GILLES LEL­LOUCHE AVOUE TOUT!

A un mo­ment, je me suis vautre dans le succes

GQ (France) - - La Une - in aunste qu es br oo t p a r j ac e g r m a rc d pho­tos

Gilles lel­louche en cou­ver­ture

de GQ, nous hé­si­tions. Gilles Lel­louche en cou­ver­ture de GQ en bras de che­mise et pas ra­sé, nous hé­si­tions en­core plus. D’un cô­té, il est l’un des ac­teurs fran­çais les plus ban­kable. Qui peut se tar­guer d’avoir joué dans cer­tains des plus gros suc­cès du box-of­fice de ces der­nières an­nées. Les Pe­tits Mou­choirs de Guillaume Ca­net (2010), qui lui a va­lu une nomination aux Cé­sar, Les In­fi­dèles (2012), qu’il a ini­tié et en par­tie réa­li­sé, Mes­rine, l’ins­tinct de mort (2008) aux cô­tés de Vincent Cas­sel, ou en­core Ma Part du gâ­teau de Cé­dric Kla­pisch (2011). Et en même temps, Gilles Lel­louche a un cô­té brut de dé­cof­frage, grande gueule et soupe au lait… Beauf di­saient les plus sé­vères de la ré­dac­tion, qui ne le ju­geaient pas vrai­ment com­pa­tible avec l’uni­vers Gent­le­men’s Quar­ter­ly. Alors pas ra­sé, et en bras de che­mise… Mais de­puis quelques films (La French, Belles Fa­milles…), il semble avoir sim­pli­fié son jeu, et trou­vé en lui une ma­tu­ri­té, une sé­ré­ni­té qui font que nous le re­gar­dons au­tre­ment. Ces beaufs, qu’il in­ter­prète par­fois, il par­vient à leur don­ner une hu­ma­ni­té, et les dé­fend avec une com­pas­sion dont seul est ca­pable un gent­le­man. Voi­là, Gilles Lel­louche est en cou­ver­ture de GQ. En bras de che­mise, oui, et pas ra­sé, non. Brut, parce qu’il est comme ça et que c’est comme ça qu’on l’ap­pré­cie de plus en plus. De­puis trois ans, il s’était fait plus rare : « Je m’ex­prime peu dans les mé­dias, avoir le poing ten­du à la té­lé, c’est pas mon truc. Je suis pas client des don­neurs de le­çons, du coup je ne veux pas en de­ve­nir un. Ce n’est pas tel­le­ment des autres dont je me mé­fie, mais de moi-même. De mes ré­ponses, de mes hu­meurs… » Alors qu’il n’a à dé­fendre qu’une par­ti­ci­pa­tion dans Sky, jo­li film de Fabienne Ber­thaud avec Diane Kru­ger (GQ #96, mars), il évoque sa car­rière avec dis­tance : « Je pré­fère don­ner mon avis et par­ti­ci­per au dé­bat à tra­vers mon mé­tier. J’ai joué dans trois films sur la fi­nance. J’ai in­car­né deux tra­ders (dans Krach et dans Ma Part du gâ­teau) et un an­ti-tra­der (le jour­na­liste d’in­ves­ti­ga­tion De­nis Ro­bert dans L’en­quête). J’ai fait ces films un peu ci­viques car c’est un su­jet qui nous touche tous, fa­ta­le­ment. » Il n’hé­site pas à re­ve­nir sur le mo­ment où il a com­pris qu’il était temps de se re­mettre en ques­tion, quand où il a com­men­cé à fran­che­ment aga­cer : « Jean Du­jar­din et moi, avec Les In­fi­dèles, nous vou­lions faire une co­mé­die adulte, grin­çante et noire, comme Les Monstres de Di­no Ri­si ou ce que fait au­jourd’hui Judd Apa­tow aux États-unis. C’était as­sez ma­so­chiste. Nous vou­lions jouer avec notre image de qua­dra­gé­naires vi­rils, s’en mettre plein la gueule… Mais ça n’a pas du tout été per­çu comme ça. Beau­coup ont cru que nous vou­lions au contraire glo­ri­fier l’in­fi­dé­li­té. Ils nous ima­gi­naient cou­cher avec 16 na­nas par jour... »

