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Dé­cryp­tage

GQ (France) - - Décryptage -

uand GQ m’a de­man­dé si j’étais ins­pi­ré par Kim Kar­da­shian, je ve­nais juste de re­gar­der en VOD Le Casse du siècle, l’his­toire de la crise des sub­primes. J’ai tou­jours fait ce lien entre le cré­dit ban­caire et le suc­cès dont est cré­di­té Kim Kar­da­shian, pen­sant sa réus­site fon­dée – comme les sub­primes – sur une im­mense bulle spé­cu­la­tive. Sauf qu’une bulle ça gonfle, ça gonfle, puis ça ex­plose à un mo­ment. Kim Kar­da­shian n’a fait que gon­fler, len­te­ment, sû­re­ment, pa­tiem­ment de­puis sa pre­mière ap­pa­ri­tion dans L’in­croyable Fa­mille Kar­da­shian, le feuille­ton de té­lé­réa­li­té qui l’a ré­vé­lée il y a… neuf ans. Sans ja­mais ex­plo­ser. Kim a gran­di à son rythme. Cette reine du buzz et du sel­fie est une lente, un die­sel. Cette fille est « po­sée » comme disent les ados quand ils s’ins­tallent de­vant leur or­di pour ma­ter les You­tu­beurs. Ce sont ses vi­déos et ses photos qui m’ont fait re­pé­rer ce train de sé­na­trice, cette cé­lé­bri­té pro­gres­sive, cette force tran­quille. L’icône mo­bile est en réa­li­té une puis­sance im­mo­bile. Voyez-la nue de­vant le mi­roir de sa salle de bains, Kim est dé­jà sa sta­tue de cire chez Ma­dame Tus­sauds. La Kar­da­shian toute à son oeuvre ap­pli­quée n’est pas une agi­tée, il y a chez elle une at­ten­tion sage qui chasse le na­tu­rel et le moindre faux mou­ve­ment. Ja­mais les che­veux de Kim ne volent vrai­ment au vent, et ses boucles noires semblent tout droit sor­ties d’un moule. Il y a du Kim Jung-un dans Kim, tant elle est fi­gée dans son rôle, tel le dic­ta­teur nord-co­réen dont les ogives me­nacent le monde, les obus au­to­dres­sés de Kim me laissent son­geur. En fait, elle sculpte en même temps sa poi­trine et sa pos­ture de­puis des an­nées, fi­dèle à la ra­cine ar­mé­nienne de son nom, Kar­dash, qui si­gni­fie tailleur de pierre. Kim est cal­caire, pas du tout « wilde » comme la Kim que j’ai fol­le­ment ai­mée dans les an­nées 1980. Plus le temps passe plus elle sé­di­mente dans l’opi­nion. Elle peut tout endurer à la fa­çon d’un gloss wa­ter­proof ou d’un ver­nis an­ti­choc bien éta­lé. Pour­quoi y a-t-il quelque chose plu­tôt que rien ? Kim Kar­da­shian plu­tôt que rien ? D’où vient cette fille qui n’a rien d’une co­mète pas­sa­gère et m’évoque un im­mense puzzle dont chaque pièce se­rait un sel­fie ? Kim est tout sauf une frac­tion de se­conde. La So­cié­té du spec­tacle de Guy De­bord ou le quart d’heure de cé­lé­bri­té de Wa­rhol ne se­ront d’au­cun se­cours. Même L’ère du vide de Gilles Li­po­vets­ky sor­ti en 1983 – elle avait 3 ans – qui plante le dé­cor de l’éco­sys­tème où s’épa­noui­ra la jeune femme (nar­cis­sisme, fé­mi­nisme, in­for­ma­tique) ne dit pas pour­quoi elle in­carne au­jourd’hui ce qui est dé­si­rable, consom­mé, par­ta­gé et mo­né­ti­sé. « Com­mu­ni­quer pour com­mu­ni­quer, s’ex­pri­mer sans autre but que de s’ex­pri­mer et d’être en­re­gis­tré par un mi­cro­pu­blic, le nar­cis­sisme ré­vèle ici comme ailleurs sa conni­vence avec la désub­stan­tia­li­sa­tion post­mo­derne, avec la lo­gique du vide. » Rien n’ex­plique pour­quoi c’est « elle ». C’est l’été. Je dé­range en va­cances le so­cio­logue Guillaume Er­ner, éga­le­ment ani­ma­teur des « Ma­tins de France Cul­ture », au­teur de La Sou­ve­rai­ne­té du people. « Oui, pour­quoi elle ? ». Ça m’amuse de l’en­tendre m’ex­pli­quer qu’il n’est pas un « spé­cia­liste » de Kim Kar­da­shian. Qui ose­rait en faire pro­fes­sion ? « Elle est cé­lèbre d’être cé­lèbre, comme di­sait l’his­to­rien amé­ri­cain Da­niel J. Boors­tin. C’est la pre­mière qui sup­prime la médiation entre elle et nous. Pas de ga­te­kee­per, pas d’in­ter­mé­diaire, d’at­ta­ché(e) de presse. C’est elle qui dé­cide si elle veut de toi. » Cé­lèbre d’être cé­lèbre…

