« Bi­zar­re­ment, c’est par les ri­ve­rains des quar­tiers chics que nos ca­mions ont été dé­gra­dés ! »

Un ré­gis­seur

GQ (France) - - Trip -

Jean Du­jar­din et Gilles Lel­louche l’an der­nier, voi­ci ve­nir Mar­seille de Kad Me­rad, Chouf de Ka­rim Dri­di... même HBO au­rait un pro­jet dans les tuyaux. Erik Bar­mack avoue : « J’y étais al­lé en­fant voir un match de foot, mais je ne connais­sais pas la ville plus que ça. Quand j’y suis re­tour­né et que j’ai vu cette lu­mière… j’ai été sé­duit. » Pro­fi­tant de ses « 391 jours de so­leil par an », comme disent les ha­bi­tants, la ville tra­vaille de­puis plu­sieurs an­nées son cô­té « pe­tite Hol­ly­wood » et, mal­gré sa ré­pu­ta­tion sul­fu­reuse, at­tire de plus en plus de tour­nages, au point de se clas­ser juste après Pa­ris. « Et puis, il y a tout l’as­pect “quar­tiers”, “rè­gle­ments de comptes”, com­plète Phi­lippe Pujol. C’est bête à dire, mais cette réa­li­té se prête au ci­né­ma : tout le monde aime voir des gang­sters qui se tirent des­sus. » Sur place, Pas­cal Bre­ton passe le re­lais à une co­pro­duc­trice lo­cale, Sa­bri­na Rou­bache (Gur­kin Pro­duc­tion), pour ai­der Dan Franck à dé­ve­lop­per le scé­na­rio. Elle a gran­di dans les ci­tés, elle connaît la ville par coeur, le drive par­tout. Il y pas­se­ra presque un an. « J’ai ren­con­tré des ex-tau­lards, des mecs en ca­vale. J’ai sui­vi les mu­ni­ci­pales, j’ai dé­jeu­né avec Akhe­na­ton, le chan­teur D’IAM… » Bien sûr, il a aus­si vu les édiles mais ce n’est pas vrai­ment ça qui l’a fas­ci­né : « Les po­li­tiques, je les connais », glisse ce­lui qui a été le nègre de plus de soixante ou­vrages. D’ailleurs, les élus lo­caux ont d’abord vu ar­ri­ver ce « House of Ca­ne­bière » d’un oeil cir­cons­pect. Il faut dire que la res­sem­blance avec des faits réels n’a pas échap­pé à l’équipe en place. Si Ro­bert Ta­ro (Gé­gé De­par­dieu) n’est pas Jean- Claude Gau­din, ce der­nier en est lui aus­si à son qua­trième man­dat. Et si Lu­cas Barres (Be­noît Ma­gi­mel) n’est pas Re­naud Mu­se­lier, il fait lar­ge­ment écho au per­son­nage de dau­phin po­li­tique que Gau­din a « tué » pour conser­ver son poste. Le (vrai) maire de Mar­seille de­puis 1995 a donc dans un pre­mier temps ac­cueilli la sé­rie avec dé­fiance, cher­chant sur­tout à se dé­mar­quer de son al­ter ego fic­tif em­pê­tré dans des his­toires de cor­rup­tion. « Vous sa­vez, on filme De­par­dieu au­jourd’hui. Pa­raît-il qu’il se­rait le maire. À lui, on lui par­donne tout, mais moi, si je ne res­pec­tais pas les règles et les lois, on ne me par­don­ne­rait rien », lâ­chait-il au dé­but du tour­nage. Avant de se ra­dou­cir. La ren­contre de ces deux « monstres sa­crés » tient dé­jà du mythe. « On tour­nait à la mai­rie, au rez- de­chaus­sée, ra­conte Pas­cal Bre­ton. De­par­dieu at­ten­dait que Gau­din passe nous voir. Gau­din, lui était au pre­mier étage et at­ten­dait que Gé­rard monte. » Ils se se­raient fi­na­le­ment re­trou­vés… dans l’as­cen­seur, avant un dé­jeu­ner, for­cé­ment, pan­ta­grué­lique. Une his­toire bien mar­seillaise, qui illustre comment toute l’équipe s’est peu à peu im­pré­gnée de l’es­prit du Vieux-port. Tho­mas Gi­lou, le co­réa­li­sa­teur, in­siste : « Le vrai hé­ros de la sé­rie, c’est la ville. Avec Florent Emi­lio-si­ri, on a tra­vaillé tous les plans pour la mettre en avant. » L’équipe a fil­mé par­tout : au Vé­lo­drome bien sûr, au Cercle des na­geurs, le club pri­vé face à la mer où se font et se dé­font les al­liances po­li­tiques de­puis un de­mi-siècle, ou en­core dans les lo­caux de La Pro­vence... Et même dans les « quar­tiers ». « Grâce à Sa­bri­na Rou­bache, j’ai fait connais­sance avec la ci­té Fé­lix-pyat », ex­plique Dan Franck, qui a pas­sé des jour­nées en­tières à L’ami­cal, le snack lo­cal,