le cou­pable idéal

Un mal­en­ten­du qui s’ex­plique en grande par­tie par des rai­sons conjonc­tu­relles. Le film est sor­ti trois jours après le cou­ron­ne­ment de Jean Du­jar­din aux Os­cars. Une cé­ré­mo­nie que Gilles Lel­louche a pré­sen­tée sur Ca­nal +. Ca­nal +, bailleur du ci­né­ma fran­çais, qui a com­man­dé dans la fou­lée « Le Dé­bar­que­ment », un di­ver­tis­se­ment en prime time concoc­té par Gilles Lel­louche, Jean Du­jar­din, Guillaume Ca­net… Les cri­tiques né­ga­tives de ce show moyen­ne­ment ins­pi­ré cris­tal­lisent alors le res­sen­ti­ment au­tour de ces gol­den boys du ci­né­ma hexa­go­nal. « Notre om­ni­pré­sence a pu aga­cer. Voir ces jeunes qua­dras, qui, rien qu’en cla­quant des doigts, montent des films, des émis­sions, j’ima­gine que c’est un peu gon­flant. On ne s’est pas bien ren­du compte qu’on avait du pou­voir et on a grillé toutes nos car­touches en un tir grou­pé. On au­rait sans doute dû être un peu plus pu­diques. Je le com­prends avec le re­cul. » D’au­tant que c’est un peu Lel­louche qui paye pour les autres. Pour une bonne et une mau­vaise rai­son. La bonne, c’est que c’est lui le fil conduc­teur. Le pote de Du­jar­din. Leurs com­pagnes d’alors étaient amies : « Au dé­but, on ne pou­vait pas se sen­tir, et puis un jour elles nous ont lais­sés en plan dans une mai­son de va­cances. On a bu un coup, deux, et puis on a com­men­cé à ri­go­ler et c’était par­ti… » Lel­louche est aus­si l’ami de Guillaume Ca­net et de Ma­rion Co­tillard, ou de Laurent La­fitte, son ca­ma­rade du cours Florent. La rai­son plus dis­cu­table ? Lel­louche a la tête du cou­pable idéal. Jean Du­jar­din est in­tou­chable après son Os­car, comme Guillaume Ca­net, fort des 5 mil­lions d’en­trées des Pe­tits Mou­choirs. « “Le Dé­bar­que­ment” était une émis­sion ex­trê­me­ment agréable à faire, se sou­vient-il au­jourd’hui. À la fin, en ren­trant dans ma loge, j’ai al­lu­mé mon por­table. Il n’y avait au­cun mes­sage : zé­ro tex­to. Je m’en sou­vien­drai toute ma vie. On n’avait pas fait quelque chose de for­mi­dable, on avait été très naïfs. » Il le dit tout de go : « Le phé­no­mène de bande ne m’a pas ser­vi… C’était trop, trop gras, trop fa­cile… Et mes films sui­vants se sont ra­mas­sés, avec une cri­tique as­sez vi­ru­lente. Je ne crois pas que le suc­cès rende lu­cide. Il y a trop d’in­ter­ve­nants, c’est une usine à broyer, à se noyer, vous pou­vez ne pas vous en re­mettre. » Une clair­voyance rare chez un ac­teur fran­çais : « J’avais une cer­taine cote d’amour, j’ai tra­hi les espoirs qu’on met­tait en moi. J’ai été trop vite vers des choses trop fa­ciles. » Alain At­tal, le pro­duc­teur de Nar­co (2003), pre­mier long mé­trage que Lel­louche a réa­li­sé, confirme : « À une époque, il a pu sem­bler pri­son­nier de sa bonne hu­meur, mais de­puis il a su évo­luer. Mon­trer qu’il était moins bour­rin et plus raf­fi­né que ce

