Dans le se­cret des tubes de Ri­han­na, Ka­ty Per­ry…

En quelques an­nées, le rap­peur de To­ron­to est de­ve­nu le fai­seur de hits le plus puissant et fas­ci­nant de la pla­nète. Sa force : avoir ré­vo­lu­tion­né le « rap game » en as­su­mant ce qui était jusqu’alors in­ter­dit dans le mi­lieu, une vul­né­ra­bi­li­té com­plexe. Pl

GQ (France) - - La Une - Par Étienne Me­nu

Avant de lou­per sa tête de­vant le but de Rui Pa­tri­cio en fi­nale de l’eu­ro, An­toine Griez­mann avait mar­qué tel­le­ment de buts qu’il avait pu se payer le luxe de les cé­lé­brer de dif­fé­rentes ma­nières. En quarts de fi­nale contre l’is­lande, il jouait les pa­pas trop mi­gnons en su­çant son pouce face à la ca­mé­ra : un clin d’oeil à sa pe­tite fille, Mia. Et après ses buts contre l’ir­lande et l’al­le­magne, « Gri­zou » s’était dan­di­né sur le ga­zon, les mains for­mant des té­lé­phones ima­gi­naires près des oreilles : une ré­fé­rence ma­ni­feste à Drake et à un des pas de danse qu’il ef­fec­tuait dans le clip vi­ral de son tube de l’été 2015, « Hot­line Bling ». Drake, c’est ce rap­peur-chan­teur ca­na­dien qui a at­teint en quelques an­nées le som­met de l’olympe pop, en ma­tant un « rap game » qui, sur le pa­pier, ne lui lais­sait au dé­part au­cune chance. Dé­but juillet, Drake quit­tait la pre­mière place du Bill­board après neuf se­maines avec son qua­trième al­bum, Views, qui s’était dé­jà ven­du à deux mil­lions d’exem­plaires dans le monde. Il compte à ce jour 25 mil­lions de fol­lo­wers sur Ins­ta­gram, 35 mil­lions de fans sur Fa­ce­book et 33 mil­lions d’abon­nés Twit­ter. Avec une for­tune es­ti­mée à 60 mil­lions de dol­lars, il est se­lon le ma­ga­zine amé­ri­cain Forbes le cin­quième rap­peur le plus riche du monde. Charts, clubs et smart­phones ont donc adop­té en masse la marque Drake. Une marque re­con­nais­sable à sa couleur mu­si­cale hi­ver­nale et douce-amère, en­core fort peu ban­kable il y a en­core six ou sept ans, mais qu’il a ren­due om­ni­pré­sente. Une es­thé­tique dou­blée d’une sen­si­bi­li­té in­édite, où avouer ses fai­blesses et ex­pri­mer ses émo­tions ne sont plus le seul fait de chan­teurs in­die au teint pâ­lot. « Drake, c’est vrai­ment le “né­gro fra­gile” qui réus­sit à im­po­ser sa per­son­na­li­té, ana­lyse le rap­peur Jok’air du groupe parisien MZ, grand fan du Ca­na­dien. Il a ce cô­té très hu­main dans ses textes et dans son image, ça parle aux gens de fa­çon uni­ver­selle. Ça change des rap­peurs plus durs, qui pour­tant veulent tous bos­ser avec lui. » Ma­lin, voire cal­cu­la­teur, Drake est en ef­fet tel­le­ment bien par­ve­nu à mer­chan­di­ser son per­son­nage tour­men­té qu’il peut même se per­mettre de lais­ser les gens s’en mo­quer, et de lui-même jouer avec, jusqu’à l’au­to­pa­ro­die. Tout en res­tant co­ol. « J’adore tous ces mèmes et ces GIF que font les in­ter­nautes à mon su­jet. Dès que j’en vois pas­ser un sur Ins­ta­gram, je like », a-t-il ain­si pu dire dans le ma­ga­zine Rol­ling Stone en 2014. Au pas­sage, Drake a dé­fi­ni­ti­ve­ment va­li­dé une mu­ta­tion cultu­relle cru­ciale : grâce à lui, le rap est dé­sor­mais la pre­mière langue par­lée par le monde pop. Hé­ri­tier des pion­niers Phar­rell Williams et Ka­nye West, le jeune Ca­na­dien propre sur lui – cou­leurs fon­cées, coupes sobres et crâne soi­gneu­se­ment ra­sé – s’est em­pa­ré des codes du genre pour les rendre in­tel­li­gibles et dé­si­rables par le plus grand nombre, mais sans ja­mais pas­ser pour un ven­du. « Écou­ter un morceau de Drake, c’est lire un livre en gros ca­rac­tères, ana­lyse ain­si le cri­tique hi­phop Pierre Evil, au­teur du livre Gang­sta Rap. Même si le texte est le même que dans la ver­sion nor­male, tout semble plus clair, plus simple, et c’est ce qui dé­mul­ti­plie la puis­sance pop de ses chan­sons. Il est du cô­té de l’évi­dence, de Michael Jack­son, de Will Smith époque Prince de Bel Air. »

