Pour les 40 ans de TF1, les stars sont là pour faire ou­blier la crise et sé­duire les an­non­ceurs. J

GQ (France) - - Exclusif -

us­qu’au dé­but des an­nées 2000, les sa­la­riés s’en­ri­chissent vé­ri­ta­ble­ment, et vite : ils n’ont pas à re­gret­ter d’in­ves­tir leurs sub­sides dans l’ac­tion mai­son. « Au bout de 5 ans dans les murs, j’étais vir­tuel­le­ment mil­lion­naire », se sou­vient, ému, un jour­na­liste. « À 25 ans, j’ache­tais mon pre­mier ap­par­te­ment dans un quar­tier hup­pé de Pa­ris », ajoute un autre. « L’en­tre­prise aux 800 mil­lion­naires » titre d’ailleurs le jour­nal L’ex­pan­sion. Les avan­tages so­ciaux étaient à l’ave­nant. « En plus du sa­laire, du 13e mois et de la par­ti­ci­pa­tion, on trou­vait au co­mi­té d’en­tre­prise des cartes de ci­né­ma à 4,50 eu­ros la place, des DVD à un eu­ro, se sou­vient un em­ployé de TF1 Pu­bli­ci­té. Les en­fants par­taient en sé­jour d’une se­maine en An­gle­terre pour 200 eu­ros. Dans la tour, il y avait un coif­feur et une salle de gym ; on pou­vait ache­ter des ti­ckets de mé­tro, des timbres. On était tel­le­ment bien lotis qu’on n’avait au­cune en­vie de par­tir. On y était… comme dans une secte ».

« Le stan­dard a dis­pa­ru… »

La ré­dac­tion n’est évi­dem­ment pas la seule concer­née par le plan Fit­ness. Dans le gi­gan­tesque hall d’ac­cueil aux quatre as­cen­seurs, ce sont les bou­quets de fleurs fraîches, ces grosses com­po­si­tions chics qui ré­chauf­faient les marbres de la dé­li­ca­tesse de leurs co­rolles et de leurs par­fums, qui dis­pa­raissent. À leur place, des as­sem­blages de ver­dure en plas­tique – tel­le­ment plus pra­tiques, tel­le­ment moins gla­mour. « Le genre d’éco­no­mies qui re­lèvent de la ges­tion d’une pe­tite en­tre­prise nor­male, Iro­nique, un sa­la­rié énu­mère : «À un mo­ment, le stan­dard a dis­pa­ru. Dans les ser­vices, nos se­cré­taires re­ce­vaient di­rec­te­ment les ap­pels des té­lé­spec­ta­teurs : ils leur ar­ri­vaient sans filtre. Puis la di­rec­tion a pen­sé faire des éco­no­mies d’éner­gie et un week-end, elle a fait éteindre toutes les lu­mières… ou­bliant que, pour fa­bri­quer et dif­fu­ser quatre jour­naux dans le week-end, il faut qu’un cer­tain nombre de per­sonnes tra­vaillent !

(…) « Entre 2007 et 2011, nous avons réa­li­sé 155 mil­lions d’éco­no­mies ré­cur­rentes » , ré­su­mait d’ailleurs le PDG, pas peu fier de lui, le 19 fé­vrier 2014 lors de sa pré­sen­ta­tion des ré­sul­tats fi­nan­ciers du groupe pour 2013 de­vant un par­terre d’ana­lystes. C’est bien, sans doute, quand il faut ra­tio­na­li­ser le fonc­tion­ne­ment d’une en­tre­prise. Mais aux yeux de ses hôtes, ri­vés sur la ligne de la ren­ta­bi­li­té, c’est bien trop peu ! « Il au­rait dû faire un plan social », vi­tu­père l’un d’eux – l’éco­no­mie ne s’em­bar­rasse pas de sen­ti­ments. En 2012 pour­tant, il s’est bel et bien ré­so­lu à en faire un. Pour la pre­mière fois de son his­toire, le groupe TF1 a ou­vert un plan de dé­parts au sein de sa fi­liale TF1 Vi­déo, vic­time de l’ef­fon­dre­ment du mar­ché du DVD. D’un coup, 26 per­sonnes ont été li­cen­ciées. Com­bien, dites-vous ? 26 ? C’est beau­coup. Beau­coup trop même, par­ti­cu­liè­re­ment quand on fi­gure au nombre de ceux-ci. Mais pour une en­tre­prise de plus de 3 500 sa­la­riés ? Ce plan Fit­ness « a fait ri­ca­ner, se sou­vient l’un de ses pro­mo­teurs. Mais dans le contexte éco­no­mique de l’époque, il était re­la­ti­ve­ment mo­deste, et ba­nal. » À tel point que Nonce Paolini

