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GQ (France) - - Enquête -

epuis quelques mi­nutes, les deux hommes donnent des signes de ner­vo­si­té. À tour de rôle, Paul Ca­na­rel­li et Guillaume Le­berre in­ter­rompent la dis­cus­sion, se lèvent, re­gardent en di­rec­tion du ciel, puis se ras­soient. Quelque chose les pré­oc­cupe. En cette jour­née d’avril, la dou­ceur alen­tour donne plu­tôt en­vie de lâ­cher prise. Le pay­sage est ma­jus­cule, le temps au (grand) beau fixe, les en-cas dé­po­sés sur notre table jo­li­ment dres­sée. Mur­to­li est fi­dèle à sa lé­gende : pa­ra­di­siaque. C’est un bruit qui ne trompe pas, mé­tal­lique et sourd. Au-des­sus de nos têtes, un hé­li­co­ptère marque un temps d’ar­rêt, mois­son­nant l’air de ses pales. D’un geste, le pro­prié­taire des lieux, Paul Ca­na­rel­li, 48 ans, in­dique la col­line qui do­mine le golf. Un ins­tant plus tard, un qua­dra en te­nue ca­sual, jean et blou­son en daim mar­ron, bon­dit du cock­pit et dé­vale la courte pente pour tom­ber dans les bras de « Paul ». « Tu es là pour com­bien de temps ? » « Quelques jours », pré­cise Ram­zi Khi­roun, le conseiller spé­cial d’ar­naud La­gar­dère. Tout sou­rire, son ami corse ins­talle ses hôtes à une table au so­leil. Il se re­tourne, fait signe de la main à un ser­veur : « Al­lez, Dom Pé­ri­gnon ! » La scène n’a rien d’ex­cep­tion­nel à Mur­to­li. En quelques an­nées, le do­maine blot­ti entre Sar­tène et Bo­ni­fa­cio, à l’ex­trême sud de la Corse, est de­ve­nu le lieu de vil­lé­gia­ture pré­fé­ré des élites fran­çaises. Le tout-pa­ris s’ins­talle là en ré­si­dence pen­dant l’été, dans un dé­cor à la beau­té de­meu­rée in­tacte.

Un coin de pa­ra­dis

Avec ses 2 500 hec­tares val­lon­nés, ses 10 ki­lo­mètres de lit­to­ral et 52 de routes non gou­dron­nées, ses trois res­tau­rants, ses 18 ber­ge­ries (dont L’ed­de­ra, L’ali­vu et L’al­bi­tru, idéa­le­ment si­tuées à deux pas de la plage pri­vée), sa pro­duc­tion de veau et d’agneau dans sa propre ferme, de fro­mage, fruits et lé­gumes, et son golf de 12 trous des­si­né par l’amé­ri­cain Kyle Phil­lips, un spé­cia­liste mon­dial, la val­lée de l’or­to­lo est une pam­pa qu’on par­court en 4x4 sur des pistes de terre. On y croise des vaches dans les plaines, on longe d’im­menses prai­ries à perte de vue, un cours d’eau – qui donne son nom à l’en­droit – on roule au mi­lieu des ro­seaux, es­cor­té de per­drix rouges et de la­pins es­piègles, qui dis­pa­raissent au mi­lieu des herbes hautes, on y voit des oi­seaux et des che­vaux ma­gni­fiques, on s’ou­blie sur un sable à la blan­cheur in­vio­lée dans de pe­tites criques dé­sertes après avoir na­gé dans des eaux tur­quoise, on s’en­fonce dans le ma­quis pour s’y perdre.