, mo­ment À un je me suis

dans vau­tré

. suc­cès le

que beau­coup ima­gi­naient. Au­jourd’hui, il a en­vie de se battre contre les rac­cour­cis dont il se fi­chait avant. Il ré­flé­chit plus et se re­trouve moins otage de ses em­bal­le­ments. » Cette ré­flexion, Gilles Lel­louche l’ap­plique dé­sor­mais à l’en­semble de sa pro­fes­sion : « Il y a beau­coup de vul­ga­ri­té et de manque de pu­deur dans ce mé­tier. Et je com­prends que nous nous en pre­nions plein la gueule. À un mo­ment, c’est nor­mal qu’il y ait des claques qui se dis­tri­buent. » Lui qui a ob­te­nu des ca­chets fri­sant le mil­lion re­con­naît que ces sa­laires « ne sont plus vrai­ment co­hé­rents avec l’époque et la souf­france dans la­quelle se trouve le pays. Le dé­ca­lage est un peu in­dé­cent. Mais c’est in­so­luble : si tu fais un film pour zé­ro, per­sonne n’en parle. Du coup, les plus cy­niques, ou les plus cons, se disent : “Tant qu’il ya à prendre, je prends.” » Lui peut af­fi­cher un bi­lan es­ti­mable sur ce plan : Un Singe sur le dos, Thé­rèse Des­quey­roux,

L’en­quête, Sky… Des films pour les­quels il n’a rien tou­ché ou presque, il en a bien fait une de­mi-dou­zaine.

Pas la gueule de l’em­ploi

Gilles Lel­louche n’est pas res­té à re­mâ­cher ce trou d’air dans sa car­rière. Alors qu’il était sous les feux de l’ac­tua­li­té, il a en réa­li­té dé­jà com­men­cé une nou­velle phase de son tra­vail. « Je me suis sans doute vau­tré al­lè­gre­ment dans le suc­cès. Mais je n’ai pas dé­ci­dé de de­ve­nir un autre après ça. Je suis de­ve­nu un autre pen­dant ça. Je suis sim­ple­ment re­de­ve­nu l’homme que j’étais avant. » Dix jours après la fin du tour­nage des In­fi­dèles à Las Ve­gas, il a com­men­cé ce­lui de Thé­rèse

Des­quey­roux à Bor­deaux. Un film en cos­tumes, aus­tère, adap­té du ro­man de Fran­çois Mau­riac et réa­li­sé par le grand Claude Miller

(Garde à vue, L’ef­fron­tée, La Classe de neige…). C’est sur ce tour­nage que se pro­duit le dé­clic qui a fait que son jeu et son at­ti­tude nous semblent au­jourd’hui si dif­fé­rents. « Un jour que je de­man­dais à Claude Miller de faire une autre prise, il m’a ré­pon­du : “Gilles, on peut en­core faire des prises pen­dant deux heures si tu veux, mais moi ça fait long­temps que j’ai celle qu’il me faut. Moins tu en fais, meilleur tu es.” Une pe­tite douche écos­saise qui m’a ap­pris à ne pas tout jouer à fond. » Une évo­lu­tion que Guillaume Ca­net re­marque aus­si : « Gilles est un ac­teur très gé­né­reux. Mal di­ri­gé, il donne trop. Bien di­ri­gé, il donne tout. » Autre preuve de cette mé­ta­mor­phose,

La French (2014), un po­lar qui rap­pelle cer­tains de ses films an­té­rieurs (Mes­rine, Le

Der­nier gang…) mais qu’il a abor­dé très dif­fé­rem­ment. « Quand j’ai re­çu le scé­na­rio de La