Mais alors com­ment et pour­quoi cette ré­vo­lu­tion mé­lan­co­lique et conser­va­trice a-t-elle été pos­sible dans l’uni­vers ul­tra-vi­ril et sub­ver­sif du hip-hop amé­ri­cain ? Peut-être en pre­mier lieu parce que Drake n’est jus­te­ment pas amé­ri­cain, mais ca­na­dien, de To­ron­to, et que cette po­si­tion d’out­si­der lui a don­né la li­ber­té de ne rien de­voir à per­sonne. Car s’il semble en 2016 presque tou­jours avoir fait par­tie du pay­sage, il faut rap­pe­ler que les choses étaient au dé­part tout sauf évi­dentes pour lui. « Star­ted from the bot­tom, now we’re here », (« On a com­men­cé tout en bas, et main­te­nant on est au top »), rap­pait-il d’ailleurs en 2013.

#Yo­lo

Out­si­der de­ve­nu in­si­der, Drake pra­tique le même art de la proxi­mi­té dans sa fa­çon de s’ex­pri­mer pu­bli­que­ment. S’il n’ac­corde certes plus tel­le­ment d’interviews de­puis trois ans – lui comme ses proches col­la­bo­ra­teurs ont tous dé­cli­né nos de­mandes d’entretien –, c’est qu’il en dit dé­jà beau­coup sur lui par ailleurs. D’abord di­rec­te­ment dans ses textes, donc, qui abordent en long et en large son rap­port am­bi­va­lent à la célébrité et à l’ar­gent et s’épanchent sur ses peines de coeur et son vide exis­ten­tiel. Mais aus­si sur ses comptes Ins­ta­gram et Twit­ter, dont il use avec un im­pres­sion­nant savoir-faire. Plus qu’une simple ex­po- si­tion, le rap­peur de To­ron­to tire des so­cial me­dia une vé­ri­table va­leur ajou­tée : il « ha­sh­ta­guise » no­tam­ment des titres ou des pas­sages de ses chan­sons pour en faire des buzz­words vi­raux auprès de son im­mense fan­base. C’est d’ailleurs en 2011 qu’un de ses hits a lan­cé un ha­sh­tag en forme de cre­do, dans un morceau dont le titre, « The Mot­to », si­gni­fie jus­te­ment « la devise » : il s’agit de « You only live once » (« on ne vit qu’une fois »), rac­cour­ci en #YO­LO. Cet acro­nyme est de­puis de­ve­nu une sorte de carpe diem des an­nées 2010, où la fi­gure du prof de lit­té­ra­ture amé­ri­caine pro­gres­siste et blanc (Ro­bin Williams dans son rôle du Pr. Kea­ting du Cercle des poètes disparus) serait rem­pla­cée par un rap­peur-croo­neur juif, ca­na­dien et mé­tis­sé, qui connaî­trait aus­si bien la To­rah que les clas­siques du Wu-tang. Drake s’achè­te­ra peu après une somp­tueuse villa à Ca­la­ba­sas – une ga­ted com­mu­ni­ty de Los An­geles, où vivent no­tam­ment les Kar­da­shian –, qu’il bap­ti­se­ra « The YO­LO Estate ». « J’avais fait mettre un pan­neau avec le nom de­vant l’entrée, mais quel­qu’un l’a vo­lé ! Je trouve ça drôle de me dire qu’au­jourd’hui un ga­min a ça

« Drake est du cô­té de l’évi­dence, de Michael Jack­son, de Will Smith époque Prince de Bel Air. » Pierre Evil, au­teur de Gang­sta Rap

chez lui », s’amu­sait-il alors dans le GQ amé­ri­cain. Comme Beyon­cé, Ri­han­na ou Ka­nye West, avec lesquels il forme au­jourd’hui une nou­velle aristocratie de la pop noire-amé­ri­caine – tous les quatre ont sor­ti leur al­bum dans les pre­miers mois de 2016 –, Drake n’a en tout cas plus vrai­ment be­soin des mé­dias. Ni même d’une ma­jor puis­qu’il mon­té sa propre struc­ture, OVO.