FMI, stars et Sar­ko­zy

La di­rec­trice du FMI Ch­ris­tine La­garde est une ha­bi­tuée, ini­tiée par son com­pa­gnon cor­so-mar­seillais Xa­vier Gio­can­ti. Son pré­dé­ces­seur à la tête de l’ins­ti­tu­tion, Do­mi­nique Strauss-khan, a dé­cou­vert les lieux par l’en­tre­mise de son fi­dèle ami Fran­çois Pup­po­ni, le dé­pu­té-maire (PS) de Sar­celles. Et la Sar­ko­zie, Ni­co­las en tête, aime cou­rir le long des sen­tiers, où elle peut croi­ser, au ha­sard des che­mins, des stars du grand et pe­tit écran, de Ja­mel Deb­bouze (et sa com­pagne Mé­lis­sa Theu­riau) à Vir­gi­nie Efi­ra, Kad Me­rad, Thier­ry Ar­dis­son ou en­core Claire Chazal. Cet été, le pro­duc­teur Thomas Lang­mann se­ra de la par­tie : le fils de Claude Ber­ri, qui connaît la Corse de­puis long­temps, ne jure plus que par Mur­to­li où il s’est ma­rié l’an der­nier avec la pré­sen­ta­trice té­lé Céline Bos­quet. Le do­maine ac­cueille aus­si des ve­dettes in­ter­na­tio­nales, tels Ja­vier Bar­dem et Pe­né­lope Cruz. Même les an­ciens spor­tifs, Laurent Blanc et Serge Blan­co, viennent prendre le frais à Mur­to­li. Et bien sûr les gou­rous de la com­mu­ni­ca­tion, de Ram­zi Khi­roun à Sté­phane Fouks, aus­si à l’aise dans la pro­mo­tion de la droite que dans la dé­fense de la gauche. En­sor­ce­lés par la beau­té des lieux, les clients ne sont bien sûr pas in­sen­sibles aux services (très) haut de gamme qui leur sont ré­ser­vés (et fac­tu­rés) : cours d’aqua­gym, fitness, spa, mas­sages, cueillette dans le po­ta­ger, ses­sions dé­tox, ser­vice trai­teur, pêche en mer (600 eu­ros la jour­née pour quatre per­sonnes à bord d’un Bos­ton Wha­ler), équitation, jus­qu’à la chasse en hi­ver (400 eu­ros la bat­tue aux san­gliers, 60 eu­ros le re­pas). « Le grand luxe ici, c’est l’es­pace », nuance Guillaume Le­berre. Avant d’at­ter­rir au do­maine, dont il est le ma­na­ger, ce Bre­ton d’une tren­taine d’an­nées a tra­vaillé pour plu­sieurs grandes mai­sons (dont un Re­lais & Châ­teaux à Mar­ra­kech) à tra­vers le monde. « À Mur­to­li, les choses sont beau­coup moins stan­dar­di­sées. Ce que nous pro­po­sons, c’est vrai­ment du sur-me­sure. » Un tour de force pour le room ser­vice, quand il faut par­cou­rir une cin­quan­taine de ki­lo­mètres pour pas­ser d’une chambre à l’autre... Chaque ma­tin, un éton­nant jeu de pistes s’en­gage pour li­vrer les pe­tits dé­jeu­ners dans chaque mai­son – avec, tou­jours, le bouquet de fleurs du ma­quis. Cet été, l’évé­ne­ment à ne pas manquer se tient sur la plage d’er­ba­ju, le 18 août. Pour fê­ter la pleine lune, on sor­ti­ra à la nuit tom-

bée les nappes blanches bor­dées de plus de 3 000 bou­gies po­sées sur le sable. Après la so­pra­no Ju­lia Knecht, ac­com­pa­gnée en 2015 des mu­si­ciens de l’opé­ra de Lyon, les voix du groupe corse I Surgh­jen­ti s’élè­ve­ront vers le ciel pour faire dan­ser les étoiles pen­dant le dî­ner des convives. Le bon­heur et l’au­then­ti­ci­té à la corse ont un prix. Il dé­marre à 930 eu­ros pour une nuit à deux dans la ber­ge­rie A Fi­let­ta (la fou­gère), avec vue sur la val­lée et la mer, et pos­si­bi­li­té d’ac­cueillir un troi­sième in­vi­té. À l’image du mer­cure, les prix grimpent en flèche, jus­qu’à 4 800 eu­ros la nuit : l’ed­de­ra (le lierre) re­çoit jus­qu’à douze per­sonnes à quelques mètres du ri­vage, sur 230 m2 et avec une ber­ge­rie an­nexe. En plus du sau­na et du ham­mam, une pis­cine et une pe­tite crique, avec bar à usage pri­va­tif et es­pace de soins, sont à dis­po­si­tion. L’été der­nier, le prix des va­cances du couple Sar­ko­zy, es­ti­mé à 67 000 eu­ros par