MAGIQUE A

France le beau jeu (et une vic­toire à l’eu­ro) qu’elle at­ten­dait de­puis long­temps. « des gé­né­ra­tions de sup­por­ters. Par Ma­thieu Pa­lain vec Ti­ga­na, on est res­tés fâ­chés un mo­ment. Trois ans, je crois. Pour une conne­rie en plus. Ça va mieux là, mais Jean­not

GQ (France) - - GENTLEMEN'S QUARTERLY -

punch », ex­plique Hi­dal­go à l’époque. « Il faut que les qua­li­tés de cha­cun s’in­tègrent dans la col­lec­ti­vi­té, que le mot équipe colle à notre peau. » Son car­ré était illi­sible pour l’ad­ver­saire puisque n’im­porte quel joueur pou­vait se re­trou­ver à gauche, à droite, d’un cô­té ou de l’autre de la ligne mé­diane, at­ta­quant ou dé­fen­seur. « La force de la France, c’est sur­tout Fer­nan­dez et Ti­ga­na qui ra­tissent un nombre in­croyable de bal­lons et sont quelques ins­tants plus tard ca­pables de prê­ter main­forte à leurs at­ta­quants, voire de ti­rer eux-mêmes au but », ana­ly­sait le Po­lo­nais Zbi­gniew Bo­niek, com­père sur­doué de Pla­ti­ni à la Juve. À re­voir jouer le car­ré, on note la flui­di­té, le mou­ve­ment per­ma­nent. On pense au stra­tège du hockey so­vié­tique, Ana­to­li Ta­ras­sov, un tai­seux qui a théo­ri­sé le jeu en s’ins­pi­rant des échecs et du Bol­choï, le bal­let de Mos­cou. Il ne s’agit plus de te­nir son poste mais de tour­ner au­tour du por­teur. Ce­lui qui a le pa­let sert les autres. Per­sonne ne s’ar­rête car cha­cun sait qu’il au­ra, dans une se­conde ou le coup d’après, l’oc­ca­sion, lui aus­si, de ser­vir l’autre. Mon­diaux, JO, Ta­ras­sov a tout ra­flé. En 1984, ce­la fait deux ans que Pla­ti­ni a quit­té SaintÉ­tienne. Il est Bal­lon d’or. La France l’at­tend et il le sait. Dans son livre, Luis Fer­nan­dez dé­crit un ca­pi­taine ten­du, qui monte au front contre la fé­dé­ra­tion pour une his­toire de primes d’image. « Il se bat­tait pour l’en­semble de l’équipe et il agis­sait en pa­tron. Même s’il pou­vait par­fois en­ton­ner des ac­cents de syn­di­ca­liste, il trou­vait der­rière lui des cadres comme Gi­resse ou Ti­ga­na, puis tous les autres joueurs qui le sui­vaient presque aveu­glé­ment. Moi, j’étais dans mon coin, j’ob­ser­vais et j’écou­tais. » À la mi-temps du match d’ou­ver­ture contre le Da­ne­mark, Pla­ti­ni fronce les sour­cils. Il jette un re­gard sombre dans les coins et s’isole aux toilettes. Fer­nan­dez le suit.