Com­pa­gnon de for­tune

« Fa­mous » chante son ma­ri Ka­nye West dans son der­nier clip. Il se met en scène avec sa femme-fesses (chez Kim, les fesses sont un iden­ti­fiant aus­si pré­cis que le vi­sage chez Le­vi­nas) dans un gi­gan­tesque lit rem­pli de people dont un so­sie de Do­nald Trump. Kim a trou­vé chez le rap­peur non pas le mau­vais gar­çon qui fait trans­pi­rer les jeunes filles mais le par­te­naire, l’as­so­cié de son pro­jet mi­nu­tieux, le com­pa­gnon de for­tune. Après Ray J, l’homme de la sex­tape tour­née en 2003, après le bas­ket­teur Kris Hum­phries, ma­rié-di­vor­cé en trois mois, elle épouse l’ami Ka­nye à Flo­rence le 21 oc­tobre 2013, dans un dé­cor me­rin­gué. Juste avant, les fian­cés se sont of­fert Ver­sailles. C’es­tà-dire un peu d’éter­ni­té. Un ma­riage et deux en­fants plus tard, Kim a en­fin com­po­sé sa fa­mille, elle qui vient d’une tri­bu fol­le­ment dé­com­po­sée. Dans ce clan, ma­riages, naissances, di­vorces et re­ma­riages se trans­forment en bu­si­ness et per­so­nal bran­ding. Les Kar­da­shian « Mai­son fon­dée en… » sont de bons ar­ti­sans de la no­to­rié­té, la vraie, celle qui se vend cher. Le père, Ro­bert, se fait un nom en dé­fen­dant O.J. Simp­son dans un pro­cès ul­tra-ca­tho­dique. Et la mère, Kris Jen­ner, est l’al­chi­miste qui trans­forme le plomb de la vie pri­vée en or. Elle dis­til­le­ra d’ailleurs par le me­nu ses in­fi­dé­li­tés dans Kris Jen­ner… And All Things Kar­da­shian pa­ru en 2012. Elle épouse en se­condes noces le spor­tif Bruce Jen­ner, de­ve­nu l’an der­nier Cait­lyn Jen­ner au terme du chan­ge­ment de sexe le plus mé­dia­ti­sé de tous les temps. Dans la fa­mille Kar­da­shian, on n’a pas du pé­trole comme chez les Ewing de Dal­las, mais on a une in­ti­mi­té. Un terme ré­sume par­fai­te­ment le coa­ching as­su­ré par « ma­man » pour l’édu­ca­tion des en­fants : mo­ma­ger. Contrac­tion de mom et ma­na­ger. Chez les Kar­da­shian, l’exis­tence se mo­né­tise : un di­vorce de­vient livre, une cou­che­rie sex­tape, un ma­riage l’acte fon­da­teur d’un bu­si­ness plan. Mais rien ne se­rait ar­ri­vé sans Steve Jobs et la ré­vo­lu­tion mo­bile qui offrent à Kim l’ou­til tech­no­lo­gique de sa su­pré­ma­tie mon­diale. Grâce à l’ex­plo­sion des té­lé­com­mu­ni­ca­tions et des ré­seaux so­ciaux, elle de­vient une star so­ciale. La ca­mé­ra a fait Ma­ri­lyn, la photo Cin­dy Craw­ford, les ta­bloïds Pa­ris Hil­ton, mais