Le Ca­nard en­chaî­né, avait pro­vo­qué une ré­ac­tion alam­bi­quée de Ca­na­rel­li. Son com­mu­ni­qué à l’agence France Presse ci­tait l’exemple « d’une ber­ge­rie pour deux per­sonnes dans les terres af­fi­chée à 4 500 eu­ros la se­maine ». Des ta­rifs « bien loin des sommes folles évo­quées », avait-il pré­ci­sé. En réa­li­té, la note de ce sé­jour, ré­glée par Car­la Bru­ni, s’est mon­tée à 56 000 eu­ros. Sans ris­tourne, mal­gré le bruit qu’a fait cir­cu­ler l’an­cien chef de l’état. « À Mur­to­li, on ne fait pas de prix, confirme un ex-em­ployé. Pour per­sonne, même si cer­tains de­mandent tou­jours. » Sar­ko­zy n’en a pas pris om­brage, il est de re­tour en fa­mille cet été pour ses va­cances. Avec ses 5 chambres, ses 4 salles de bains, sa dé­pen­dance, son ham­mam, A Lic­cia (le chêne vert), la ber­ge­rie oc­cu­pée par le couple, est une des plus belles bâ­tisses du do­maine. De quoi être à l’aise, puisque dix per­sonnes peuvent s’y ins­tal­ler, sur trois étages. On y dîne et dé­jeune sous les chênes, sur une ter­rasse en bois des­ser­vant le sa­lon d’été, juste sous la cui­sine d’ex­té­rieur. De­puis le bas­sin de nage, la vue sur la val­lée et la mer est épous­tou­flante. On a l’im­pres­sion de flot­ter au mi­lieu des cy­près, des oli­viers, des bou­quets de la­vande et des mu­rets de pierre. Pour se dé­gri­ser, une douche d’eau claire a été ins­tal­lée sous une grotte, à même le gra­nit. Le choix de cette de­meure po­sée sur un contre­fort ré­pond à des im­pé­ra­tifs de sé­cu­ri­té. De­puis sa villa, Ca­na­rel­li veille per­son­nel­le­ment à la tran­quilli­té de ses hôtes : au­cun vé­hi­cule em­prun­tant la piste unique qui grimpe et s’en­fonce dans le ma­quis ne peut échap­per à sa vigilance. « Mur­to­li, c’est Ro­bin­son Cru­soé avec le ser­vice cinq étoiles », ré­sume Pierre Charon, qui se rend chaque été sur l’île de­puis quinze ans. Le sé­na­teur ré­pu­bli­cain ne manque ja­mais, deux fois par sai­son, de pas­ser au res­tau­rant : « Mais on ne dé­barque pas comme ça. Paul est très ac­cueillant mais im­pos­sible d’ar­ri­ver à l’im­pro­viste. Il ne faut pas ou­blier qu’en Corse, même si on paie, on reste des in­vi­tés. »

Paul Ca­na­rel­li exa­mine le pro­fil de chaque client et ses re­com­man­da­tions, puis tranche. Il les choi­sit très par­ci­mo­nieu­se­ment. Même pour un simple dé­jeu­ner ou dî­ner dans un des trois res­tau­rants du do­maine (dont La Grotte, creu­sé dans une ca­vi­té na­tu­relle, et la Ferme, dont les me­nus portent jus­qu’à la fin de l’été la si­gna­ture des Pa­caud père et fils, six étoiles Mi­che­lin à eux deux), la sélection est dras­tique. Cer­tains trouvent tou­jours les portes fer­mées, quand bien même ils dé­barquent d’un énorme yacht ou voi­lier mouillant dans la baie de Roc­ca­pi­na. Les clients russes, de plus en plus pré­sents en Corse, sont po­li­ment priés de flam­ber de l’autre cô­té de l’île, à Por­to-vec­chio. Les stars amé­ri­caines 50 Cent, Snoop Dogg et Pa­ris Hil­ton, avec leurs ex­cès et leur par­fum de scan­dale, ont aus­si été soi­gneu­se­ment te­nues à l’écart. Même re­fus pour les res­sor­tis­sants des pays du Golfe. Ju­gés bor­der­line et im­pos­sibles à ca­na­li­ser, ceux-là sont per­so­na non gra­ta. Pour pro­té­ger ce monde idyl­lique des in­tru­sions, rien n’est né­gli­gé. Tous les ac­cès sont ver­rouillés. À l’in­té­rieur du do­maine, des gar­diens pa­trouillent sur la plage et sur les pistes de terre, pen­dant que des ca­mé­ras scrutent le moindre dé­tail et dé­vi­sagent le vi­si­teur qui s’avance au por­tail de la très dis­crète en­trée.

