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GQ (France) - - La Une -

ire « non ». À l’état, aux syn­di­cats, aux ac­tion­naires, aux pro­duc­teurs. Tra­cer sa route. Im­po­ser ses va­leurs. Res­ter in­dé­pen­dant. Dans un uni­vers des mé­dias ul­tra­con­cur­ren­tiel, fra­gi­li­sé par une mu­ta­tion struc­tu­relle dou­blée d’une ré­ces­sion pu­bli­ci­taire, ce trait de ca­rac­tère est, plus que ja­mais, le ci­ment de ce 7e clas­se­ment des mé­dias. La pa­tronne de France Té­lé­vi­sions, Del­phine Er­notte, bous­cu­lant le confort de cer­tains ani­ma­teurs et pro­duc­teurs ; le pro­duc­teur Laurent Bon ré­sis­tant face à l’om­ni­po­tent Vincent Bol­lo­ré ; Oli­vier Schra­meck s’at­ta­quant à la lé­gen­daire pru­dence du CSA, qu’il di­rige ; Louis Drey­fus, pré­sident du di­rec­toire du groupe Le Monde, ba­taillant entre le main­tien de la qua­li­té édi­to­riale et les im­pé­ra­tifs bud­gé­taires ; Mat­thieu Pi­gasse re­fu­sant l’idée d’une presse fa­ta­le­ment mo­ri­bonde ; ou même Vincent Mes­let ré­tif aux « ron­rons » de l’offre cultu­relle et des après-mi­di de France 2… Et pour­tant. Ni torses bom­bés, ni fan­fa­ron­nades, nom­breux sont ceux qui ont confié à GQ leur in­quié­tude. « Je re­ven­dique le tâ­ton­ne­ment ! », confesse, par exemple, le nou­veau pa­tron de France 2. « Tout reste à faire », « Le dé­fi est énorme », lancent d’autres, comme des man­tras. Les me­naces, de fait, sont pro­téi­formes : éro­sion des ventes de la presse écrite, ré­vo­lu­tion di­gi­tale qui, en dé­mo­cra­ti­sant l’ac­cès à l’in­for­ma­tion, re­met aus­si par­fois en cause la va­leur ajou­tée des ré­dac­tions, ar­ri­vée d’ac­teurs in­ter­na­tio­naux sou­mis à de moindres contraintes (Net­flix, Google, Ama­zon), mou­ve­ment de concen­tra­tion im­pi­toyable pour les « pe­tits », baisse des ef­fec­tifs, vo­la­ti­li­té des usa­gers qui se dis­persent sur des sup­ports tou­jours plus nom­breux… Et même la sa­tis­fac­tion d’ap­pa­raître dans notre clas­se­ment est ma­ti­née de mo­des­tie : tous savent que les ré­sul­tats priment, que l’en­tre­gent de­vient – peut-être – une ex­pli­ca­tion un peu courte. « Je n’ai pas l’im­pres­sion d’avoir un ré­seau. Je crois d’abord dans le tra­vail », re­ven­dique ain­si Laurent Ru­quier. Être in­dé­pen­dant, c’est aus­si dire « non » aux dis­cours et aux stra­té­gies pré-fa­bri­qués des com­mu­ni­cants. Re­prise de SFR, ra­chat d’al­stom, af­faires Pla­ti­ni ou Val­bue­naBen­ze­ma, et même Bar­ba­rin : la va­rié­té des opé­ra­tions où ces agents d’in­fluence in­ter­viennent est sans fin. On lit presque da­van­tage de por­traits de Gas­pard Gant­zer (dont GQ # 90, d’août 2015), le pa­tron de la com’ de l’ély­sée, que de Fran­çois Hol­lande ! Anne Hom­mel, qui a ac­com­pa­gné la chute de DSK pen­dant l’af­faire du So­fi­tel, re­vient dans la peau du bo­dy­guard des membres de Char­lie Heb­do en jan­vier 2015 : l’opération est aus­si­tôt dé­cryp­tée sous toutes les cou­tures.

PLUS BELLE LA VIE, Un village fran­çais, Les Hommes de l’ombre, Bor­gen, « Ce soir (ou ja­mais) » : voi­là quelques-uns des suc­cès de ce­lui qui oeuvre dé­sor­mais aux des­ti­nées de France 2 après avoir fait ses gammes sur France 3 et Arte. Il ne faut pas se fier à son émo­ti­vi­té qui fait de lui un ora­teur ti­mide et un spec­ta­teur com­pa­tis­sant du film Le Dis­cours d’un roi sur le bé­gayant mo­narque an­glais George VI. Il s’en amuse : « Mon drame, c’est que j’aime bien par­ler. Du coup, les gens sont obli­gés de se concen­trer pour m’écou­ter », tranche-t-il, ma­lin. L’homme bouillonne d’idées et d’en­vies et ré­flé­chit plus vite que son dé­bit. Son ta­lent ? Sa­voir faire une télé po­pu­laire de qua­li­té, en prise avec la so­cié­té, et sou­vent innovante sur la forme, comme lors­qu’il avait dé­fen­du l’am­bi­tieuse sé­rie L’af­faire Ville­min sur France 3 en 2006. Son cre­do ? Le tra­vail d’équipe. Son chal­lenge ? Don­ner as­sez confiance aux autres pour qu’ils prennent des risques, gages d’in­no­va­tion. Sa créa­ti­vi­té, for­mée par Sciences Po et un DESS té­lé­vi­sion et té­lé­com­mu­ni­ca­tions, lui per­met de conju­guer exi­gence de ges­tion et créa­ti­vi­té avec un flair in­dé­niable. Une al­chi­mie rare. Sa seule cas­se­role ? Avoir lais­sé fi­ler La Jour­née de la jupe de France 2 vers Arte, ar­bi­trage fi­nan­cier oblige. Ses nou­velles mis­sions ? Pé­ren­ni­ser les réus­sites de France 2 en ma­tière de fic­tion (Dix pour cent, Les Té­moins…) et d’in­for­ma­tion avec la pers­pec­tive de la pré­si­den­tielle. Do­per les après-mi­di en souf­france de la chaîne. Pro­po­ser un nou­veau ren­dez-vous cultu­rel de deuxième par­tie de soi­rée confié au pro­duc­teur Laurent Bon et des do­cu­men­taires cultu­rels en prime time. Ce­lui qui se voit comme « le chef d’un or­chestre sym­pho­nique » doit s’ac­cor­der avec des vir­tuoses ani­ma­teurs aux ego vi­ta­mi­nés. Mais Vincent Mes­let sait faire preuve de ron­deur et de sou­plesse. Seuls la mau­vaise foi et l’im­mo­bi­lisme le hé­rissent. À bon en­ten­deur !

