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GQ (France) - - Trip -

utomne 1976, les quatre fu­turs membres de Té­lé­phone se re­trouvent chez Ri­chard, à Ré­pu­blique. La mère de Ri­chard, an­cienne dé­por­tée d’au­sch­witz qui vend des bon­nets sur les mar­chés, est heu­reuse de prê­ter sa cave à ces quatre jeunes pleins d’en­train. Louis a im­po­sé Co­rine et Jean-louis est ve­nu avec Ri­chard. Le 12 no­vembre 1976, sans avoir eu le temps de se bap­ti­ser, le groupe se pro­duit au Centre amé­ri­cain sous le signe d’un point d’ex­cla­ma­tion. Bou­le­vard Ras­pail, c’est l’émeute. « On s’était re­trou­vés toute une pe­tite ar­mée à tra­vailler pour ce con­cert. Et 500 per­sonnes sont ve­nues nous écou­ter. Les spec­ta­teurs dé­cou­vraient du rock en fran­çais. Et puis, Louis et moi étions des mi­ni-ve­dettes dans notre quar­tier. Ça res­sem­blait donc à un su­per groupe », di­sait Jean-louis Au­bert en 1997. La ma­chine est lan­cée. Té­lé­phone part sur les routes. Avec un break 504 et une ca­mion­nette Peu­geot, le groupe dé­friche la scène rock hexa­go­nale. Ils au­to­pro­duisent un 45tours qui se vend par mil­liers sans le sou­tien des mai­sons de disques. Bien­tôt, toutes leur fe­ront une offre. Bien­tôt, même, leurs idoles, les Rol­ling Stones, les de­man­de­ront en pre­mière par­tie de leurs concerts pa­ri­siens, à l’hip­po­drome d’au­teuil. Et quand il s’agi­ra en­core plus tard d’adap­ter leurs tubes en an­glais, ils s’adres­se­ront à Lou Reed. Et puisque la co­pie s’avé­re­ra fai­blarde, ils s’of­fri­ront le luxe de la ren­voyer au vi­sage de la lé­gende amé­ri­caine. Mais ce suc­cès cache des ten­sions plus sou­ter­raines. Un an après la sor­tie du pre­mier al­bum de Té­lé­phone en 1977, les droits d’au­teur tombent. Louis, Co­rine et Ri­chard sont sur­pris qu’ils at­ter­rissent dans la poche de Jean-louis. L’au­teur des chan­sons de Té­lé­phone est al­lé les dé­po­ser à la Sa­cem, comme il se doit. « Louis pos­sède un style fluide et ner­veux, in­fluen­cé par le rock an­glais des an­nées 1960 et 1970, ana­lyse le jour­na­liste Fran­çois Du­cray. Sur scène, il a un sens de l’im­pro­vi­sa­tion proche des jazz­men. C’est brillant, gé­né­reux. Mais il est la proie de ses in­tui­tions. Ses mé­lo­dies jaillissent sans qu’il songe à les or­ga­ni­ser. Jean-louis est plus struc­tu­ré. C’est un com­po­si­teur mé­tho­dique, un lit­té­raire qui a un bon sens des ma­thé­ma­tiques. La trame des chan­sons, c’est d’abord lui, évi­dem­ment. » Mal­gré tout, Co­rine monte au cré­neau. « Entre Louis et Jean-louis, il y avait une ami­tié d’ado­les­cents. C’est fort comme sen­ti­ment. Mais en­suite, il y a une vraie tra­hi­son. Les frères sont de­ve­nus des frères en­ne­mis, au mi­lieu des­quels j’ai eu le mal­heur de me re­trou­ver comme une es­pèce de jus­ti­cière. Quand JeanLouis est al­lé dé­po­ser les chan­sons à la Sa­cem, tout seul, sans pré­ve­nir per­sonne (sauf peut-être Fran­çois Ra­vard), c’était ter­rible pour le groupe et par­ti­cu­liè­re­ment vis-àvis de Louis. Je me suis op­po­sée à cette prise de pou­voir et on di­rait que le res­sen­ti­ment à mon égard pour avoir pris cette place est en­core là presque qua­rante ans après », ex­plique-t-elle au­jourd’hui. Au dé­but, c’est Co­rine qui te­nait les cor­dons de la bourse. C’était la plus âgée du groupe. Seule fille face à quatre mecs (les trois gar­çons du groupe et leur ma­na­ger), elle sau­vait les chèques des la­vo­ma­tics. Elle comp­tait l’ar­gent comme elle sur­veillait les grou­pies qui tour­naient au­tour de ses hommes. À l’époque, c’était des ga­mins de 20 ans qui ne pen­saient qu’à s’écla­ter dans cette queue de co­mète de l’époque hip­pie. « Co­rine étant l’aî­née, elle a pris na­tu­rel­le­ment le rôle pi­vot de la ma­man, re­late un té­moin des dé­buts. Ils étaient de jeunes chiens fous. Elle mo­dé­rait les ex­cès, tem­pé­rait les ar­deurs. Ou pas, d’ailleurs. Sif­fler la fin de la ré­cré, c’est un rôle qu’elle pou­vait en­dos­ser. C’est là qu’elle pou­vait trou­ver sa place. Car l’his­toire, c’est