On croise pas mal de grands flics à Mur­to­li qui n’ont pour­tant pas d’émo­lu­ments de stars : Jean-louis Fia­men­ghi, ex-di­rec­teur du 36, quai des Or­fèvres, Ange Man­ci­ni, conseiller ren­sei­gne­ment de l’ély­sée, ou Ber­nard Squar­ci­ni (sur­nom­mé Le Squale) long­temps n°2 des Ren­sei­gne­ment gé­né­raux, puis boss de la DGSI, font par­tie des in­times et veillent sur la bonne étoile de Mur­to­li et de son pro­prié­taire. Ceux-là ont sui­vi l’évo­lu­tion de la dy­nas­tie Ca­na­rel­li. « Il faut com­prendre Mur­to­li comme un tout : pour les jeunes, vous avez la boîte de nuit la Via Notte ( fon­dée par Paul Ca­na­rel­li), pour ceux qui veulent voir du monde, le Ca­la Ros­sa (un hô­tel quatre étoiles dou­blé d’une table étoi­lée pro­prié­té du père Ca­na­rel­li, ndlr), et pour les er­mites ou les rendez-vous dis­crets, le do­maine », ré­sume Le Squale, ad­mi­ra­tif de cet écha­fau­dage. Au départ, l’af­faire n’avait pour­tant rien d’une si­né­cure. Les terres de Mur­to­li, le grand-père Ca­na­rel­li les a ache­tées au siècle der­nier, dans l’entre-deux-guerres. Ce ma­qui­gnon a fait for­tune en dé­cro­chant les mar­chés de four­ni­ture en viande de l’ar­mée. Pour nour­rir la troupe, il livre ses bêtes dans les ci­ta­delles du sud de l’île, et les dé­coupe sur place, à l’in­té­rieur des en­ceintes for­ti­fiées. Dans les an­nées 1970, la fa­mille aban­donne la boucherie et se re­con­ver­tit dans l’hô­tel­le­rie. Au Ca­la Ros­sa, Paul ap­prend le mé­tier, puis com­mence à vo­ler de ses propres ailes à la tête de la Via Notte, un res­tau­rant-boîte de nuit tou­jours en vogue. À la fin de la dé­cen­nie 1980, il s’in­té­resse à Mur­to­li. Au mo­ment du par­tage des terres, un dif­fé­rend fa­mi­lial éclate. Paul a ré­cu­pé­ré la moi­tié des 700 hec­tares de la pro­prié­té. Il lui fau­dra des an­nées pour ré­gler cette ques­tion fon­cière, avant d’étendre son royaume. « Mur­to­li, c’est une ex­pé­rience », aime ré­pé­ter Paul Ca­na­rel­li. Voi­là un quart de siècle qu’il mo­dèle et amé­nage la val­lée de l’or­to­lo se­lon ses in­tui­tions et ses en­vies. « J’ai tou­jours ai­mé les vieilles pierres, confie-t-il à GQ, mais au dé­but, je n’avais pas de vi­sion, ni ré­fé­rence. Juste l’en­vie de faire re­vivre ce lieu que j’ai connu avec mon grand-père, et sur le­quel il avait ses vaches. » Pour en ra­con­ter la lé­gende, Ca­na­rel­li, teint hâ­lé, che­veux poivre et sel, joues man­gées par une barbe de trois jours, ne laisse à per­sonne le soin de le faire à sa place. Au prix par­fois de cer­taines li­ber­tés, comme quand son di­rec­teur pré­sente au vi­si­teur « la mai­son du grand-père » face à la mer, d’où tout se­rait par­ti… En réa­li­té, elle n’exis­tait pas, pas plus que les autres ex-ber­ge­ries sur les­quelles au­raient été re­cons­truites les mai­sons ac­tuelles. Mais peu im­porte, l’his­toire est belle. Et le soir, à l’heure du mus­cat, quand re­monte du ma­quis un par­fum de pa­ra­dis après une jour­née de feu, les