French, on m’a dit : “C’est pour Jean Du­jar­din et toi”. Et j’ai ré­pon­du : “Je ne crois pas que ce soit une très bonne idée.” Et puis j’ai lu ce script to­ta­le­ment maî­tri­sé avec deux per­son­nages très dif­fé­rents de ce que nous avions pu faire jusque-là et je me suis dit : “Nous al­lons mon­trer que nous sommes des ac­teurs, pas une bande de co­pains débiles et cy­niques qui s’amusent. Un vrai rôle bien écrit, c’était la meilleure ré­ponse à tout ce que j’avais lu. » Mi­né­ral et po­sé, in­quié­tant et tor­tu­ré, Gaë­tan Zam­pa, le gang­ster qu’il in­ter­prète, est une sorte de ma­ni­feste du nou­veau Gilles Lel­louche. Cet ac­teur plus mûr a un pe­tit air de Li­no Ven­tu­ra (quand nous lui sou­met­tons l’idée, il touche du bois). Un homme ma­ture et tai­seux, qu’on sent sou­vent au bord de l’ex­plo­sion mais qui pour­tant garde son calme. « Il est en train de prendre une autre di­men­sion, constate Fabienne Ber­thaud, la réa­li­sa­trice de Sky. Il ou­blie les ar­ti­fices, va vers le non-jeu, quelque chose de plus simple, plus au­then­tique. Un peu comme Ben Gaz­za­ra et les ac­teurs de Cas­sa­vetes, qui cam­paient si bien les hommes mal­heu­reux. » Ven­tu­ra, Gaz­za­ra, le cos­tume est-il trop grand pour lui ? Peut-être, mais en tout cas, il a en com­mun avec ces monstres sa­crés d’avoir dû at­tendre son tour pour connaître le suc­cès.

Un ( long) ca­fé avec ca­net

À 25 ans, il n’avait pas exac­te­ment la gueule de Guillaume Ca­net, Ro­main Du­ris ou Clé­ment Si­bo­ny… « Je ne ren­trais pas dans l’ar­ché­type phy­sique de l’époque. Mon pre­mier prof de théâtre au cours Florent, Bru­no Co­lomb, m’avait dit : “Tu au­ras très vite un em­ploi d’homme vi­ril, mais fais at­ten­tion d’en sor­tir parce que si­non tu vas vite t’em­mer­der.” » Mais son prof était op­ti­miste ! Au dé­but, il n’a pas d’em­ploi du tout. Pour exis­ter, il réa­lise un court mé­trage avec un ami d’en­fance, Tris­tan Au­rouet. Le film est re­mar­qué et Lel­louche de­vient réa­li­sa­teur de clips et de pubs. « Quand je suis au cours Florent, La Haine de Ma­thieu Kas­so­vitz me met KO. Pour la pre­mière fois, je com­prends ce que peut être la réa­li­sa­tion. Et grâce à ce court mé­trage, je me suis re­trou­vé dans le monde de la mu­sique. J’ado­rais ça et je me suis éclaté pen­dant sept ou huit ans. C’était un autre uni­vers, pas exac­te­ment le mien, la bran­chi­tude, la hype. J’étais chez Par­ti­zan, la boîte de pro­duc­tion de Mi­chel Gondry et Quen­tin Du­pieux. La French Touch ex­plo­sait, le hip-hop était for­mi­dable. » Pour­tant, un jour, le pa­tron de Par­ti­zan, Georges Ber­mann, le convoque et lui de­mande : « Qu’estce que tu fais là ? Qu’est-ce que tu fais de ta vie ? Tu es fait pour la co­mé­die. » Ce constat, ré­tros­pec­ti­ve­ment, l’ac­teur et réa­li­sa­teur le par­tagent : « Je fai­sais par­tie de la hype mais je n’en étais pas un de ses mo­teurs. Pas comme Quen­tin Du­pieux (le réa­li­sa­teur de Réa­li­té en 2015, ndlr) qui a un uni­vers to­ta­le­ment sin­gu­lier. C’était dément d’être confron­té à des mecs aus­si jeunes qui avaient dé­jà des vi­sions d’ar­tiste. » Ber­mann le pousse à écrire un deuxième court mé­trage. « J’en ai peut-être écrit 20 avant qu’il dise : “Par­fait, tu tournes dans un mois.” Six mois plus tard, on avait un prix à Cannes et j’ai ren­con­tré Alain At­tal qui m’a pro­po­sé de réa­li­ser un long. C’est là que j’ai eu l’idée de Nar­co (2003). » Nar­co, un film plein de ré­fé­rences (aux frères Coen no­tam­ment). « Gilles a joué dans Boo­mer, le court mé­trage qui a fait re­mar­quer les Pro­duc­tions du Tré­sor, se sou­vient Alain At­tal. Il a par­ti­ci­pé à Mon Idole de Guillaume Ca­net, notre pre­mier film, puis réa­li­sé Nar­co, le se­cond. Il fait par­tie de notre ADN. J’ac­com­pagne sys­té­ma­ti­que­ment ses pro­jets, je suis son fan avant d’être son pro­duc­teur », conclut cet homme qui compte au­jourd’hui dans le bu­si­ness du ci­né­ma (Ra­dios­tars, Mon Roi, Les Cowboys…). L’ar­ri­vée de Lel­louche dans les lo­caux de la boîte de prod’ du Ma­rais est aus­si pour lui l’oc­ca­sion d’une autre ren­contre im­por­tante, celle de Guillaume Ca­net : « Il écri­vait Mon Idole et moi Nar­co. Un soir, il de­vait être 23 heures, il n’y

