« Pe­tit, j’étais fas­ci­né Par la fin du monde, le chiffre 666 et tous ces trucs cree­py… »

GQ (France) - - 1111 -

ré­ité­rer l’ex­pé­rience et feint l’ex­tase en s’ef­fon­drant : « Je n’étais pas très doué pour la co­mé­die à ce mo­ment-là, se sou­vient Isaac, en­core mar­qué par cette drôle d’ex­pé­rience, et je me suis avant tout sen­ti ri­di­cule. » Mais, aus­si em­bar­ras­sante fût- elle, l’ex­pé­rience semble fon­da­trice : l’ac­teur a « joué un rôle ». Sor­ti di­plô­mé de la pres­ti­gieuse école de théâtre new-yor­kaise Juilliard en 2005, Isaac garde de sa jeu­nesse un rap­port sin­gu­lier à son mé­tier : « Il y a quelque chose dans la fa­çon dont un ac­teur cherche à s’ou­vrir à lui-même, à at­teindre un cer­tain état de conscience, qui tient de la quête re­li­gieuse. » Il en a aus­si hé­ri­té quelques ob­ses­sions te­naces. « Sur le tour­nage d’x- Men, on a beau­coup par­lé du per­son­nage d’apo­ca­lypse avec Bryan (Sin­ger, le réa­li­sa­teur, ndlr), ra­conte l’ac­teur. Ces dis­cus­sions nous ame­naient sur le ter­rain plus large de la foi. Sur la nature de Dieu, en fait, et sur l’idée de ma­ni­pu­la­tion. » Bryan Sin­ger pré­cise : « Ce qu’os­car ne sa­vait pas, c’est que j’ai moi-même un rap­port sin­gu­lier à la re­li­gion, en tant que juif ayant gran­di dans un quar­tier ca­tho­lique. En évo­quant l’hy­po­cri­sie des dif­fé­rents dogmes, qui trans­pa­raît dans ce mé­lange de spi­ri­tua­li­té et de conne­ries que sont les sectes, on a aus­si bien dé­fi­ni les contours des che­va­liers de l’apo­ca­lypse du film, dont Os­car est le guide, que ré­pon­du à des ques­tions per­son­nelles. » Der­rière ses atours de bon gros vi­lain, Apo­ca­lypse au­rait-il fait of­fice de thé­ra­pie pour l’ac­teur ja­dis té­moin des dé­rives mys­tiques de ses pa­rents ? « Jouer un mé­chant est sur­tout très amu­sant, in­dique so­bre­ment Isaac. Il y a de la com­plexi­té et ce­la per­met d’ex­plo­rer les as­pects sombres de sa per­son­na­li­té. » Pour in­car­ner la fin du monde – rien que ça – l’ac­teur a tout de même pas­sé des di­zaines d’heures au ma­quillage. Il a dû com­po­ser avec des ta­lons hauts et por­ter tous les jours 20 ki­los d’ac­ces­soires qui né­ces­si­taient la pré­sence per­ma­nente à ses cô­tés d’un type équi­pé d’un groupe ré­fri­gé­rant pour main­te­nir une tem­pé­ra­ture dé­cente à l’in­té­rieur du cos­tume… Aus­si ré­créa­tive qu’ait été l’aven­ture, quelque chose ici tient de l’exor­cisme. Pré­ci­sé­ment le genre de ri­tuel au­quel au­rait bien fait de se li­vrer le hé­ros d’in­side Llewyn Da­vis, qui a tant fait pour la car­rière d’os­car Isaac. Dans ce film de Joel et Ethan Coen, Grand prix du ju­ry à Cannes en 2013, Os­car Isaac joue un mu­si­cien folk va­ga­bon­dant de scène en scène et de ca­na­pé en ca­na­pé dans le New York du dé­but des an­nées 1960 en quête d’un hy­po­thé­tique suc­cès. Mais la poisse colle à la peau de ce chan­teur préDy­lan comme un mau­vais