« Tu fais une pu­tain de cible, couche-toi ! »

Par Alexandre Duy­ck_­pho­to­graphe Lu­ca Lo­ca­tel­li

GQ (France) - - Trip -

l fait jour de­puis peu quand la ra­dio du poste de com­man­de­ment avan­cé re­çoit l’ap­pel au se­cours. « Ici 13, ici 13 ! – 13 ?! 13, par­lez !!!, a ré­pon­du le ca­pi­taine. – Ici 13, je confirme. Je viens de pas­ser sur un IED. De­mande mé­di­ca­li­sa­tion des bles­sés la plus ra­pide pos­sible et main­tien de la mis­sion. » L’IED est l’en­ne­mi que re­doutent tous les mi­li­taires en­ga­gés contre les dji­ha­distes à tra­vers le monde. IED pour « Im­pro­vi­sed Ex­plo­sive De­vice » (en­gin ex­plo­sif im­pro­vi­sé, en fran­çais). Une arme re­dou­table, ca­chée, sou­vent in­dé­tec­table, bri­co­lée à la va-vite dans un ga­rage, un pe­tit ate­lier ou au contraire plus so­phis­ti­quée. Rou­ler des­sus, même à l’in­té­rieur d’un vé­hi­cule blin­dé, c’est très sou­vent ris­quer de mou­rir. Ce ma­tin, l’ex­plo­sion de L’IED a bles­sé griè­ve­ment deux hommes. Deux mi­li­taires fran­çais. L’un est tou­ché au tho­rax, l’autre à une jambe. Ils gisent quelque part, dans les mon­tagnes, à l’ap­proche d’un col que l’ar­mée tente de re­prendre aux dji­ha­distes. Saint-cy­rien âgé de 30 ans, le ca­pi­taine Paul-hen­ri re­prend la ra­dio. « Ja­guar 2, main­tien ap­pui de­vant et éva­cua­tion des bles­sés par hé­li­co­ptères. En avant sur les bles­sés ! » Les deux vic­times de l’at­taque sont al­lon­gées sur le sol par leurs ca­ma­rades. Ça pisse le sang, le ge­nou de l’un est ex­plo­sé, l’autre saigne du ventre, chairs à vif, uni­formes dé­cou­pés aux ci­seaux à la hâte, ordres hur­lés, trousse de pre­mier se­cours im­mé­dia­te­ment ou­verte, gar­rots dé­jà noués et pre­mières pi­qûres in­jec­tées pour éviter les in­fec­tions. Mais les bles­sures sont trop graves pour être soi­gnées en plein ca­gnard, au mi­lieu de ces mon­tagnes dé­pour­vues d’ombre, dans la pous­sière et les roches ocre et sous les tirs en­ne­mis in­ces­sants. L’éva­cua­tion vers l’hô­pi­tal mi­li­taire le plus proche s’im­pose. Les deux bles­sés sont fran­çais mais ce sont des Amé­ri­cains, aux cô­tés des­quels ils mènent l’opé­ra­tion, qui vont les se­cou­rir à l’aide de deux hé­li­co­ptères prêts à dé­col­ler. étran­gère : « Au-des­sus de presque tous. » Ce jour-là, il com­mande près de 140 hommes, des lé­gion­naires mais aus­si des mi­li­taires du 126e ré­gi­ment d’in­fan­te­rie de Brive et du 40e ré­gi­ment d’ar­tille­rie de Suippes. Cinq jours qu’il est à la ma­noeuvre, sous une cha­leur ac­ca­blante, ne dor­mant que trois ou quatre heures par nuit, mul­ti­pliant les ordres. Les bles­sés sont là, sous ses yeux. Au té­lé­phone, ses hommes trans­mettent aux Amé­ri­cains les co­or­don­nées du lieu de l’ac­cro­chage, lon­gi­tude, la­ti­tude, ren­seignent sur la pré­sence de l’en­ne­mi. À vive al­lure, deux chars AMX-10 viennent se po­si­tion­ner aux abords du col pour pro­té­ger les deux hé­li­cos qui ne de­vraient plus tar­der. Un sol­dat de­mande au bles­sé le moins tou­ché : « Tu peux ti­rer ? – Oui. – Tiens, prends ton arme. » Le com­man­dant Bo­ris, au faux air de Clint East­wood, sur­git et éructe : « Oh ? C’est quoi ce mer­dier ? Tu fais tes soins sous le feu en­ne­mi ? Éva­cue ton bles­sé plus loin, vite ! » En an­glais, les Fran­çais conti­nuent de ren­sei­gner les équi­pages amé­ri­cains qui fondent sur le col. Les voi­ci qui sur­gissent, deux énormes Black Hawks. L’un se pose quand l’autre de­meure en l’air, prêt à faire feu. Les hé­lices font s’en­vo­ler des ki­los de pous­sière et de caillasses. Les bles­sés sont em­bar­qués : dé­col­lage la tête en bas, mon­tée en al­ti­tude, dis­pa­ri­tion ra­pide au loin, l’éva­cua­tion a pris trois pe­tites mi­nutes. Et moins de dix mi­nutes plus tard, un gi­gan­tesque mur de sable, haut comme un im­meuble de dix étages, s’élève en quelques se­condes au mi­lieu du dé­sert quand le Black Hawk vient se po­ser près d’un hô­pi­tal de cam­pagne. Des lé­gion­naires se ruent vers l’ap­pa­reil, dis­pa­raissent dans le nuage de sable au mi­lieu du­quel on de­vine, par le seul va­carme des hé­lices, la pré­sence de l’hé­li­co ren­du in­vi­sible. Ils en res­sortent por­tant les bles­sés qu’ils al­longent sur des ci­vières. Il n’y a rien de plus dan­ge­reux qu’un at­ter­ris­sage ou un dé­col­lage dans le dé­sert. « Dans un “po­ser pous­sière”, vous per­dez tous vos re­pères, la vi­si­bi­li­té est nulle, vous ne sa­vez plus si vous êtes in­cli­nés ou pas, où est le sol, s’il y a une dune... C’est dans ces condi­tions que les crashs les plus