avait plus per­sonne et on s’est croi­sés à la ma­chine à ca­fé. Vi­doc ve­nait de sor­tir, il se fai­sait dé­mon­ter par tout le monde et il avait le mo­ral dans les chaus­settes. On a par­lé de ci­né­ma et ce ca­fé a du­ré quatre heures. À par­tir de là, on ne s’est plus ja­mais quit­tés. Il m’a don­né un pe­tit rôle dans Mon Idole et je lui ai don­né le rôle prin­ci­pal dans Nar­co. » « Il était drôle, léger, pas­sion­né, fait pour ce mé­tier. On s’est tout de suite cap­tés, se sou­vient Guillaume Ca­net, et de­puis, je ne l’ai pas vu bou­ger. » Gilles Lel­louche, tou­jours fort peu ré­cla­mé comme ac­teur, s’ac­corde un rôle hors norme dans son propre film : un tueur à gages cham­pion de pa­ti­nage ar­tis­tique aux che­veux per­oxy­dés. Il dé­croche, dans la fou­lée de Nar­co, un per­son­nage de co­pain bou­let qui ne quitte pas le ca­na­pé dans Ma Vie en l’air (2005), une co­mé­die ro­man­tique très réus­sie. Il en­chaîne les co­mé­dies (On va s’ai­mer, Ma vie n’est pas une co­mé­die ro­man­tique…), sa car­rière d’ac­teur dé­colle. Et c’est en­core grâce à Ca­net qu’elle va prendre un autre tour­nant en 2006. « À l’époque, Guillaume pré­pa­rait Ne le dis à per­sonne. Il me dit qu’il n’a pas de rôle pour moi. Je lis le bou­quin d’har­lan Co­ben. Et moi, je vois un per­son­nage qui m’in­té­resse, la ra­caille au grand coeur qui, dans le livre, est un black de deux mètres ar­chi-violent. Du coup, je fais quatre heures de mus­cu­la­tion par jour, je me rase la tête, je de­mande à un pote rap­peur de me prê­ter ses fringues, je me fais faire une fausse ci­ca­trice… Et quand j’ar­rive pour les es­sais, Guillaume ne me re­con­naît pas et il me donne tout de suite le rôle. Heu­reu­se­ment parce que j’au­rais eu l’air con avec mon crâne ra­sé… En tout cas, ça m’a per­mis de bi­fur­quer et de sor­tir de la co­mé­die ro­man­tique un peu niaise. Après, on ne me pro­po­sait plus que des films po­li­ciers. C’est comme dans la pu­bli­ci­té : tu fais une pub de voi­ture et après on ne te pro­pose que des pubs de voi­tures. Du coup j’es­sayais de faire une fois un flic, une fois un voyou… » Ta­har Ra­him, qui a joué avec lui dans Gi­bral­tar (2013), un de ces po­lars ef­fi­caces dont Lel­louche s’est un temps fait une spé­cia­li­té, se sou­vient : « On s’était dé­jà croi­sés, mais c’est sur le tour­nage qu’on s’est lié d’ami­tié. J’ai ai­mé sa ma­nière de tra­vailler en amont, de ré­flé­chir aux dia­logues. Quand il tourne, il cherche, il tente des choses, il sait que son tra­vail est per­fec­tible. Mais il se donne à mort, c’est beau à voir. »

