Da­vid Sch­wim­mer com­ment il a tue ROSS

Comme tous ses col­lègues de la sé­rie Friends, il a eu du mal à se dé­bar­ras­ser du per­son­nage qui l’a ren­du cé­lèbre. Mais en 2016, fi­ni le pa­léon­to­logue ra­soir, avec Ame­ri­can Crime Sto­ry et Feed The Beast, Da­vid Sch­wim­mer se ré­in­vente en ac­teur dra­ma­tique p

GQ (France) - - Idole - Par Ca­ro­line Veu­nac

e mec dit bon­jour, et j’ai en­vie de me pendre. » C’est ain­si que Joey ac­cueille son pote Ross dans Friends, à la deuxième mi­nute du pi­lote, dif­fu­sé le 22 sep­tembre 1994 sur la chaîne amé­ri­caine NBC. Ça vous pose un homme. Du­rant les dix sai­sons que comp­te­ra la sit­com phare des an­nées 1990, Ross Gel­ler, pa­léon­to­logue lar­gué par sa femme les­bienne et dé­pri­mé par son flirt bé­gayant avec l’in­sai­sis­sable Ra­chel, est res­té la fi­gure de l’in­tel­lo ra­soir qui casse l’am­biance en pleur­ni­chant sur son sort. Et nous, on s’est iden­ti­fiés à cette vi­sion tra­gi­co­mique du mâle oc­ci­den­tal culti­vé mais im­ma­ture, éter­nel­le­ment in­sa­tis­fait. Ross Gel­ler était at­ta­chant. Son in­ter­prète, Da­vid Sch­wim­mer, le trouve plu­tôt col­lant : « Il a fal­lu dix ans pour que les gens puissent me re­gar­der sans voir Ross. » En 2016, l’ac­teur brise en­fin la ma­lé­dic­tion avec un double come-back. En dé­but d’an­née, les Amé­ri­cains le re­dé­couvrent dans Ame­ri­can Crime Sto­ry : People vs O.J. Simp­son, ma­gis­trale re­cons­ti­tu­tion du « pro­cès du siècle », où il in­carne Ro­bert Kar­da­shian, ami de la star du foot­ball amé­ri­cain ac­cu­sé de meurtre et qui de­vien­dra l’un de ses avo­cats. Et de­puis mai, il tient l’un des pre­miers rôles de Feed The Beast, sym­pa­thique sé­rie sur deux co­pains qui ouvrent un res­to gas­tro­no­mique au mi­lieu du Bronx. « Une su­per his­toire et un su­per per­son­nage, dans le­quel j’ai en­vie de plan­ter les dents », confiait ré­cem- ment Sch­wim­mer à GQ, tout ex­ci­té. Le créa­teur de la sé­rie, Clyde Phil­lips, est plus ra­di­cal : « J’ai dit à Da­vid : “On va mettre une balle dans la tête de Ross Gel­ler.” Et on l’a fait. »

Où sont les Friends ?

Les autres « friends », eux aus­si, ont lut­té pour tour­ner la page. Douze ans après l’épi­sode fi­nal de la sé­rie le 6 mai 2004, Jen­ni­fer Anis­ton (Ra­chel) est ban­kable dans des films mé­diocres. Cour­te­ney Cox (Mo­ni­ca) s’est dé­fi­gu­rée à coup de chi­rur­gie plas­tique pour res­ter dans la course. Matt Le­blanc ( Joey) a dé­cro­ché un Em­my… en jouant son propre rôle dans Epi­sodes. Li­sa Ku­drow (Phoebe) s’est illus­trée dans une sé­rie in­ti­tu­lée Mon come-back. Et après des an­nées d’ad­dic­tions di­verses et de pi­lotes ra­tés, Mat­thew Per­ry (Chand­ler) s’est re­con­ver­ti dans l’aide aux toxi­co­manes. Au­cun d’eux n’a ac­quis une qua­li­té de star à la hau­teur de sa no­to­rié­té. Da­vid Sch­wim­mer en­core moins que les autres. Pas de vie pri­vée crous­tillante, pas de dé­lires de di­va, pas de pro­blèmes de drogue… L’ac­teur évite d’exis­ter par ta­bloïds in­ter­po­sés. Et même s’il consent à faire des ca­méos dans les sé­ries des co­pains (on l’a vu dans 30 Rock et Lar­ry et son nom­bril), il re­fuse de se ca­ri­ca­tu­rer dans une sit­com ré­chauf­fée. À en croire son ex-par­te­naire Cour­te­ney Cox, il se­rait même le prin­ci­pal obs­tacle au pro­jet de re­boot de Friends qui re­vient pé­rio­di­que­ment sur le ta­pis. « La ma­jo­ri­té d’entre nous se­rait partante. Mais il y a tou­jours une per­sonne en par­ti­cu­lier qui flanche. » Da­vid Sch­wim­mer ré­siste à la ten­ta­tion, sans l’as­su­mer com­plè­te­ment : « Peut-être qu’un jour, il y au­ra une vraie réunion. »