te­nu les er­reurs de l’af­gha­nis­tan, sait maî­tri­ser les bancs de sable, les tem­pêtes du dé­sert, les ef­fets vi­suels dus à la cha­leur. Mais qui triche tout le temps et ne res­pecte pas les règles de la guerre. On joue au foot contre une équipe qui au­rait le droit de s’em­pa­rer du bal­lon à la main. » Les com­bats que nous ve­nons de dé­crire re­le­vaient d’un exer­cice gran­deur na­ture, vrais mi­li­taires contre faux com­bat­tants. « Nous consti­tuons un sas vers les théâtres d’opé­ra­tions, nous de­vons être dé­ployables à tout mo­ment », ex­plique le co­lo­nel de Tor­quat, qui com­mande le 5e ré­gi­ment in­ter­armes d’outre-mer (5e RIAOM). « Dji­bou­ti, c’est aus­si un porte-avions sta­tique d’où la France peut dé­ployer ses forces à tout mo­ment. Or, comme l’a rap­pe­lé le chef d’état-ma­jor des ar­mées, le gé­né­ral de Villiers, lors de sa vi­site en dé­but d’an­née, c’est un chau­dron ici », ajoute le ca­pi­taine de fré­gate Ch­ris­tophe Del­dique, com­man­dant de la base na­vale où le Charles-de-gaulle, en­voyé au large de l’irak après les at­ten­tats de no­vembre 2015, a été ra­vi­taillé en douze heures et où des sous-ma­rins nu­cléaires font ré­gu­liè­re­ment sur­face. C’est aus­si d’ici que sont par­ties les pre­mières forces en­ga­gées dans l’opé­ra­tion San­ga­ris en Cen­tra­frique, en dé­cembre 2013. Dji­bou­ti sert aus­si à ten­ter d’em­pê­cher les Yé­mé­nites af­fi­liés à Al-qaï­da ou Daesh, tous ex­cel­lents ma­rins, de s’in­fil­trer sur le con­tinent afri­cain ou d’at­ta­quer les na­vires, no­tam­ment les pé­tro­liers, à l’en­trée de la mer Rouge. Base pour les troupes prêtes à par­tir au com­bat, Dji­bou­ti sert aus­si de la­bo­ra­toire d’ex­pé­ri­men­ta­tion à l’ar­mée fran­çaise. Ar­mée de l’air, ma­rine na­tio­nale, ar­mée de terre, des hommes des forces spé­ciales : une mi­ni-ar­mée fran­çaise sta­tionne en per­ma­nence à Dji­bou­ti. Car com­battre les dji­ha­distes exige de maî­tri­ser cet en­vi­ron­ne­ment si par­ti­cu­lier : com­ment les avions de chasse et les hé­li­co­ptères qui vont être dé­ployés au Ma­li, en Irak ou en Sy­rie ré­sistent-ils aux ef­fets du sable, du so­leil, de l’air io­dé ? Com­ment po­ser un Tran­sall, qui pèse 44 tonnes une fois ar­mé, en plein dé­sert et ne pas ris­quer de s’en­sa­bler au dé­col­lage ? Com­ment les blin­dés ré­sistent-ils au sable et à la cha­leur ? Com­ment amé­lio­rer les tech­niques de ca­mou­flage, les ju­melles de vi­sion noc­turne pour les pi­lotes d’hé­li­co­ptères, l’ar­me­ment et les mu­ni­tions der­nière gé­né­ra­tion, no­tam­ment sur les Tigres ? Bref, com­ment pré­pa­rer les hommes au com­bat contre les dji­ha­distes ? Face aux dif­fi­cul­tés du com­bat à terre, pas­ser par les airs est une stra­té­gie payante. Des pi­lotes de chasse dé­collent de Dji­bou­ti, sta­tionnent en Jor­da­nie ou aux Émi­rats arabes unis avant d’al­ler bom­bar­der Daesh. Le ca­pi­taine Laurent se sou­vient d’une mis­sion au-des­sus