le mo­bile a ins­tal­lé Kim Kar­da­shian au coeur du ré­seau des ré­seaux. L’éco­sys­tème de la start-up Kar­da­shian c’est le web 2.0 : 28 mil­lions de fans sur Fa­ce­book, 42 mil­lions de fol­lo­wers sur Twit­ter, 76 mil­lions d’abon­nés sur Ins­ta­gram. La ma­trone du web est une co­pro­duc­tion, un être par­ti­ci­pa­tif et col­la­bo­ra­tif, une reine dont cha­cune des abeilles fa­brique la ruche pla­quée or. Pour m’as­su­rer du mo­dèle éco­no­mique, j’ap­pelle un co­pain du Bos­ton Consul­ting Group : « C’est en fait as­sez clas­sique, me chu­chote le part­ner qui veut conser­ver l’ano­ny­mat (Kar­da­shian n’est pas cliente, pas en­core…), c’est un genre de ce­le­bri­ty bu­si­ness (spon­so­ring de marques, ligne cos­mé­tique), mais elle a su oc­cu­per un es­pace lais­sé libre sous l’ère pré­di­gi­tale . » L’offre est simple : pé­né­trer chez elle, se sen­tir ad­mis dans son sa­lon de cuir blanc pour re­cueillir ses vraies-fausses confi­dences, ses se­crets de beau­té, faire connais­sance avec ses best friends et ache­ter des crèmes et des fers à fri­ser. En dix ans, Kim a pro­duit quatre par­fums, tour­né dans un film ja­mais dis­tri­bué en France, fait une chan­son, mais son mé­tier ce n’est pas ça. J’ai com­pris en consul­tant sa page Wi­ki­pé­dia. Elle contient naï­ve­ment une ru­brique « vie pri­vée ». Mais jus­te­ment, le job de Kim, c’est sa vie pri­vée, stric­te­ment. « Un­lock my world » su­surre au vi­si­teur son ap­pli mo­bile comme pour pi­ra­ter sa salle de bains. Ici, tout se mé­lange : la per­sonne et l’image de syn­thèse. Kim vient de créer sa propre ga­le­rie d’emo­jis bap­ti­sés KIMOJI. On y re­trouve son fes­sier et sa poi­trine cho­si­fiés en smi­leys. Kim réa­lise ain­si la fu­sion par­faite de Pho­to­shop et de la chi­rur­gie es­thé­tique en un être hy­bride qu’on peut aus­si té­lé­char­ger dans un vi­deo game gir­ly. Le jeu Kim Kar­da­shian : Hol­ly­wood a sé­duit 40 mil­lions d’uti­li­sa­teurs et rap­por­té des mil­lions de dol­lars de­puis 2014. Pen­dant que la presse amé­ri­caine vi­vait la crise du pa­pier, Kim rat­tra­pait le temps per­du sur Google. Cette po­si­tion cen­trale au pays des mots-clés et des oc­cur­rences est consa­crée en 2014 par la une du ma­ga­zine Pa­per, une re­vanche sur les snobs qui ne se ré­si­gnaient pas à la voir en cou­ver­ture de Vogue quelques mois plus tôt. « Break the In­ter­net », cas­ser l’in­ter­net pro­met le ca­nard qui offre au lec­teur un point de vue im­pre­nable sur la plus (dé)cu­lot­tée des cal­li­pyges. Il au­ra fal­lu sept ans à Kim pour faire ins­crire son der­rière au pa­tri­moine ana­to­mique de l’hu­ma­ni­té. Mais quelle dif­fé­rence avec les mil­lions de po­po­tins ex­po­sés sans pu­deur de­puis que le monde est toile ? Je me risque ici à une in­ter­pré­ta­tion per­son­nelle. Kim a fait du gros cul un droit, de la ron­deur un ac­quis so­cial. Kim a pro­vo­qué en dix ans une sorte de Brexit de la fé­mi­ni­té. à l’ère du vide, elle a ré­ha­bi­li­té le plein, ce qui suf­fit à jus­ti­fier sa contri­bu­tion à une forme de fé­mi­nisme low cost. De­puis 72 heures que je re­garde ses photos, en long, en large, en re­lief et en tra­vers, je ne tombe ja­mais exac­te­ment sur la même per­sonne. Cette fille, d’un cli­ché à l’autre, ne se res­semble ja­mais, et c’est une autre de ses qua­li­tés. Elle est chan­geante, in­sai­sis­sable, évoque soit ces MILF croi­sées dans les bou­tiques chics et bling de l’ave­nue Mon­taigne, soit ces mi­di­nettes aux che­veux un peu trop noirs. On l’a croi­sée ici ou là. On a dé­jà vu ce nez ou cette bouche quelque part. Blo­gueuse beau­té uni­ver­selle, Kim est l’ap­par­te­ment té­moin de tous les ar­ti­fices qu’offre au­jourd’hui l’in­dus­trie cos­mé­tique pour lut­ter contre le temps. Je vous l’ai dit, il y a de la pa­tience chez cette fille. C’est une la­bo­rieuse de la beau­té, une sta­kha­no­viste du Rim­mel, une ou­vrière du fond de teint ! Elle en de­vient si com­mune qu’elle par­vient à être un mor­ceau de vous et un chouïa de moi. D’ins­ta­gram à Youtube, de peo­po­le­ries en bad buzz, de duck faces en dé­col­le­tés plon­geants, je ne suis pas bla­sé car j’irais bien dor­mir dans sa bai­gnoire. D’elle, j’ai une en­vie tran­quille car il y a dans ses photos quelque chose de se­rein et neutre qui pousse à fan­tas­mer une pa­pouille pen­dant qu’elle fait sa sieste, yeux grands ou­verts. Le compte pa­ro­di­co-phi­lo­so­phique qui lui est dé­dié sur Twit­ter dit bien cet éti­re­ment du temps et du dé­sir qui m’em­porte quand je mate l’être et le séant. @Kim­kier­ke­gaard a pos­té ce­ci, il y a quelques se­maines : « Dans l’avion, en­vie de créer un par­fum qui sen­ti­rait l’en­nui. » N’est-ce pas l’en­nui qui donne en­vie de consom­mer les