Mar­seille et les États-unis, c’est une vieille his­toire d’amour… et de crime. On se sou­vient d’une scène sur le port, d’une Lin­coln Conti­nen­tal Mark III char­gée à bloc d’hé­roïne en par­tance pour New York, où l’at­tendent Gene Ha­ck­man et Roy Schei­der. C’est le dé­but de French Connec­tion, le chef-d’oeuvre de William Fried­kin aux cinq Os­cars, sor­ti en 1971 des deux cô­tés de l’at­lan­tique. « Mais en réa­li­té, pour les plus éru­dits, Mar­seille au ci­né­ma, c’est d’abord Pa­gnol », rap­pelle un élu lo­cal. Mar­cel Pa­gnol, dont les droits d’adap­ta­tion de la tri­lo­gie mar­seillaise (Ma­rius, Fan­ny, Cé­sar), qui a connu un jo­li suc­cès à l’étran­ger dans les an­nées 1930, ont été ac­quis par la suc­cur­sale fran­çaise de la Pa­ra­mount. De­puis un siècle, la ville en­tre­tient sa my­tho­lo­gie moi­tié gang­sters, moi­tié ci­gales… et moi­tié be­lote. De­puis dix ans, elle l’ex­ploite avec pro­fit dans l’in­dus­trie du ci­né­ma, au point d’être la deuxième ville à ac­cueillir des tour­nages dans l’hexa­gone, juste der­rière Pa­ris. Les élus lo­caux mettent le pa­quet cô­té re­la­tions pu­bliques, vont dra­guer les pro­duc­teurs à Cannes et or­ga­nisent même des « Mar­seille tours » à des­ti­na­tion des Amé­ri­cains. C’est suite à l’un d’eux que l’ac­teur Scott East­wood, le fils de Clint, a pro­po­sé la ci­té pho­céenne comme dé­cor d’over­drive. On re­trouve même Mar­seille dans le re­make de Point­break. Mais plus ren­table en­core que les films, il y a des sé­ries comme Braco ou No Li­mit. Mar­seille at­tire grâce à sa vi­trine, Plus belle la vie, dif­fu­sée dans plus de dix pays. En 2014, au­tour du Vieux-port, on a re­cen­sé 364 tour­nages (11 films, 16 sé­ries té­lé), ce qui s’est tra­duit par 30 mil­lions de re­tom­bées éco­no­miques di­rectes et 160 mil­lions d’in­di­rectes (lo­ca­tion de ma­té­riel, res­tau­ra­tion, etc.). De­puis deux ans, les pro­duc­teurs ne font plus ve­nir les tech­ni­ciens de Pa­ris ou de Los An­geles, ils re­crutent sur place. Sta­tion : Vieux-port, Ter­mi­nus : Hol­ly­wood.

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