sort je­té par un sor­cier vau­dou. Si le Dude de The Big Le­bows­ki reste le hé­ros le plus drôle des frères Coen, Llewyn Da­vis est de loin le plus poi­gnant et sty­lé. Pas mal pour un type qui se dé­robe de­vant le moindre pro­blème, non sans une cer­taine lâ­che­té. Mais c’est aus­si pré­ci­sé­ment en s’ef­fa­çant qu’isaac crève l’écran. Ce pa­ra­doxe pas­se­rait presque pour un ma­ni­feste de jeu : « Je me suis sou­vent iden­ti­fié à Llewyn Da­vis, ex­plique plus mo­des­te­ment l’ac­teur à pro­pos de sa per­for­mance. On est très dif­fé­rents, mais il y a clai­re­ment des mo­ments dans ma vie où je me suis sen­ti aus­si iso­lé que lui. » Iso­lé et ab­sent aus­si peut-être : « J’ai ten­dance à pas­ser pas mal de temps en de­hors de moi­même. Par­fois, dans une si­tua­tion don­née, je m’aper­çois que je suis en train d’ana­ly­ser la scène en même temps que je la vis, comme si je pre­nais des notes pour un film à ve­nir. Ça m’est même ar­ri­vé en pleu­rant pen­dant une dis­pute... » Quand on lui de­mande si ces ins­tants de flot­te­ment lui ont dé­jà por­té pré­ju­dice dans la vie quo­ti­dienne, il tem­père : « Il m’est ar­ri­vé de trou­ver tout ça un peu mons­trueux, mais j’ai fi­ni par pen­ser que ça re­flé­tait sur­tout une cer­taine fa­çon

de re­gar­der le monde, celle des ac­teurs, pho­to­graphes ou écri­vains. » Et, dans ce qui res­semble à un pied de nez aux croyances fa­mi­liales, l’ac­teur de conclure : « Un peu de dé­ta­che­ment n’a ja­mais fait de mal. C’est un vieil en­sei­gne­ment boud­dhiste. » Ces fa­cul­tés si­mul­ta­nées d’ana­lyse et de dis­tan­cia­tion n’ont sans doute ja­mais été aus­si utiles à Os­car Isaac que sur le tour­nage de Show Me a He­ro, la mini-sé­rie écrite pour HBO par Da­vid Si­mon : « Pour être par­fai­te­ment hon­nête, Os­car était mon deuxième choix, confie le créa­teur de The Wire à GQ. Mais dès qu’on a été en contact, j’ai sen­ti que j’avais af­faire à quel­qu’un qui contem­plait non seule­ment son per­son­nage, mais tout l’arc nar­ra­tif de la sé­rie. Avec son re­cul, il a im­mé­dia­te­ment sai­si le cô­té hu­main de l’his­toire, der­rière le voile de tra­gé­die. » Ce que n’avait pas vu ve­nir l’ac­teur en re­vanche, c’est la réa­li­té du tour­nage d’une sé­rie télé. Et plus spé­cia­le­ment d’une mini-sé­rie qui re­trace le par­cours po­li­tique réel de Nick Wa­sics­ko, maire de Yon­kers dans la ban­lieue de New York, sur fond de construc­tion de lo­ge­ments so­ciaux et de conflits ra­ciaux. On a connu plus sexy : « Avec une his­toire et un bud­get aus­tères, on doit s’adap­ter, ex­plique Si­mon. Os­car a dû, comme tout le monde, com­po­ser avec le rythme de tour­nage ef­fré­né. Je sais que cer­tains jours, il vou­lait m’étran­gler en ar­ri­vant sur le pla­teau, mais il n’a ja­mais ar­rê­té de Dans ce th­riller aus­si ré­tro que ri­gide si­gné J.C. Chan­dor, Isaac in­carne Abel Mo­rales, un pa­tron né­vro­sé qui cherche à dé­ve­lop­per son