Le nou­vel art d’ou­vrir sa gueule

Par­ma­thieu­le­maux et­thi­baud­mi­cha­let

GQ (France) - - Cover Story -

L’heure est aux cla­sheurs. Des pla­teaux

té­lé à Twit­ter, c’est à qui fe­ra le plus de bruit avec des tacles et des saillies bien

sen­tis. Mais l’exer­cice de­mande un mi­ni­mum de pa­nache. GQ vous éclaire sur

la meilleure ma­nière de l’ou­vrir en 2016.

Trois coups de gueule en dix jours

sur trois des pla­teaux té­lé les plus en vue du PAF. En jan­vier 2016, l’hu­mo­riste Jé­ré­my Fer­ra­ri et les ac­teurs Vincent Lin­don et Édouard Baer se­couent l’au­di­mat en pi­quant cha­cun une de ces co­lères saines comme on n’en avait plus en­ten­du de­puis long­temps. Jé­ré­my Fer­ra­ri dé­gaine le pre­mier, le 16 jan­vier 2016, sur le pla­teau d’« On n’est pas cou­ché » (France 2). Deux mi­nutes et dix-sept se­condes d’in­di­gna­tion et de pro­vo­ca­tion cu­lot­tée face au Pre­mier mi­nistre Ma­nuel Valls. « Vous dites que nous sommes en guerre. Non ! Vous, vous êtes en guerre, votre gou­ver­ne­ment est en guerre, mais nous, on n’est pas en guerre. Nous, on se fait ti­rer des­sus quand on va voir des concerts », se ré­volte l’ar­tiste connu pour ces one-man-shows bruts de dé­cof­frage. Sous les yeux d’un Laurent Ruquier au sum­mum de la ju­bi­la­tion (« J’ai l’im­pres­sion de voir Ba­la­voine face à Fran­çois Mit­ter­rand »), Jé­ré­my Fer­ra­ri conclut son coup de sang d’un cin­glant : « Vous êtes ve­nus nous par­ler de deux choses ce soir : votre livre sur vos plus beaux dis­cours après les morts – (iro­nique, ndlr) c’est for­mi­dable, on trouve ça gé­nial ça va va­che­ment nous ai­der – et la deuxième c’est une loi (la dé­chéance de na­tio­na­li­té, ndlr) qui ne concerne per­sonne. » Deux jours plus tard, à la table de « C à vous » (France 5), Vincent Lin­don ru­mine sa co­lère pen­dant que le chro­ni­queur Maxime Swi­tek, as­sis à sa gauche, dé­monte de­puis trois mi­nutes le plan an­ti-chô­mage de Fran­çois Hol­lande. Images d’ar­chives et mon­tage ma­lin à l’ap­pui, la « cap­sule » tend à prou­ver que les me­sures an­non­cées dans la jour­née par le pré­sident de la Ré­pu­blique étaient dé­jà celles de… Ray­mond Barre, en 1977. Ré­plique mus­clée de l’ac­teur connu pour ses prises de po­si­tion cour­rou­cées : « Je suis d’ac­cord pour les at­ta­quer (les hommes

po­li­tiques, ndlr). Mais sin­ger comme ça, mon­trer qu’entre 1977 et au­jourd’hui, en fait, on n’a pas avan­cé d’un mètre… Il y a

des gens qui nous écoutent et c’est leur dire en­core plus : “C’est des gui­gnols. Ce­la ne sert à rien. Ar­rê­tez de vo­ter, vous avez bien vu qu’on vous prend pour des im­bé­ciles.” » L’ani­ma­trice Anne-so­phie La­pix lui pré­cise qu’il s’agit là de

fact-che­cking. « Oui, ré­pond Lin­don, mais là, ça de­vient presque un sketch. Et ce n’est pas bon ! » En­fin, une se­maine plus tard, le 25 jan­vier, Édouard Baer est sur le pla­teau du « Grand Jour­nal » (Ca­nal+). Après une tran­si­tion mal­heu­reuse de Maï­te­na Bi­ra­ben, l’ac­teur d’ha­bi­tude dé­sin­volte, « dé­ga­gé », vole lui aus­si au se­cours de la classe po­li­tique d’un ton grave et so­len­nel, qu’on ne lui connais­sait pas : « Main­te­nant, il y a plus de conseillers en com­mu­ni­ca­tion que de conseillers tech­niques dans les mi­nis­tères. Je trouve que c’est très em­mer­dant. Et de notre cô­té, met­tons un peu moins de dé­ri­sion. Je trouve qu’il ne faut pas re­ce­voir les po­li­tiques avec au­tant de dé­ri­sion. » Trois se­maines plus tard, Édouard Baer dé­nonce le re­ma­nie­ment mi­nis­té­riel sur son compte Fa­ce­book, avec le même sé­rieux. Clap de fin.

Ba­na­li­sé par les usines à clashs scé­na­ri­sés et à po­lé­miques pré­mé­di­tées (cou­cou Ruquier, mer­ci Ha­nou­na !) dont l’écho est dé­mul­ti­plié par les caisses de ré­so­nance Twit­ter et Fa­ce­book, le prin­cipe du bon vieux coup de gueule a-t-il per­du de sa va­leur et de son im­pact ? Pour ces trois-là, aus­si­tôt en­cen­sés sur les ré­seaux (à ce point, c’est rare), vi­si­ble­ment non. Mais sous condi­tions : celle de ba­lan­cer ses quatre vé­ri­tés avec par­ci­mo­nie, à l’in­verse d’un Jean-pierre Ba­cri ou d’un Al­bert Du­pon­tel, ces bons clients tou­jours at­ten­dus au tour­nant qui ne nous étonnent plus beau­coup au­jourd’hui. Celle aus­si d’y mettre du style (verve, pa­nache, humour) et d’y « al­ler » sin­cère et spon­ta­né, comme l’étaient os­ten­si­ble­ment ces trois hommes en co­lère, et sans qu’on puisse y dé­ce­ler un quel­conque in­té­rêt per­son­nel, même si l’af­faire peut avoir de bons cô­tés – « Avant l’émis­sion, on avait ven­du 80 % des places de mon spec­tacle à Pa­ris. Après, le Tria­non af­fi­chait com­plet et on a ajou­té deux dates à l’olym­pia… », ra­con­te­ra Jé­ré­my Fer­ra­ri quelques jours plus tard, dans Le Pa­ri­sien. Contac­té par GQ, il n’a pas sou­hai­té re­ve­nir sur l’épi­sode. Der­nière « tactique » en date pour ta­per du poing sur la toile : frap­per quand per­sonne ne s’y at­tend, comme l’a dé­mon­tré l’in­ter­view de Ra­phaëlle Du­pire, miss mé­téo du Grand Jour­nal de Ca­nal + du­rant... 10 jours en sep­tembre 2014, sur le site de GQ, le 10 fé­vrier der­nier. Les pro­pos de l’ex-man­ne­quin de­ve­nue di­rec­trice ar­tis­tique dé­non­çant ses condi­tions de tra­vail et ré­glant ses comptes avec la chro­ni­queuse Eno­ra Ma­la­gré (« C’est le seul mo­ment où j’ai eu en­vie de baf­fer quel­qu’un, je me suis dit que si cette pe­tite conne était en face de moi, je lui di­rais ses 4 vé­ri­tés ») ont été re­pris par une cin­quan­taine de mé­dias. Bien joué.

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