une idée de la fra­ter­ni­té

À la ren­trée, Gilles Lel­louche tour­ne­ra Le Grand Bain, son se­cond long mé­trage en tant que réa­li­sa­teur, dans le­quel il ne joue pas, sur le mi­lieu de la na­ta­tion. « C’est l’his­toire d’hommes de 40, 50 ans qui vivent dans un mi­lieu pas for­cé­ment glo­rieux ou flam­boyant. Et qui af­frontent la dé­pres­sion mo­derne dans la­quelle nous sommes tous un peu plon­gés. Je suis des­sus de­puis trois ans, j’avais com­men­cé à écrire un script qui abor­dait ce su­jet au sein d’un film sur un casse. Et j’avais du mal à trai­ter de front les deux su­jets. Et puis j’ai vu un documentaire sur la na­ta­tion syn­chro­ni­sée masculine, c’était tel­le­ment loin, dans une bulle es­thé­tique, poé­tique… » L’ac­cou­che­ment fut long et pro­gres­sif, un pro­ces­sus ha­bi­tuel chez lui, constate Alain At­tal, son pro­duc­teur : « Gilles n’est pas fré­né­tique mais pas­sion­né… Il fait trois, quatre ver­sions de ses scé­na­rios, il prend son temps, il est ha­bi­té par l’en­vie de faire mieux, de tra­vailler. » Ca­net confirme, dans un grand éclat de rire : « Il n’est pas bou­li­mique comme moi ! » Le pitch du film, hors norme, est aus­si un moyen pour Gilles Lel­louche de s’en­ga­ger : « Ça parle de l’im­por­tance du col­lec­tif, une idée à la­quelle je sous­cris. Ça montre des hommes so­li­taires dans leur quo­ti­dien et qui de­viennent plus libres, joyeux et lé­gers quand ils sont en­semble. » Comme une cer­taine idée de la fra­ter­ni­té : « Il est tou­ché par les gens simples, or­di­naires, il re­ven­dique cette sim­pli­ci­té… », confie Alain At­tal. Après deux an­nées où il a beau­coup moins tra­vaillé, et fait le point, Gilles Lel­louche de­vrait être bien plus pré­sent dans les mois qui viennent puis­qu’il en­chaîne Heu­reux en France, le pro­chain film d’yvan At­tal ( Ma femme est une ac­trice, 2001), et ce­lui de Mé­la­nie Laurent ( Res­pire, 2014), « mon pre­mier mé­lo », ex­plique-t-il. Et on le ver­ra aus­si dans le pro­chain des To­le­da­no et Na­kache ( In­tou­chables, 2011). Soit la crème du ci­né­ma fran­çais de qua­li­té mais qui n’ou­blie pas de faire des en­trées. « Si tu es ban­kable, les films plus dif­fi­ciles, plus poin­tus, mieux vaut ne pas en faire trop. Un peu, c’est bien. Mais au bout de deux ou trois, même très bons, qui ne ren­contrent pas un large pu­blic, la pro­fes­sion se mé­fie, tu ré­tro­grades. Donc il faut contre­ba­lan­cer avec des films po­pu­laires. » Gilles Lel­louche n’est pas de­ve­nu cy­nique, mais avec l’âge et l’ex­pé­rience, il est de­ve­nu plus lu­cide, plus clair­voyant. Même en bras de che­mise et pas ra­sé.

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