Pla­ti­ni : « Pu­tain, ils me cassent les couilles ces Bor­de­lais à se pas­ser la balle entre eux. Ils com­mencent à me faire chier ! Va fal­loir qu’ils com­prennent que l’équipe de France, c’est pas les Gi­ron­dins de Bor­deaux. Le football est un jeu col­lec­tif… » Fer­nan­dez : « Mais qu’est-ce que tu ra­contes Mi­chel ? » – « Tu ne vois rien, toi ? Dès que Bat­tis­ton a le bal­lon, il le passe à Ti­ga­na. Ti­ga­na, il le re­file à Gi­gi qui cherche La­combe… T’as pas vu leur ma­nège ? » Fer­nan­dez pour­suit : « Il était sur­ex­ci­té. Je ne vou­lais pas qu’il se fâche. J’étais tel­le­ment “amou­reux” de lui, comme de Gi­gi d’ailleurs, je sou­hai­tais qu’ils soient heu­reux et que la bonne am­biance per­siste dans le groupe. » Re­tour sur le ter­rain contre les Da­nois. À la 78e mi­nute, Pla­ti­ni marque de loin. Plus per­sonne ne l’ar­rê­te­ra. En de­mi-fi­nale, les Bleus af­frontent le Por­tu­gal à Mar­seille. Face au car­ré, les Por­tu­gais alignent cinq mi­lieux de ter­rain et quatre dé­fen­seurs. Do­mergue marque sur coup franc mais les at­ta­quants fran­çais peinent à trou­ver la faille. Une vo­lée de Gi­resse frôle le po­teau et meurt dans la pub. Une autre frappe tape la barre de Ben­to tan­dis que Jordão, lui, marque deux fois : une tête lo­bée, une re­prise du droit. Do­mergue lui ré­pond et tout le monde se di­rige vers les tirs aux buts quand Ti­ga­na re­çoit la balle au mi­lieu de ter­rain. Ce­la fait bien long­temps que l’ombre du Vé­lo­drome a man­gé le so­leil sur la pe­louse, il reste une mi­nute. Ti­ga­na cherche Pla­ti­ni dans l’es­pace, un tacle in­ter­cepte mais il ré­cu­père le bal­lon et part dans une sé­rie de cro­chets. Un souffle dé­vale les gra­dins. À par­tir de là, pen­sez Ro­bert Pi­rès en fi­nale de l’eu­ro 2000. Deux dribbles, un centre en re­trait et Tré­zé­guet torse nu. Ce soir de 1984, c’est la même, avec Pla­ti­ni dans la sur­face. En fi­nale contre l’es­pagne, le ca­pi­taine marque un neu­vième but et tend la coupe au ciel pa­ri­sien. Quatre mois se sont écou­lés de­puis la nais­sance du car­ré magique. Si vous de­man­dez à Alain Gi­resse, ac­tuel sé­lec­tion­neur du Ma­li, pour­quoi ce­la s’est mis à fonc­tion­ner en 1984, il vous parle de ma­tu­ri­té. Lui avait dé­jà 32 ans. « Ça fonc­tion­nait parce qu’on sa­vait se gé­rer sur un ter­rain. On jouait l’un par rap­port à l’autre et l’un pour l’autre. Mais c’est pas ça la li­ber­té. Le car­ré, c’est ne pas jouer ca­de­nas­sé. » Après l’eu­ro, Hen­ri Mi­chel, tout juste mé­daillé d’or aux Jeux de Los An­geles, suc­cède à Mi­chel Hi­dal­go. Luis Fer­nan­dez dé­crit « un pas­sage de té­moin idéal ». La seule pe­tite fausse note, dit-il, c’est l’ar­ri­vée de JeanPierre Pa­pin dans le groupe en 1986. Le ga­min de 22 ans, bu­teur ve­dette à Bruges, n’a ja­mais joué un match de D1. « Il a vou­lu prou­ver qu’il mé­ri­tait sa sé­lec­tion. Trop. À l’en­traî­ne­ment, il cou­rait dans tous les sens et n’ar­rê­tait pas de ta­cler. Il en ra­jou­tait. Ça par­tait peut-être d’un bon sen­ti­ment mais on l’a vite cal­mé. Il n’avait pas be­soin d’en faire des tonnes pour s’im­po­ser par­mi nous. Il a fi­ni par le com­prendre. » Il n’est pas simple d’être at­ta­quant d’une équipe où le mi­lieu a pris le pou­voir. Sur­tout quand vous avez Pla­ti­ni sur le champ de ba­taille : trois Bal­lons d’or, la ré­pu­ta­tion du meilleur joueur du monde et une ca­pa­ci­té à mar­quer du gauche, du droit, de la tête, et des coups francs à vingt mètres comme s’il s’agis­sait de pe­nal­tys. Les at­ta­quants, Ro­che­teau, Sto­py­ra, Bel­lone, Six et Tou­ré, ont tous évo­lué dans l’ombre du car­ré. En 1986, le Mon­dial a lieu à Mexi­co. Les Bleus sont fa­vo­ris mais di­mi­nués. Gi­resse soigne une frac­ture du pé­ro­né. Fer­nan­dez, sur­tout, souffre de l’al­ti­tude. Il peine à ré­cu­pé­rer. Le souffle court, il at­trape un masque à oxy­gène alors que la ca­mé­ra d’adolphe Dh­rey, qui filme le do­cu­men­taire « Dans le se­cret des Bleus », cadre son vi­sage. Fer­nan­dez ôte son masque. « Oh ! Stop là, tu filmes pas ça ! » Le mi­lieu de ter­rain pa­ri­sien ne se sent pas. « Le doc­teur Vrillac m’a em­me­né pas­ser des ra­dios dans un hô­pi­tal pour me ras­su­rer, rien n’y fai­sait. On me pré­sen­tait comme un roc, un type in­ébran­lable. On avait tort. » Il veut quit­ter le Mexique. Quit­ter l’équipe. « Trouve vite