puis­sants goûtent ce sup­plé­ment d’au­then­ti­ci­té. Le charme de Mur­to­li et ses par­rai­nages in­fluents n’épargnent pas à son pro­prié­taire des sou­cis ju­di­ciaires. En confir­mant en mai que la tour gé­noise sur­plom­bant la crique du do­maine ap­par­tient à Anne de Car­buc­cia, la cour d’ap­pel de Bas­tia a re­lan­cé un do­mi­no ju­di­ciaire. Voi­là plus de dix ans que Paul Ca­na­rel­li conteste à cet ex-man­ne­quin corse ma­rié à un in­dus­triel ita­lien cette pro­prié­té, se per­met­tant d’en chan­ger les ser­rures, d’amé­na­ger l’in­té­rieur et un temps de la louer. Cette dé­ci­sion pré­sage mal d’une autre plainte, pé­nale, pour ex­tor­sion et vio­la­tion de do­mi­cile, ins­truite par une juge pa­ri­sienne de­puis le 17 mars 2015. Ce n’est pas la seule pro­cé­dure en cours, loin de là. Les services de l’état et l’as­so­cia­tion éco­lo­giste U Le­vante re­prochent de leur cô­té au maître de Mur­to­li de trans­va­ser d’im­por­tantes quan­ti­tés de sable au mé­pris des di­rec­tives eu­ro­péennes sur les es­pèces pro­té­gées. Un pro­cès doit se te­nir en ap­pel cou­rant 2016.

« Beau­coup de gens ja­lousent sa réus­site », plaide en dé­fense son ami Pierre Charon, tou­jours là en cas de be­soin. De son cô­té, le par­quet na­tio­nal fi­nan­cier exa­mine les fi­nan­ce­ments de ses af­faires en pro­ve­nance du Luxem­bourg, soup­çon­nant un blan­chi­ment de fraude fis­cale. À Mar­seille, le juge Guillaume Co­telle enquête, lui, pour fraude fis­cale. Et voi­là, dans cet im­pres­sion­nant feu d’ar­ti­fice ju­di­ciaire, que Ca­na­rel­li se voit même re­pro­cher son hos­pi­ta­li­té. À l’été 2015, il a été mis en exa­men pour re­cel de mal­fai­teurs, après avoir hé­ber­gé un vieil ami dans une de ses de­meures : JeanLuc Ger­ma­ni, le fu­gi­tif le plus re­cher­ché de France – et qui a été condam­né en fé­vrier à six ans de pri­son pour la pré­pa­ra­tion d’un assassinat per­pé­tré en 2008, peine qui se ra­joute à six autres an­nées de pri­son dans l’af­faire du Wa­gram, le cercle de jeu pa­ri­sien. Sur les smart­phones de Ca­na­rel­li, les en­quê­teurs ont re­trou­vé des photos ho­ro­da­tées des deux hommes en­semble. Les ca­vales sont une autre tra­di­tion lo­cale... Il y a vingt-trois ans, le Mur­to­li d’au­jourd’hui n’était pas même un songe. Ca­na­rel­li ve­nait d’ache­ver sa pre­mière mai­son, celle du bord de mer. À l’époque, Ri­chard Ca­sa­no­va était dé­jà en fuite. Lé­gende du grand ban­di­tisme in­su­laire, homme du casse de l’union des banques suisses à Ge­nève en 1990 (dont le bu­tin de 18,9 mil­lions d’eu­ros n’a ja­mais été re­trou­vé), le Bas­tiais était une fi­gure do­mi­nante de la Brise de mer, équipe qui a ré­gné pen­dant trois dé­cen­nies sur la cri­mi­na­li­té fran­çaise. En cette dé­cen­nie 1990, cer­tains vi­si­teurs se sou­viennent com­ment, à chaque fe­nêtre et angle de la bâ­tisse, « Ri­chard le men­teur » avait dis­po­sé des armes et des mu­ni­tions, prêt à sou­te­nir un siège. L’ar­se­nal n’a pas eu à ser­vir, même quand, par­fois, un de ces vi­si­teurs por­tait dans son blou­son une carte tri­co­lore de la... po­lice : Ro­ger Ma­rion. En­semble, sous la pun­ta di u Gre­cu (la pointe du Grec), le grand flic et le voyou en ca­vale dis­cu­taient comme les meilleurs amis du monde. Ro­ger Ma­rion a en­suite fait une belle car­rière. Un temps pla­car­di­sé, il a ten­té de se re­mettre