de Fal­lou­jah en Irak, en 2015 : « Ils m’ont ti­ré des­sus avec tout ce qu’ils avaient, ça fai­sait bam, bam, bam ! Mon en­traî­ne­ment ici m’a ser­vi à sa­voir com­ment ré­agir et à m’en sor­tir, c’est évident. » Grâce à l’im­men­si­té des zones et l’ab­sence de po­pu­la­tion, les pi­lotes de Mi­rage 2000 dis­posent de ter­rains de tirs qui n’existent nulle part en France, sur les­quels ils s’en­traînent par­fois à tirs réels, al­lant jus­qu’à cou­ler des na­vires en mer four­nis pour l’oc­ca­sion. 6 h 15, heure du brie­fing sur la base aé­rienne fran­çaise avant le dé­col­lage d’un Mi­rage 2000-D. « Le but de la mis­sion du jour est de neu­tra­li­ser le maxi­mum d’en­ne­mis si­mu­lés, zone Whis­ky, Bra­vo… Uti­li­sa­tion X-ray. Tes yeux sont proches du com­bat, les miens sur la route. » Le ca­pi­taine Julien dé­taille l’ar­me­ment em­bar­qué. « On les drop­pe­ra une par une mais si be­soin d’une salve, on le fe­ra. » Dans un jar­gon mi­li­ta­ro-fran­co-an­glais in­com­pré­hen­sible, il montre la carte, donne les caps à suivre, ex­plique que des Amé­ri­cains ont été in­fil­trés en zone en­ne­mie et ren­sei­gne­ront l’avion fran­çais. « On vo­le­ra à 3 000 mètres, vi­tesse de 1 100 km/h mais par­fois on des­cen­dra jus­qu’à 70 mètres pour faire un maxi­mum de bruit, ef­frayer l’en­ne­mi et l’obli­ger à se dis­per­ser. » Un « show-face », dans le lan­gage des pi­lotes de chasse. Le Mi­rage 2000-D, 8,8 tonnes à vide (aux­quelles il faut ajou­ter plus 7 tonnes de car­bu­rant et d’ar­me­ment), dé­colle à la vi­tesse de 300 m/se­conde, le plus vite pos­sible pour éviter les lance-ro­quettes des dji­ha­distes, et monte à 10 000 pieds en deux ou trois mi­nutes, « exac­te­ment comme en Irak et en Sy­rie en ce mo­ment », ex­plique l’équi­page. Ra­pide dé­brief moins de deux heures après. « Nous avons vo­lé 1 h 25 dont 1 h 10 sur la zone de com­bat, 1 h 05 au contact des troupes au sol. Quatre tirs réels, deux si­mu­lés, deux sys­tèmes d’armes en­ne­mis dé­truits, un convoi neu­tra­li­sé avec des­truc­tion des vé­hi­cules de tête et de queue, un groupe qui se ca­chait dans un bâ­ti­ment neu­tra­li­sé. Une ac­tion of­fen­sive toutes les huit mi­nutes en moyenne, quatre bombes lar­guées, trois tirs ex­cel­lents, un avec une toute pe­tite er­reur. » Mais mal­gré le dé­ploie­ment aé­rien, il faut bel et bien se pré­pa­rer à pro­gres­ser et à com­battre au sol. Un des lieux stra­té­giques est le Centre d’en­traî­ne­ment au com­bat et d’aguer­ris­se­ment de Dji­bou­ti (CECAD) de l’ar­mée de terre. Les mi­li­taires qui, tout à l’heure, hur­laient sur les 139 hommes en­ga­gés dans les com­bats et com­man­dés par le jeune ca­pi­taine Paul-hen­ri, en font tous par­tie. Jus­qu’au dé­but du mois de juillet, c’est le com­man­dant Bo­ris, l’homme au faux air de Clint East­wood, qui di­ri­geait cette « école du dé­sert ». L’am­biance y est vi­rile, le dé­cor spar­tiate. Bâ­ti­ments si­tués en bord de mer

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