En at­ten­dant, il veut clai­re­ment pas­ser à la suite. « Il est Ross Gel­ler, mais il cherche déses­pé­ré­ment à ne plus l’être », ana­lyse Clyde Phil­lips, qui ra­conte que Sch­wim­mer s’est bat­tu bec et ongles pour ob­te­nir le rôle de Tom­my dans Feed the Beast. « Il ne m’a pas lâ­ché. » Sur le pa­pier, son per­son­nage de « som­me­lier veuf et al­coo­lique qui élève seul son en­fant » ne casse pour­tant pas son image de clown triste. Pas plus que son rôle d’ami fi­dèle au coeur bri­sé dans Ame­ri­can Crime Sto­ry. Mais si ces deux sé­ries ex­ploitent l’ex­pres­sion de chien bat­tu de­ve­nue la marque de fabrique de l’ac­teur, elles lui font aus­si un ca­deau li­bé­ra­teur : ce­lui de s’éva­der des murs du Cen­tral Perk, le my­thique ca­fé de Friends. Dans les an­nées 2000, les co­mé­dies té­lé amé­ri­caines al­laient faire ex­plo­ser leur car­can spa­tio-tem­po­rel. Mais dans les an­nées 1990, Friends in­carne en­core (brillam­ment) les codes de la sit­com à l’an­cienne. Un théâtre de ma­rion­nettes peu­plé de per­son­nages ar­ché­ty­paux, ré­su­més à des traits de ca­rac­tère im­muables, scan­dés par les ré­pliques qui tuent et les rires en­re­gis­trés. « Je pense que je peux uti­li­ser le per­son­nage ami­cal et cha­leu­reux au­quel les gens m’as­so­cient pour dé­fendre d’autres rôles », veut néan­moins croire Da­vid Sch­wim­mer au­jourd’hui. Dans la sé­rie Feed the Beast, Dion, le pote de Tom­my, sort tout juste de pri­son. Mais c’est lui, Sch­wim­mer, qui res­semble le plus à un tau­lard re­ve­nu au monde ex­té­rieur, à la rue, au pas­sage du temps, toutes ces choses réelles que l’uni­vers de Friends apla­nis­sait, condam­nant ses hé­ros à un éter­nel pié­ti­ne­ment. D’au­tant plus alié­nant que la mé­ca­nique de Friends in­ter­di­sait à ses pro­ta­go­nistes de vieillir, la sé­rie sym­bo­li­sant le triomphe de la co­mé­die de tren­te­naires té­ta­ni­sés par la vie d’adulte. Un com­plexe au­quel Da­vid Sch­wim­mer a suc­com­bé, et dont il a souf­fert. « Je fai­sais mine de ré­sis­ter, mais j’étais com­plice de tout ce truc de cé­lé­bri­té, ex­pli­quait-il au Te­le­graph bri­tan­nique en 2011. Je m’en suis ser­vi. Je ren­trais chez moi avec des filles dont je n’avais rien à faire et dont je sa­vais qu’elles n’au­raient rien à faire de moi si je n’étais pas aus­si connu. Je m’en sou­viens

