Un pa­py jette l’éponge

GQ (France) - - Trip -

Pour ce der­nier gros coup, le gang avait tout pré­vu, mais l’ar­moire mé­tal­lique der­rière le mur en bé­ton, c’est le grain de sable qui fait tout dé­railler. Près de trois heures de tra­vail noc­turne et un pas­sage per­cé pour rien. Ils doivent re­mon­ter à la sur­face, cher­cher du ma­té­riel sup­plé­men­taire. Le vendredi ma­tin, de 7 h 51 à 8 h 05, très pré­ci­sé­ment, les truands re­dé­mé­nagent leurs ou­tils. Ils ne le savent pas, mais rien n’échappe à une ca­mé­ra de sur­veillance qu’ils n’ont pas dé­bran­chée : elle donne sur la porte de se­cours et dé­pend d’une so­cié­té dif­fé­rente. Une autre, sur la rue cette fois, les filme à 8 h 14 re­par­tant dans le Ford Tran­sit. Brian Rea­der dé­cide alors d’aban­don­ner. Il rentre chez lui en loin­taine ban­lieue. Un com­plice le dé­pose à la gare de Lon­don Bridge. La veille dé­jà, il avait pris le train puis le bus jus­qu’à Hat­ton Gar­den. Jones et Col­lins, eux, n’en­tendent pas je­ter l’éponge après tant d’ef­forts. Ils passent la jour­née de samedi à ache­ter du ma­té­riel du cô­té de Twi­cken­ham. In­ex­pli­ca­ble­ment,

/ Jones donne son nom et sa vé­ri­table adresse pour la ga­ran­tie… Puis, à 22 h 17 le samedi soir, « Ba­sil » re­fait son ap­pa­ri­tion de­vant la porte de se­cours. Elle est main­te­nant fer­mée à clé, ce qui in­quiète les cas­seurs. Carl Wood dé­cide d’ar­rê­ter à son tour. Ils ne sont plus que quatre, dont trois qui re­des­cendent de­vant la salle des coffres. Danny Jones ac­tionne la pompe du vé­rin. Ça marche. « On y est ! », hurle Ter­ry Per­kins. « Ba­sil » et Jones, les deux plus minces, se glissent dans le trou. Ils tra­vaillent vite. À coups de masses et de pieds de biche, ils éventrent les coffres, en sortent les ca­siers, les passent à Per­kins qui en jette le conte­nu dans les grandes pou­belles à rou­lettes. À par­tir de 6 h 10 le di­manche 5 avril, après deux jours et deux nuits de la­beur, les gang­sters sont de nou­veau fil­més alors qu’ils re­montent bu­tin et ma­té­riel. À 6 h 44, ils chargent le tout dans le Ford Tran­sit. Le casse est fi­ni. C’est une réus­site. Il ne se­ra dé­cou­vert qu’à 8 heures le mar­di ma­tin. À peine 73 coffres ont été ou­verts. Pour­quoi si peu ? La nuit a-t-elle été trop courte pour le gang qui s’est re­trou­vé à court de bras après la dé­fec­tion de Rea­der et Wood ? La pre­mière éva­lua­tion of­fi­cielle du bu­tin est tout de même im­pres­sion­nante : 14 mil­lions de livres (près de 18 mil­lions d’eu­ros). En vé­ri­té, l’ad­di­tion se­rait en­core plus éle­vée, sans doute plus de 20 mil­lions de livres (25,5 mil­lions d’eu­ros) : des cen­taines de bi­joux et chaînes en or, des lin­gots, des billets de banque en très grande quan­ti­té. Des va­leurs que les joailliers ne sont pas for­cé­ment en­clins à dé­cla­rer dans leur to­ta­li­té. Les ban­dits à l’an­cienne n’ont lais­sé au­cune trace, ni ADN ni em­preinte di­gi­tale. « C’est clai­re­ment l’oeuvre d’un gang de pro­fes­sion­nels qui a pré­pa­ré son coup jus­qu’au moindre dé­tail », glissent les po­li­ciers à la presse. Une « en­tre­prise cri­mi­nelle d’une am­bi­tion in­con­tes­table », di­ra la jus­tice ; « le plus gros cam­brio­lage dans l’his­toire ju­di­ciaire an­glaise ». Le Dai­ly Ex­press ose la com­pa­rai­son avec le