bu­si­ness de li­vrai­son de fuel dans un contexte de concur­rence dé­loyale et de vio­lence en­dé­mique. Dra­pé dans de longs man­teaux ca­mel et des cos­tumes cin­trés qui lui donnent un air de gang­ster gen­tri­fié, il est tel­le­ment ivre d’exem­pla­ri­té qu’il ignore que la cor­rup­tion l’a dé­jà rat­tra­pé à tra­vers son épouse (brû­lante Jes­si­ca Chas­tain). Dans le dé­noue­ment gla­çant du film, il as­siste au sui­cide d’un em­ployé qu’il cou­vait comme un des siens avec une pas­si­vi­té im­pi­toyable. Une vio­lence froide qui n’a rien à en­vier à celle d’al Pa­ci­no lors­qu’il or­donne le meurtre de son propre frère dans le deuxième vo­let du Par­rain. De­puis quand n’avait-on pas éprou­vé une telle si­dé­ra­tion de­vant le vi­sage pé­tri­fié d’un ac­teur ? Ca­pable de « su­bli­mer » un cer­tain es­prit new-yor­kais, comme le dit si bien Da­vid Si­mon, Isaac s’est im­po­sé comme un des­cen­dant di­rect des stars du Nou­vel Hol­ly­wood, étroi­te­ment as­so­ciées à la ville. Cette pé­riode do­rée du ci­né­ma amé­ri­cain a pris fin avec la sor­tie du pre­mier vo­let de... Star Wars en 1977. Abrams le sait très bien. En of­frant à l’hé­ri­tier na­tu­rel d’al Pa­ci­no le rôle de Poe Da­me­ron, per­son­nage sou­vent com­pa­ré à Han So­lo, il lui lan­çait en réa­li­té un dé­fi in­sen­sé : ap­prendre à être Har­ri­son Ford. Et dire que deux ans plus tôt, il était en­core can­ton­né à des se­conds ou des troi­sièmes rôles ! Qui se sou­vient par exemple qu’il campe un per­son­nage dé­ci­sif dans Drive ? En 2010, en pleine pré­pa­ra­tion du film qui fe­ra de Ryan Gos­ling une icône, Ni­co­las Win­ding Refn contacte Isaac pour un rôle de bra­queur la­ti­no en sor­tie de taule. Os­car, qui nous a confié vou­loir évi­ter de mettre ses ori­gines au ser­vice de per­son­nages « ar­ti­fi­ciel­le­ment épi­cés avec des dé­tails eth­niques », dé­cline l’offre. Dé­ter­mi­né, Refn fait le dé­pla­ce­ment de Los An­geles à New York : « On s’est po­sé au­tour d’un pe­tit-dé­jeu­ner », se sou­vient le ci­néaste da­nois. La suite est digne des meilleures co­mé­dies ro­man­tiques : « Il tra­ver­sait une pé­riode dé­li­cate dans sa vie per­son­nelle et moi-même je n’étais pas au mieux, parce que ça fai­sait un cer­tain temps que j’étais loin de ma fa­mille, res­tée en Eu­rope. On s’est re­trou­vé à pleu­rer tous les deux à cause de nos si­tua­tions res­pec­tives... Ça a créé un lien très fort entre nous. » Os­car es­suie ses larmes et cède aux avances de Refn. « Sa per­for­mance dans Drive illustre la ma­nière dont un ac­teur peut s’em­pa­rer d’un per­son­nage pour lui don­ner une am­pleur qu’il n’avait pas sur le pa­pier », ex­plique le réa­li­sa­teur qui s’était alors en­ga­gé à ré­em­bau­cher Isaac au plus vite. Avec l’agen­da sur­char­gé de l’ac­teur, pas­sé de­puis dans une autre ga­laxie, leurs che­mins ne de­vraient pas se croi­ser de si­tôt.

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