« Je ne suis pas né dans la com’ », aver­tit Fa­brice Fries. De­puis 2009, il est pour­tant le pa­tron de l’in­fluence à Pu­bli­cis, l’agence de Mau­rice Lé­vy qui l’avait re­cru­té en tant que se­cré­taire gé­né­ral quatre ans plus tôt. « Avant, j’ai fait dix ans de fonc­tion pu­blique, en par­ti­cu­lier à Bruxelles. » Pas­sé dans le pri­vé, cet énarque-nor­ma­lien fils de bonne fa­mille fut un proche de Jean-ma­rie Mes­sier chez Vi­ven­di Uni­ver­sal, où il gé­rait le sec­teur presse. À Pu­bli­cis, il a gui­dé Al­stom lors du ra­chat par Ge­ne­ral Elec­tric. « J’ai ap­pris la com’ sur le tas. C’est sur­tout du bon sens, bien plus que dans d’autres mé­tiers de conseil. » Ces der­nières an­nées, il a mis en avant le sa­voir-faire di­gi­tal de l’agence qui a, dès lors, conseillé Net­flix ou Spo­ti­fy. C’est aus­si Pu­bli­cis qui a conçu la cam­pagne « Stop dji­ha­disme » du gou­ver­ne­ment. Ré­cem­ment, Fa­brice Fries a re­cru­té à tour de bras dans les cercles po­li­tiques : Franck Lou­vrier, l’an­cien conseiller de Sar­ko­zy à l’ély­sée, Jé­rôme Ba­tout, l’ex-dir­com’ d’ay­rault à Ma­ti­gnon… Il ne gère pas que la com’ d’alain Jup­pé, il a car­ré­ment été nom­mé di­rec­teur de cam­pagne du can­di­dat à la pri­maire des Ré­pu­bli­cains ! Ini­tia­le­ment, Gilles Boyer n’est pour­tant pas un com­mu­ni­cant : il a dé­mar­ré à la très aus­tère di­rec­tion ju­ri­dique du RPR. Au­jourd’hui, quand Jup­pé est in­ter­viewé par GQ (comme lors­qu’il fut dé­si­gné « Homme po­li­tique de l’an­née », GQ # 82 de dé­cembre 2014), fait la une de So­cie­ty ou des In­rocks, c’est lui qui est à la ma­noeuvre. Il construit la « Jup­pé­ma­nia » pas à pas, ci­blant ré­gu­liè­re­ment les jour­naux de gauche. D’ailleurs, il rap­pelle être is­su d’une fa­mille d’uni­ver­si­taires de gauche, même si lui, étu­diant à Nan­terre, ne s’était pas re­con­nu dans la fa­meuse « Gé­né­ra­tion Mit­ter­rand ». Il a ren­con­tré Alain Jup­pé en 2001 et est de­ve­nu qua­si im­mé­dia­te­ment son bras droit – ou plu­tôt « bras gauche », comme il se pré­sente sur son compte Twit­ter. Les mo­ments les plus dif­fi­ciles (les af­faires, la tra­ver­sée du dé­sert…) ont da­van­tage ren­for­cé leurs liens. Gilles Boyer, sur­nom­mé « soeur sou­rire » par ses dé­trac­teurs qui le jugent en­core plus « cas­sant » que son men­tor, ne craint pas de flin­guer. C’est sur­tout après la dé­faite de Ni­co­las Sar­ko­zy en 2012 qu’alain Jup­pé l’a char­gé de main­te­nir le lien avec les jour­na­listes. Il connaît bien les mé­dias pour y avoir tra­vaillé : il fut, un temps, di­rec­teur des re­la­tions ins­ti­tu­tion­nelles du groupe M6. Twit­tos ri­go­lard et as­sas­sin, il a es­suyé les foudres de Sar­ko­zy, qui s’est plaint au­près de Jup­pé : « Il n’ar­rête pas de dire du mal de moi. » Ce père de deux pe­tites filles a aus­si créé Brains­torm, son en­tre­prise de conseils, et écrit des ro­mans po­li­ciers met­tant en scène une grave crise cli­ma­tique en 2045 ou des coups tor­dus d’hommes po­li­tiques. Mais toute res­sem­blance avec la réa­li­té…

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