un rem­pla­çant !, lance-t-il à Hen­ri Mi­chel. Ap­pelle un gars qui vien­dra de France. Je fe­rai le che­min in­verse. » Pla­ti­ni ob­serve la scène, aga­cé. « Luis, si tu veux par­tir, vas-y, file. Si t’es pas content, fais tes va­lises. Tu prends un avion et ciao. Tu peux ren­trer au pays, c’est pas un pro­blème ! » Mi­chel Pla­ti­ni souffre aus­si. Une che­ville abî­mée et un ten­don qui siffle le contraignent à des in­fil­tra­tions. Fer­nan­dez ra­vale ses dou­leurs. Face au Ca­na­da, il est ti­tu­laire pour la 29e fois d’af­fi­lée. Au­tour de lui, le groupe vit bien. « Le soir, on or­ga­ni­sait des par­ties de po­ker mé­mo­rables, se sou­vient Fer­nan­dez. On de­man­dait au se­cré­taire de la fé­dé­ra­tion de nous ac­cor­der des avances pour payer nos dettes de jeu. Il n’y avait ni ipad ni casques au­dio. On vi­vait en­semble, pas cha­cun dans notre coin. J’ai­mais cette am­biance. » En hui­tièmes, la France re­trouve l’ita­lie. Ce­la fait quatre ans que Pla­ti­ni joue à Tu­rin. « La plu­part de ses équi­piers de la Ju­ven­tus se trou­vaient dans le camp d’en face. Peut-être les crai­gnait-il. Il ne l’a ja­mais lais­sé trans­pi­rer », ra­conte Fer­nan­dez. À la mi-temps, les Bleus mènent 1-0. Pla­ti­ni, en­core lui. Adolphe Dh­rey se glisse dans les ves­tiaires et c’est grâce à sa ca­mé­ra que l’on sai­sit le pe­tit plus du ca­pi­taine, cette au­ra qui prend la forme de l’au­to­ri­té ou de la sa­gesse, se­lon les cir­cons­tances. Ti­ga­na et Gi­resse res­pirent de l’oxy­gène. Des sacs sur le sol, des ca­siers en mé­tal, c’est un ves­tiaire à l’an­cienne, rien qu’une pièce aux murs car­re­lés avec des bancs en bois. Pla­ti­ni tape dans ses mains. « Al­lez les mecs, c’est le mo­ment ou ja­mais, on mène 1-0, on est bien et ils sont pas dans un bon jour. Non ? Oh ! » Il hausse les épaules. « Vous le dites si vous vou­lez pas hein ? On rentre à la mai­son… » Un but de Sto­py­ra, 2-0 et tout le monde dans l’avion pour Gua­da­la­ja­ra.

vite qu’il est en­tré. Luis Fer­nan­dez alerte le banc. « J’ai crié pour me faire en­tendre. “Stop ! On ar­rête les frais !” Je n’avais ja­mais été au­tant ri­di­cu­li­sé sur un ter­rain. Mal­me­né comme un pu­pille dans un match de grands. » Il ré­cu­père son poste. Le jeu s’équi­libre. À la 40e, Ro­che­teau centre de­vant le but, Sto­py­ra plonge, le bal­lon file et Pla­ti­ni marque du gauche. Il ne sait pas qu’il ins­crit là le der­nier but de sa car­rière in­ter­na­tio­nale. « À un quart d’heure de la fin, j’ai per­du un bal­lon, au mi­lieu du ter­rain », se sou­vient Fer­nan­dez. Passe en pro­fon­deur, faute sur Zi­co, pe­nal­ty. « La ca­tas­trophe. Mi­chel Pla­ti­ni a failli me tuer sur place. Il m’a pour­ri : “Mais tu te prends pour qui ? Ar­rête de vou­loir jouer nu­mé­ro 10 !” J’étais dans mes pe­tits sou­liers. Alors, quand Zi­co a échoué, je me suis le­vé. J’ai cou­ru comme un dé­ra­té pour em­bras­ser Joël. Si le Brésil l’avait em­por­té sur cette ac­tion, c’était la fin de ma car­rière en bleu. »

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