vous adop­tez… La meilleure chose dans tout ça ? J’ai pu dire à mes pa­rents : “Je veux que vous pre­niez votre re­traite et que vous pro­fi­tiez de la vie”. » Que les murs de la pri­son soient do­rés à l’or fin n’aide pas, par contre, à se ré­in­ven­ter en­suite. « Un ac­teur doit constam­ment étu­dier son pro­chain. La cé­lé­bri­té a eu l’ef­fet in­verse sur moi. Je vou­lais me ca­cher. Fuir… » En 2001, dé­jà, il s’évade de Friends pour jouer un sol­dat de la Se­conde Guerre mon­diale dans la mi­ni­sé­rie de Ste­ven Spiel­berg et Tom Hanks, Band of Bro­thers. Après 2004, il cherche une lé­gi­ti­mi­té loin d’hol­ly­wood en jouant au théâtre à Broad­way. Puis en passant der­rière la ca­mé­ra pour réa­li­ser des films d’au­teurs, Cours tou­jours Den­nis en 2007 (tour­né en An­gle­terre avec Si­mon Pegg et Than­die New­ton) et Trust en 2010. En res­tant dans l’ombre, Da­vid Sch­wim­mer échappe à son double Ross Gel­ler. Et tant pis si le succès ne suit pas. Grâce à ses pres­ta­tions dans Ame­ri­can Crime Sto­ry et Feed the Beast, il re­noue avec le pu­blic tout en fai­sant ou­blier les vieilles ver­sions de lui-même. « Da­vid vou­lait ab­so­lu­ment chan­ger son ap­pa­rence pour le rôle, ra­conte le sho­wrun­ner de Feed the Beast, Clyde Phil­lips. Il a cou­pé sa ma­gni­fique masse de che­veux, il s’est fait une ci­ca­trice sur l’oeil, des ta­touages… » Dans Ame­ri­can Crime Sto­ry, il ar­bore la mèche ar­gen­tée de Ro­bert Kar­da­shian, une coif­fure en passe de de­ve­nir my­thique. « Très sty­lé, non ? En réa­li­té, ce sont mes che­veux, à l’ex­cep­tion de la mèche. » Tout est bon pour ne pas res­sem­bler à un pa­léon­to­logue en veste de tweed. Au-de­là de l’ap­pa­rence, ces deux rôles in­tenses per­mettent à l’ac­teur de prou­ver qu’il n’est pas qu’un gag­man. Dans Ame­ri­can Crime Sto­ry, il com­pose un Ro­bert Kar­da­shian éton­nant, presque naïf. « Ce qui est in­té­res­sant chez lui, c’est qu’il s’agit d’un homme loyal et très croyant, gui­dé par ses prin­cipes, ex­plique Sch­wim­mer avec pas­sion. C’est lui qui a convain­cu O.J. Simp­son, son ami de 25 ans, de ne pas se sui­ci­der. Après ça, il ne pou­vait pas le lais­ser tom­ber, et il s’est re­trou­vé em­bri­ga­dé dans son équipe d’avo­cats, sans sa­voir jus­qu’où ce­la le mè­ne­rait. Le fait d’avoir par­ti­ci­pé à l’ac­quit­te­ment D’O.J. a pro­vo­qué chez lui une crise de foi. » Cu­ba Goo­ding Jr., qui in­carne O.J. Simp­son, ne ta­rit pas d’éloges sur son ca­ma­rade de jeu : « Je ne sa­vais pas à quoi m’at­tendre. Je connais­sais son ti­ming co­mique bien sûr. Mais ce rôle ne re­pose pas sur des ré­pliques pré­fa­bri­quées. Da­vid a su faire preuve d’une grande ou­ver­ture émo­tion­nelle. » Émou­vant, Sch­wim­mer l’est de ma­nière en­core plus ex­plo­sive dans Feed the Beast, où son per­son­nage, Tom­my, peine à se re­mettre de la mort de sa femme. « Lorsque nous tour­nions la scène du groupe de pa­role dans la­quelle Tom­my ex­plique pour­quoi Rie lui manque tant, nous étions tous en pleurs der­rière la ca­mé­ra », se sou­vient Clyde Phil­lips. Sur le tour­nage, le sho­wrun­ner a of­fert à son ac­teur une pe­tite pierre tom­bale avec l’ins­crip­tion « Ross Gel­ler, 1994-2004 ». On pa­rie que ce deuil-là se­ra beau­coup plus fa­cile à faire. La coïn­ci­dence peut pa­raître trou­blante : trois mois seule­ment sé­parent le dé­but de l’af­faire O.J. Simp­son en juin 1994 et le lan­ce­ment de Friends au mois de sep­tembre sui­vant. Cette an­née-là, les Amé­ri­cains ont donc zap­pé entre les images du pro­cès et les épi­sodes de leur sit­com ado­rée. Et les deux évé­ne­ments ont mar­qué l’avè­ne­ment d’une cul­ture mé­dia­tique glo­ba­li­sée. Dans une scène très iro­nique d’ame­ri­can Crime Sto­ry, Ro­bert Kar­da­shian fait d’ailleurs la mo­rale à ses filles, par­mi les­quelles Kim, la fu­ture star de té­lé­réa­li­té : « Ce n’est pas la cé­lé­bri­té qui compte. C’est d’avoir un coeur pur. » Parce qu’ame­ri­can Crime Sto­ry met en abyme une so­cié­té du spec­tacle dont Friends fut aus­si un ca­ta­ly­seur, la sil­houette de Ross Gel­ler ne s’ef­face ja­mais to­ta­le­ment der­rière celle de Ro­bert Kar­da­shian. Dans un ar­ticle ré­cent, un prof de ly­cée amé­ri­cain, Da­vid Hop­kins, pos­tule que le vrai hé­ros de Friends, c’était lui, Ross, ce let­tré bri­mé par ses co­pains dé­cé­ré­brés. Si Da­vid Sch­wim­mer a su gar­der un coeur pur, c’est peut-être grâce à lui, fi­na­le­ment.

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