en selle en fré­quen­tant as­si­dû­ment l’en­tou­rage de DSK avant l’élec­tion présidentielle de 2012, et en rê­vant d’un poste place Beau­vau. Ses amis de Mur­to­li l’ont ap­puyé, mais le des­tin noué dans le se­cret d’une chambre d’hô­tel de New York en a dé­ci­dé au­tre­ment. Ri­chard Ca­sa­no­va, lui, a été as­sas­si­né le 23 avril 2008 à Por­to-vec­chio. Sa veuve San­dra, la soeur de Jean-luc Ger­ma­ni, a li­vré quelques clés de l’his­toire se­crète de Mur­to­li sur pro­cès-ver­bal. « Ri­chard et moi sommes par­rain et mar­raine d’un fils de Paul Ca­na­rel­li, alors c’est un peu comme de la fa­mille », a-t-elle ex­pli­qué de­vant le juge d’ins­truc­tion. Cette pré­ci­sion, en­core : « Nous étions lo­gés gra­cieu­se­ment, soit dans une des mai­sons du do­maine, soit chez Paul lui-même. » Le jour de son assassinat, les po­li­ciers ont trou­vé dans la voi­ture de Ca­sa­no­va un double pass ou­vrant le por­tail du do­maine. Alors, ve­nai­til à Mur­to­li seule­ment en ami ? Le do­maine a-t-il un (ou des) pro­prié­taire(s) of­fi­cieux ? « La ques­tion de sa­voir qui sont les vé­ri­tables pro­prié­taires de Mur­to­li, on a ou­blié de se la po­ser », souffle à GQ un po­li­cier in­su­laire de haut rang. Elle de­meure. « L’ori­gine des fonds n’a peut-être pas été étu­diée en son temps », concède Pa­trick de Fir­mas, vice-pro­cu­reur de la Ré­pu­blique à Ajac­cio. Au bas mot, la construc­tion de chaque ber­ge­rie (pra­ti­que­ment toutes sans per­mis...) – par­mi les­quelles A Pi­va­rel­la et l’ar­ba San­ta, ou­vertes l’été der­nier – a coû­té 2 mil­lions d’eu­ros. Et il y a tout le reste, les ter­rains, les équi­pe­ments, les tra­vaux... Des in­ves­tis­se­ments consi­dé­rables. « Le père de Paul Ca­na­rel­li avait des moyens mais cer­tai­ne­ment pas de quoi ache­ter tout ce que son fils pos­sède », souffle l’ex-pa­tron de la PJ d’ajac­cio Di­mi­trius Dra­gac­ci. « On a des dif­fi­cul­tés à iden­ti­fier à qui ap­par­tiennent les ter­rains », concède-t-on au par­quet. Se­lon Claude Chos­sat, le pre­mier re­pen­ti du mi­lieu corse, long­temps pe­tite main de Fran­cis Ma­ria­ni (ri­val de Ca­sa­no­va, lui aus­si as­sas­si­né), le do­maine a ser­vi à blan­chir les fonds cri­mi­nels de la Brise. Une thèse que semble va­li­der le com­mis­saire Dra­gac­ci. « Les vé­ri­tables pro­prié­taires, ce sont les membres de la fa­mille de Ri­chard Ca­sa­no­va : les Ger­ma­ni et la soeur de Ca­sa­no­va. Ca­na­rel­li, lui, est un prête-nom, ce­lui qui se dé­place pour les pro­cès en jus­tice. » En dé­pit des nuages ju­di­ciaires sur sa tête, Ca­na­rel­li n’a pas l’air sou­cieux. Ils