mandes de Ju­lien Sé­ri sont re­je­tées, il doit payer les frais d’avo­cat de Luc. Il fait ap­pel. En pa­ral­lèle, deux mois plus tard, Ju­lien rem­porte une manche dé­ci­sive de­vant les prud’hommes. La veille, dans un ca­fé de la place Pe­reire, un pro­duc­teur lui au­rait of­fert un mil­lion de francs pour ne pas se pré­sen­ter au tri­bu­nal… Se­lon plu­sieurs proches, Ju­lien Sé­ri au­rait hé­si­té.

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