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GQ (France) - - GENTLEMEN'S QUARTERLY -

uro 1984. J’ai 13 ans, je fais L’équipe chez moi, dans un ca­hier bleu : compte-ren­du, notes, titres… Je me sou­viens par coeur des tour­nures de phrases, j’ai les pages en tête, l’ar­chi­tec­ture... » Trente-deux ans plus tard, Cy­ril Li­nette di­rige le quo­ti­dien spor­tif. Il fait par­tie de cette « gé­né­ra­tion Pa­ni­ni », ces in­col­lables du foot ra­re­ment pris en dé­faut sur l’his­toire du bal­lon rond. Comme si l’hip­po­campe, char­gé du pas­sage de la mé­moire à court terme à la mé­moire long terme dans le cer­veau, re­ce­vait bien les in­for­ma­tions dé­co­dées dans les dif­fé­rentes aires sen­so­rielles du cor­tex mais re­tour­nait en prio­ri­té à l’en­voyeur celles liées au football. À moins qu’il ne s’agisse tout sim­ple­ment d’émo­tions ? « Nous avons tous un sou­ve­nir qui nous fait “plon­ger” de­dans, in­dique Hu­bert Ar­tus, au­teur de Don­qui Foot (Édi­tions Don Qui­chotte, 2011), un dic­tion­naire pop­cul­ture du foot. Moi, c’est France-rfa lors de la Coupe du Monde 1982. J’ai huit ans, je ne connais rien au foot. Ma fa­mille, très bour­geoise, n’aime pas ce sport, trop po­pu­laire. Mais l’en­goue­ment pour une équipe pas fa­vo­rite, les re­bon­dis­se­ments, la bles­sure de Bat­tis­ton, les buts fa­bu­leux de Tré­sor et Gi­resse, les tirs aux buts, la cruelle dé­faite... Une pas­sion est née. Et si on a un rap­port suf­fi­sam­ment ro­man­tique et ma­ture à cette pas­sion, ce­la de­vient une clé qui ex­plique notre iden­ti­té, notre re­la­tion au monde. » « Tout se joue lors de l’en­fance et de l’ado­les­cence », af­firme Cy­ril Li­nette. Il est ca­pable de nous ra­con­ter avec exac­ti­tude et tré­mo­los dans la voix son pre­mier match vu à la télé : « Tché­co­slo­va­quie–france en 1979 pour la qua­li­fi­ca­tion à l’eu­ro 1980. La France perd 2-0. Elle est éli­mi­née. J’étais chez ma grand-tante car mes pa­rents ne sui­vaient pas le football. Mon pre­mier match à la télé, ma pre­mière dé­cep­tion. À cet âge, la place est libre dans notre cer­veau, dans notre temps. J’ai une mé­moire qua­si par­faite sur ce qui se pas­sait il y a trente ans. En­suite, on a un tra­vail, une épouse, des en­fants, les cases se rem­plissent… » Des études confirment que les ca­pa­ci­tés de mé­mo­ri­sa­tion aug­mentent à l’ado­les­cence. On parle alors du re­bond mné­sique qui offre des souvenirs plus riches et plus va­riés que sur n’im­porte quelle autre pé­riode de la vie. Le mo­ment donc où cer­taines mé­moires vives se trans­forment en mé­moires vi­vantes. Comme Sté­phane Bit­ton, 55 ans, jour­na­liste et consul­tant sur ité­lé et France Bleu, au­teur du La­rousse du football en 1998. « J’ai ap­pris à lire dans France Football, L’équipe et Football Ma­ga­zine, dit-il. Stats, his­toires, ac­teurs, chiffres du foot me pas­sionnent. J’ai as­sis­té à plus de 1 000 matchs : au Parc des Princes, à des fi­nales de Coupe du monde ou d’eu­ro… Cha­cun m’a lais­sé un sou­ve­nir pré­cis : les per­sonnes avec qui j’étais, l’avant-match, les com­po­si­tions d’équipes, la re­mise du tro­phée, la soi­rée qui sui­vait… » Au point d’avoir consti­tué une base de don­nées de­puis trente ans sur la­quelle il tra­vaille tous les jours. On frôle la pa­tho­lo­gie. « En fait, je me sou­viens de tout de­puis tou­jours, pour­suit Sté­phane Bit­ton. De la place où j’étais as­sis pour mon pre­mier match en tri­bunes avec mon père en 1967, un Stade Fran­çais-boulogne dans l’an­cien Parc des Princes, comme du reste. Des dé­tails, des odeurs, des gens. Ce­la a des avan­tages et des in­con­vé­nients… Car je suis aus­si hy­per phy­sio­no­miste. J’ai re­con­nu un co­pain de ma­ter­nelle lors de mon voyage de noces, à Ba­li ! Je me sou­ve­nais de son nom, de son pré­nom et de l’adresse de sa grand-mère. »

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