Roi de la com’ et de la stra­té­gie

S’im­po­sant comme son propre re­lais de com­mu­ni­ca­tion, Drake sait par­fai­te­ment com­ment sa mu­sique, ses pro­pos et son image vont être in­ter­pré­tés, ci­tés, dé­tour­nés. Le New York Times di­sait même l’an dernier que le clip de « Hot­line Bling » avait été di­rec­te­ment pen­sé pour gé­né­rer une mul­ti­tude de mèmes sur le Web. L’ar­tiste de Chi­ca­go Chance The Rap­per, croi­sé à Pa­ris en juin dernier, nous glis­sait d’ailleurs que « Drake est gé­nie de la stra­té­gie créa­tive : rien n’est lais­sé au ha­sard, et c’est en pre­nant chaque fois le bon che­min de­puis le dé­but qu’il en est là au­jourd’hui. À chaque ques­tion que sa car­rière lui pose, il trouve tou­jours la meilleure ré­ponse. Même quand il dé­cide de porter un sweat-shirt tout simple, il choi­sit tou­jours exac­te­ment ce­lui qu’il faut. Et rien que pour ça, je l’ad­mire. » « Drake, c’est le rap­peur norm­core par ex­cel­lence, c’est comme American Ap­pa­rel : tout le monde aime, cha­cun y trouve son truc », fait re­mar­quer Pe­dro Win­ter, pa­tron du label Ed Ban­ger ( Jus­tice, Break­bot...). Sans le dire de fa­çon aus­si di­recte, l’in­té­res­sé ad­met ai­sé­ment qu’il

Drake, c’est comme American Ap­pa­rel : tout le monde aime, cha­cun y trouve son truc. Pe­dro Win­ter, pa­tron du label Ed Ban­ger

re­cherche tou­jours dans ses ly­rics la plus grande transparence, même si lui l’en­vi­sage plu­tôt comme une forme ri­gou­reuse de jus­tesse. Au point d’en faire un sa­cer­doce : « Je me donne vrai­ment du mal pour écrire, ex­pli­quait-il l’an dernier dans le ma­ga­zine The Fa­der, et je ne me dis ja­mais que j’ar­ri­ve­rai tou­jours à me connec­ter avec mes fans à tra­vers mes textes. À chaque fois c’est un dé­fi, je me prends vrai­ment la tête pour y arriver. J’es­saie vrai­ment de faire de la mu­sique pour votre vie. »

le vrai est un mo­ment du faux

Au­brey Drake Gra­ham, c’est son nom com­plet, est né en 1986. Il n’a que 5 ans lorsque ses pa­rents di­vorcent. Son père, un mu­si­cien noir amé­ri­cain un peu trop por­té sur la bou­teille (« Ça a été une sorte de contre-mo­dèle pour moi, même s’il a tou­jours été un homme char­mant et ta­len­tueux », ré­su­mait-il à nos confrères du GQ amé­ri­cain), s’installe à Mem­phis, tan­dis que lui reste à To­ron­to avec sa mère, une édu­ca­trice de confes­sion juive. Sans être un vé­ri­table « en­fant du ghet­to », le jeune Au­brey n’évo­lue pas pour au­tant dans un en­vi­ron­ne­ment pri­vi­lé­gié, contrai­re­ment à ce que pré­tendent cer­tains de ses dé­trac­teurs. Il baigne dans une double culture du fait des ori­gines res­pec­tives de ses pa­rents, et s’im­merge plus gé­né­ra­le­ment dans le cos­mo­po­li­tisme pro­fond qui ca­rac­té­rise To­ron­to et ses com­mu­nau­tés ja­maï­caine, in­dienne, philippine, so­ma­lienne, chi­noise ou arabe : cet uni­vers pluriel et post-ra­cial consti­tue­ra un élé­ment dé­ter­mi­nant de sa dé­marche artistique. S’il vit quelques an­nées dans un quar­tier juif ai­sé de la mé­ga­pole (« Ma mère n’avait pas beau­coup d’ar­gent mais elle te­nait à ce que je gran­disse dans un en­droit où je ne tour­ne­rais pas mal », ra­con­tait-il en 2013 à GQ), il passe néan­moins ses va­cances dans un quar­tier dur de Mem­phis où vit son père, et y dé­couvre le rap un­der­ground du Sud des États-unis. Éga­le­ment séduit par les épan­che­ments du R& B, le jeune Au­brey se construit dès lors une palette de goûts qui mar­que­ra en­suite im­man­qua­ble­ment son iden­ti­té es­thé­tique. En 2001, alors qu’il entre au ly­cée, le gar­çon passe le cas­ting du re­boot d’une sé­rie ca­na­dienne que connaissent bien les Français ayant gran­di dans les an­nées 1990 :