se per­met cette re­marque acide à ceux qui se plaignent d’avoir à se pas­ser du pain blanc : « Dans une boîte nor­male, il y a long­temps que j’au­rais été vi­ré. » Sous-en­ten­du : un autre que moi n’au­rait pas hé­si­té à tailler dans le vif, et les dé­grais­sages au­raient été plus vio­lents…

a preuve fu­tile, s’il en était be­soin, que l’on a fi­ni de rire ? Le 15 avril 2012, alors que TF1 au­rait pu fê­ter le 25e an­ni­ver­saire de sa privatisation, au­cun faste n’a été or­ga­ni­sé. À Phi­lippe Van­del qui lui en fai­sait la re­marque sur France In­fo, Nonce Paolini, sé­rieux comme un pape, ré­pon­dait : « Au­jourd’hui, le temps n’est plus à la fête. Le temps est à la concen­tra­tion, au pro­fes­sion­na­lisme et à la so­li­da­ri­té des équipes pour faire la meilleure an­tenne pos­sible — ce qui ne nous em­pêche pas de fê­ter les suc­cès. » Avec un seau à gla­çons, sans doute. Sans bou­teille à l’in­té­rieur. Quelques mois plus tard, en jan­vier 2015, TF1 se ré­sol­vait tout de même, et ap­pa­rem­ment de bon coeur, à fê­ter ses 40 ans. En oc­tobre, elle met­tait les pe­tits plats dans les grands à la Mu­tua­li­té, à Pa­ris, pour dé­voi­ler aux an­non­ceurs et aux pro­duc­teurs les splen­deurs de sa grille de pro­grammes 2015-2016. Anne-claire Cou­dray, Gilles Bou­leau, Ales­san­dra Su­blet, ou en­core Ar­thur dans la salle, les ar­tistes de « Danse avec les stars », Ni­co­las Can­te­loup et Ni­kos Aliagas sur la scène avaient tous été mis à contri­bu­tion pour rap­pe­ler le rôle ras­sem­bleur du pe­tit écran, faire ou­blier la crise et donc, sé­duire les an­non­ceurs. La tris­tesse ne dure qu’un temps, sur­tout quand les af­faires com­mandent de l’igno­rer.

(…) La vi­sion que Nonce a ac­quise de la chaîne – lui qui, contrai­re­ment à son épouse de­ve­nue chan­teuse (Ca­the­rine Fal­gay­rac, ex-ani­ma­trice du « Téléshopping » qui s’est es­sayé à la chan­son, ndlr), n’a rien d’un sal­tim­banque – n’est pas in­dus­trielle, mais pu­re­ment fi­nan­cière. Il faut tailler dans les coûts ? Il taille. Se sé­pa­rer de cer­taines fi­liales ? Il les vend. Fer­mer la ré­gie fi­nale ins­tal­lée à Lo­rient par l’au­to­no­miste Pa­trick Le Lay, et d’où par­tait le si­gnal de TV Breizh, Sty­lia, Ushuaïa TV et His­toire ? Il ferme. On di­rait un redresseur de torts fi­nan­ciers. Et puis, parce qu’il est ex­trê­me­ment dif­fi­cile de ré­sis­ter au plai­sir de l’édi­to­rial quand on di­rige un mé­dia (quel qu’il soit), Nonce se prend d’une en­vie à la­quelle il au­rait mieux fait de ré­sis­ter. Il se met à jouer les di­rec­teurs de pro­grammes.

(…) Et c’est ain­si qu’en me­nant la re­struc­tu­ra­tion de la mai­son, Nonce Paolini a réus­si à se faire re­con­duire jus­qu’en 2016 à la tête de TF1. Sa­tis­fait du PDG de TF1, as­su­ré­ment, Martin Bouygues l’est. En 2013, Nonce Paolini a vu sa ré­mu­né­ra­tion pas­ser, part fixe (920 000 eu­ros) et part va­riable ad­di­tion­nées, à 2 mil­lions d’eu­ros et ain­si aug­men­ter de 40 % par rap­port à l’an­née 2012. Un vrai sa­laire de mous­que­taire. « Quand j’étais plus jeune, j’étais plu­tôt D’ar­ta­gnan, pour le che­va­lier au grand coeur, la fougue, ex­pli­quait-il à l’hi­ver 2014 dans une in­ter­view ac­cor­dée au ma­ga­zine du groupe Bouygues, Le Mi­no­range, re­le­vée par le ma­ga­zine Chal­lenges du 23 jan­vier 2014. Au­jourd’hui, je suis plu­tôt Athos, pour la di­men­sion mo­rale, l’éthique, les res­pon­sa­bi­li­tés. »

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.