Louis et Jean-louis qui l’écri­vaient. L’éner­gie, la créa­tion, c’est eux qui la gé­né­raient. » Co­rine s’est em­bar­quée à 25 ans dans l’aven­ture à une époque où la place des femmes dans le rock res­tait à in­ven­ter. Elle s’en sou­vient bien, c’était une pé­riode d’ex­pé­ri­men­ta­tion, un temps libre et ex­plo­sif, « sans pi­lule ni si­da, où l’amour se confon­dait avec le sexe de ma­nière in­sou­ciante et sans doute in­cons­ciente ». Ré­duire l’his­toire à des cou­che­ries lui semble sim­pliste. Mais après Louis, Co­rine va tom­ber dans les bras de Jean-louis. La bas­siste de Té­lé­phone le ra­conte dans son au­to­bio­gra­phie, Le Fil du temps (Flam­ma­rion). Louis, hap­pé par une grou­pie, dé­laisse Co­rine, qui tente alors de se sui­ci­der. Quand elle sort de l’hô­pi­tal, Jean-louis passe la voir et se montre at­ten­tion­né. « Jean-louis est un bâ­tis­seur qui a le sens des équi­libres, re­prend Fran­çois Du­cray. Té­lé­phone n’a fonc­tion­né que parce qu’il y avait quatre iden­ti­tés dis­tinctes, dont 25 % de part fé­mi­nine face à 75 % de tes­to­sté­rone. Cet équi­libre était es­sen­tiel à la sur­vie de l’his­toire. Est-ce à dire que le sexe était aus­si une ma­nière pour les uns de gar­der la main ? » En mars der­nier, Co­rine a fê­té ses 64 ans. Après Té­lé­phone, elle n’a qua­si­ment plus tou­ché sa basse. Elle n’était pas « bas­siste », mais « la bas­siste de Té­lé­phone ». Au­jourd’hui, elle as­siste aux re­trou­vailles de ses an­ciens com­parses et amants et ne dé­co­lère pas. Elle a le sen­ti­ment d’avoir sa­cri­fié une par­tie de sa vie de femme sur l’au­tel du rock’n’roll. Dé­pi­tée, elle voit son nom pro­gres­si­ve­ment gom­mé de l’his­toire. Après Té­lé­phone, elle a vu le suc­cès de Jean-louis Au­bert se concré­ti­ser en so­lo, trois mil­lions d’al­bums écou­lés, jus­qu’au triomphe de Roc éclair en 2010 avec ses 600 000 ventes. Après un fré­mis­se­ment au sein des Vi­si­teurs, elle a vu à son tour Louis prendre son en­vol en so­lo. C’était moins flam­boyant que Jean-louis mais, en 2002, la roue a tour­né. Une an­cienne grou­pie a re­fait sur­face. Une an­cienne fian­cée de Louis. Une an­cienne ri­vale. Au dé­but des an­nées 2000, Louis Ber­ti­gnac réa­lise si­mul­ta­né­ment les al­bums de ses an­ciennes conquêtes, Co­rine et Car­la Bru­ni. La même jour­née, il peut pas­ser de l’une à l’autre. Car­la Bru­ni n’est plus la ly­céenne qui est ve­nue to­quer à sa porte au temps de Té­lé­phone. Après une car­rière de man­ne­quin, elle s’est lan­cée dans la chan­son. « Ouah… quelle as­su­rance quand elle m’a joué pour la pre­mière fois ses chan­sons, nous di­sait Louis Ber­ti­gnac en 2005. Même Jean-louis ne m’avait ja­mais fait une chan­son comme ça, d’un trait, à la gui­tare, en me fixant dans les yeux. On sen­tait qu’elle avait vé­cu avec Jag­ger et Clap­ton. » Ses idoles. Les al­bums res­pec­tifs de Co­rine et Car­la ne vont pas rem­por­ter un suc­cès égal. Quel­qu’un m’a dit de Car­la Bru­ni se ven­dra à 2,5 mil­lions d’exem­plaires. Suc­cès d’es­time pour Co­rine. L’époque de la com­mu­nau­té pa­raît loin. La mai­son de meu­lière qui don­nait sur les voies fer­rées vient d’être ra­sée. C’est dé­sor­mais un pe­tit im­meuble. La roue conti­nue de tour­ner. En 2012,

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