n’ont pas d’avan­tage d’in­ci­dence sur la clien­tèle, qui conti­nue d’af­fluer. Cette an­née en­core, sur les rives de l’or­to­lo, le do­maine a af­fi­ché com­plet bien avant l’été. « Il agit comme un voyou, mais les gens passent un trop bon mo­ment pour ne pas fer­mer les yeux, ré­sume Jean-pierre Ver­si­ni Cam­pin­chi, l’avo­cat d’anne de Car­buc­cia. Et c’est l’un des seuls en­droits au monde où les puis­sants peuvent ra­me­ner une fille sans avoir un pa­pa­raz­zi. Ils sont tous là, hommes d’af­faires ve­nant en va­cances ou si­gnant des contrats, élus, grouillots de la po­li­tique. » De fait, la tran­quilli­té est as­su­rée à Mur­to­li. Paul Ca­na­rel­li n’aime pas les pa­pa­raz­zis. Ils ne sont pas les bien­ve­nus, et ici le mot prend tout son sens pour ceux qui en­freignent « la règle ». L’île sait gar­der les se­crets. Dans Ma­riage en douce (Équa­teurs), la jour­na­liste du Monde Ariane Che­min a ex­hu­mé un pré­cé­dent de lé­gende : en 1963, Ro­main Ga­ry et Jean Se­berg s’étaient unis en ca­ti­mi­ni dans un pe­tit village plus au nord, dans la baie d’ajac­cio. Dans le ma­quis de Mur­to­li aus­si, cer­tains viennent vivre leurs idylles clan­des­tines. Pen­dant plu­sieurs étés, le do­maine a abri­té les amours ca­chées de Jean Du­jar­din et Alexan­dra La­my, avant que les deux co­mé­diens n’of­fi­cia­lisent leur re­la­tion. Par­fois, la scène est im­pro­bable : en 2011, le se­cré­taire d’état au Tou­risme Frédéric Le­febvre vient en vi­site of­fi­cielle chez son ami Ca­na­rel­li, sui­vi d’une dé­lé­ga­tion de jour­na­listes et d’élus lo­caux. Do­mi­nique Buc­chi­ni se sou­vient de la sur­prise de la pe­tite troupe, ar­ri­vée de­vant la ber­ge­rie, quand Thier­ry Ar­dis­son avait ou­vert la porte. « Il y avait une pe­tite pis­cine et il était ac­com­pa­gné d’une mi­di­nette as­sez jeune, par rap­port à lui », s’amuse l’ex-pré­sident com­mu­niste de l’as­sem­blée de Corse. Aus­si sur­pris l’un que l’autre, Le­febvre et Ar­dis­son s’étaient pro­mis de dé­jeu­ner en­semble, une fois ren­trés à Pa­ris. Jo­sé Strom­bo­ni, lui, n’est pas client du do­maine mais il en connaît tous les re­liefs. Cet au­dio­pro­thé­siste dingue de my­tho­lo­gie en est convain­cu, la val­lée de l’or­to­lo est bien une terre pro­mise. À croire les écrits de ce­lui qui fut un des pre­miers mi­li­tants clan­des­tins de la cause corse, son des­sin est iden­tique à ce­lui de l’eden des su­mé­riens. Pour une rai­son toute simple : les ori­gines de la ci­vi­li­sa­tion mé­so­po­ta­mienne se trouvent en Corse ! Paul Ca­na­rel­li se re­dresse dans son fau­teuil, pose ses Ray-ban sur la table basse et nous fixe. Évi­dem­ment, il connaît Strom­bo­ni et ses his­toires à dor­mir de­bout sur la val­lée de l’or­to­lo/eden. Elles semblent l’amu­ser. « Je ne vais pas vous dire que c’est vrai, mais ça m’in­té­resse de le croire », souffle ce­lui qui, à au­cun mo­ment, n’au­ra lâ­ché le nom du moindre client.

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