êtres et les choses ? L’en­nui de Kim a un pas­sé mais a-t-il un ave­nir ? Ma convic­tion est que la Kim­ma­nia va du­rer long­temps mais au­tre­ment. Son image va se bo­ni­fier. Elle se­ra bien­tôt un pi­lier du sys­tème, une tranche de vie col­lec­tive pour beau­coup de jeunes filles qui gran­di­ront et ap­pel­le­ront leur fils Saint ou leur fille North. Kim va se ré­in­car­ner en autre chose. Elle ar­rê­te­ra pro­gres­si­ve­ment les bad buzz pour faire des dî­ners de charité. Cette mé­ta­mor­phose de la dis­si­dence en confor­misme a dé­mar­ré avec son ma­riage (elle ac­cole dé­sor­mais West à son pa­tro­nyme), avec ses gros­sesses mais, sur­tout, avec sa vi­site l’an der­nier en Ar­mé­nie, la terre de ses an­cêtres. Par ce voyage, Kim a dit au monde qu’elle avait des ra­cines et pas seule­ment une adresse IP. Kim va chan­ger. Consi­dé­rée comme un sym­bole de cor­rup­tion de la jeunesse en Iran à cause de son compte Ins­ta­gram, qui sait si Kim ne va pas de­ve­nir une icône des droits de l’homme ? Et ga­gner en den­si­té. Elle vo­te­ra même à l’élec­tion présidentielle amé­ri­caine. Pas pour Trump, dont le mo­dèle de conquête de l’opi­nion res­semble pour­tant au sien : un buzz par jour… Mais ça, c’était avant. Au­jourd’hui, Kim a vo­ca­tion à se taire. C’est même son se­cret em­prun­té à la po­li­tique : plus on en montre, moins on en dit. Je songe au Si­lence des agneaux dans le­quel Han­ni­bal Lec­ter pose cette colle à l’agent Star­ling « Que dé­sire-t-on agent Star­ling ? ». Pas de ré­ponse. « Ce que l’on voit sou­vent agent Star­ling. » Eh bien je suis comme tout le monde. Plus je vois Kim, plus je l’ad­mets. Plus je la to­lère, plus je l’ac­cepte. Et plus je la dé­sire. Ce dé­sir culmine quand elle porte sa cou­leur pré­fé­rée, ces robes cou­leur chair qui rap­pellent que sa fa­çon d’être vê­tue en pu­blic est la nu­di­té.

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