film Ocean’s Ele­ven dont l’un des per­son­nages est ca­pable de se glis­ser dans un coffre. D’autres mé­dias évoquent les Pink Pan­thers ve­nus d’ex-you­go­sla­vie. La Me­tro­po­li­tan Po­lice, la fa­meuse Scot­land Yard, semble dans le brouillard. Elle offre même une ré­com­pense pour le moindre ren­sei­gne­ment et en ap­pelle aux proches de per­sonnes ayant la maî­trise de ma­chines à fo­rer le bé­ton. « Étaient-ils en dé­pla­ce­ment lors du week-end de Pâques où ont-ils des agis­se­ments étranges de­puis le cam­brio­lage ? », de­mandent les po­li­ciers. Mais voi­là, les truands ont com­mis deux er­reurs gros­sières et fa­tales. D’abord en ne neu­tra­li­sant pas toutes les ca­mé­ras de sur­veillance. S’ils sont très peu re­con­nais­sables sur les images, ces der­nières, cou­plées avec la ca­mé­ra fil­mant Gre­ville Street, per­mettent aux en­quê­teurs de dé­ter­mi­ner les ho­raires pré­cis de leurs al­lées et ve­nues. En iso­lant ces plages ho­raires, ils peuvent en­suite s’in­té­res­ser aux vé­hi­cules pré­sents dans les rues alen­tour. Le Ford Tran­sit est bien sûr re­pé­ré, mais pas seu­le­ment. Une Mer­cedes E200 est pas­sée le samedi soir, en re­con­nais­sance, sur Lea­ther Lane, la rue ad­ja­cente. Une ber­line d’un type par­ti­cu­lier, avec ses jantes en al­liage et sur­tout son toit noir dis­tinc­tif. « Une énorme bou­lette », glisse un po­li­cier. La Mer­cedes ap­par­tient à Ken­ny Col­lins. Pour les ca­dors du « Flying Squad », la bri­gade vo­lante de Scot­land Yard, dont la lé­gende s’est bâ­tie lors de l’ar­res­ta­tion des bra­queurs du train Glasgow-londres en 1963, no­tam­ment, la tâche est sim­pli­fiée. Un lo­gi­ciel de lec­ture des plaques d’im­ma­tri­cu­la­tion des vé­hi­cules leur per­met de re­tra­cer les dé­pla­ce­ments de Col­lins et d’iden­ti­fier ses proches amis. Les as du Yard n’ont plus qu’à pla­cer sous sur­veillance le pub fé­tiche des vé­té­rans. Le Castle, sur Pen­ton­ville Road, au nord de Londres, pas très loin d’ailleurs de Hat­ton Gar­den. Avec une ca­mé­ra ca­chée, ils filment leurs ren­contres pen­dant plu­sieurs jours. Le 1er mai, Rea­der, Col­lins et Per­kins s’at­tablent dans un coin. De pai­sibles re­trai­tés de­vi­sant de­vant une pinte. Les po­li­ciers, qui ne peuvent en­tendre leur conver­sa­tion, ont re­cours à des spé­cia­listes de la lec­ture sur les lèvres, qui par­viennent à dé­co­der les échanges des truands. Per­kins ra­conte en fait à Brian Rea­der le mo­ment où le vé­rin hy­drau­lique a dé­fon­cé l’ar­moire mé­tal­lique : « Ça a fait boum », trans­crivent ces ex­perts. Plus pro­saï­que­ment, les en­quê­teurs placent des mi­cros dans deux des voi­tures des sus­pects, dont la fa­meuse Mer­cedes. Les conver­sa­tions qu’ils en­re­gistrent sont édi­fiantes : « Le plus gros casse du monde, pu­tain… Voi­là ce qu’ils disent, lance un Per­kins ri­go­lard à Danny Jones. Quel bou­quin tu pour­rais écrire, pu­tain ! » Ou en­core : « Il doit s’en vou­loir ce con », au su­jet d’un com­plice, sans doute Wood, qui a aban­don­né. Per­kins pré­tend aus­si avoir mau­vaise conscience d’avoir sou­la­gé un bi­jou­tier de près de 2 mil­lions d’eu­ros en or. « T’as qu’à lui rendre », ri­gole Jones. Le 19 mai 2015, moins d’un mois et de­mi après le casse, Scot­land Yard siffle la fin de la ré­créa­tion. Les po­li­ciers, après avoir as­sis­té à un échange de sacs sur le par­king d’un autre pub, dans le nord de Londres, ar­rêtent tous les sus­pects. Ter­ry Per­kins chez sa fille, alors qu’il s’ap­prê­tait à fondre de l’or dans l’ap­par­te­ment de celle-ci, un creu­set sur la table de la salle à man­ger. Col­lins chez qui un grand nombre de montres, de pièces de mon­naies, des bi­joux et une comp­teuse à billets, sont dé­cou­verts. Danny Jones, qui mène les po­li­ciers à un ci­me­tière où, sous une pierre tom­bale, des sacs de su­per­mar­ché sont rem­plis de bi­joux. À peine un tiers du bu­tin est alors ré­cu­pé­ré. Des quan­ti­tés d’or et de pla­tine trans­for­més en lin­gots n’ont pas été re­trou­vées. Ce n’est pas le seul mys­tère. Le 24 juin 2015, le corps de John « Gold­fin­ger » Pal­mer est re­trou­vé sans vie dans le jar­din de sa pro­prié­té de l’es­sex. Six balles dans le buf­fet. Aus­si riche que la Reine, se­lon les mé­dias, c’est une vieille connais­sance de Rea­der, im­pli­qué comme lui dans l’af­faire de la Brink’s Mat près de l’aé­ro­port d’hea­throw en no­vembre 1983, dont il au­rait blan­chi le bu­tin (3,5 tonnes d’or). La po­lice en­vi­sage un lien entre l’as­sas­si­nat et le casse de Hat­ton Gar­den. Mais le­quel ? Le pro­cès s’ouvre le 23 no­vembre 2015, de­vant le tri­bu­nal de Wool­wich. La plu­part des ac­cu­sés plaident cou­pable. Le ver­dict tombe en mars : sept ans de pri­son pour Col­lins, Per­kins et Jones ; six pour Wood. Idem pour Brian Rea­der qui, di­mi­nué par un AVC en pri­son, com­pa­raît par vi­sio­con­fé­rence, sur une chaise rou­lante. Quant au fa­meux « Ba­sil », l’homme aux clés, il court tou­jours.

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