Les An­nées Col­lège. De­gras­si : The Next Ge­ne­ra­tion, en VO, fe­ra fi­gu­rer l’ado­les­cent par­mi ses per­son­nages prin­ci­paux : il in­carne Jimmy Brooks, une sorte de Joey Je­re­miah bas­ket­teur rendu hé­mi­plé­gique après qu’un ca­ma­rade lui a ti­ré des­sus. Dé­tail cru­cial : sur sa chaise rou­lante, Jimmy se met à rap­per pour sou­la­ger son déses­poir. De ce feuille­tage trou­blant de réa­li­té et de fic­tion, de sin­cé­ri­té et de jeu, Drake fe­ra la matière pre­mière de son art. De son ex­pé­rience de jeune co­mé­dien de té­lé­vi­sion, il gar­de­ra une ai­sance froide et pro­fes­sion­nelle face aux mé­dias et au monde en gé­né­ral. Une fa­çon de se mettre en scène et de dis­cou­rir sur lui-même qui, parce qu’il a dû l’adop­ter par la force des choses dès l’ado­les­cence, se trans­for­me­ra chez lui en seconde na­ture. Au point qu’on ne sau­rait plus dire, en l’écou­tant par­ler ou chan­ter, s’il sait lui-même s’il joue ou non. Et c’est pré­ci­sé­ment parce qu’il s’ex­prime de­puis ces es­pèces de limbes du sens que Drake a conquis un aus­si large pu­blic, per­du comme lui entre le vrai et faux, le réel et le vir­tuel.

Sous l’aile de lil Wayne

S’il sort ses pre­miers mor­ceaux dès 2005, ce n’est qu’à par­tir de 2009, an­née où il tourne jus­te­ment les der­niers épi­sodes de De­gras­si, que Drake va réel­le­ment se faire re­mar­quer, avec la mix­tape So Far Gone. Dans l’his­toire du hip-hop, l’époque sonne la fin de l’hé­gé­mo­nie gang­sta : à la ren­trée 2007, Gra­dua­tion, le troi­sième al­bum de l’ex­tra­va­gant Ka­nye West, s’est beau­coup mieux ven­du que Cur­tis, le troi­sième de 50 Cent. Et ce n’est pas tout à fait un ha­sard si c’est Lil Wayne qui le pre­mier don­ne­ra sa chance à Drake : ce gé­nie du rap de La Nou­velle-or­léans a beau avoir bâ­ti son im­mense suc­cès sur une image gang­sta, il s’est néan­moins conver­ti lui-même à l’au­to-tune, dont il a usé avec une épous­tou­flante in­ven­ti­vi­té sur son tube « Lol­li­pop ». Aus­si, quand on lui fait écou­ter, un jour de 2007, un free­style de Drake sur une ins­tru à lui, Wayne sent que le vent tourne pour de bon et ap­pelle im­mé­dia­te­ment l’in­tros­pec­tif Ca­na­dien – qui se trouve alors chez son

bar­bier – pour lui pro­po­ser de le suivre sur sa tour­née et de le si­gner sur son label Young Mo­ney. Le plus grand rap­peur du mo­ment qui prend sous son aile un Ca­na­dien ro­man­tique et fre­don­nant, sur­tout connu pour son rôle dans une sit­com pour ados : le monde du rap se de­mande bien si Wee­zy n’y va pas trop fort sur la skunk hy­dro­po­nique et le si­rop de co­déine dont il chante les louanges à longueur de mor­ceaux. « La pre­mière fois que je suis tom­bé sur un clip de Drake et que j’ai re­con­nu Jimmy Brooks de De­gras­si, une sé­rie que je re­gar­dais chez ma cousine sur Filles TV quand j’étais ado, j’y ai pas cru ! », s’es­claffe en­core Jok’air de la MZ. Mais, contre toute at­tente, Drake de­vient en quelques mois l’homme qui man­quait jus­te­ment au rap. Sur sa mix­tape So Far

Gone sor­tie chez Young Mo­ney, il ex­pose ses fra­gi­li­tés comme ses abus sur fond d’ins­trus oua­tées. Un son qu’il doit à un autre gar­çon de To­ron­to, qui lui aus­si – étrange coïn­ci­dence – a été en­fant ac­teur : Noah « 40 » She­bib.

Le Steve Jobs de la pop

Drake passe alors très vite du sta­tut de « it-rap­peur » à ce­lui de nou­veau ti­tan. Il per­siste sans se po­ser de questions à ra­con­ter ses tour­ments sen­ti­men­taux, ses in­ter­ro­ga­tions mé­ta­phy­siques et son amour in­fi­ni pour ses proches et sa ville de To­ron­to. Son pre­mier al­bum, Thank Me La­ter, ex­plose le Bill­board dès sa sor­tie à l’été 2010 (447 000 exem­plaires en une se­maine) et la liste d’at­tente des de­mandes de fea­tu­rings par d’autres ar­tistes, sou­vent plus gros que lui un an plus tôt, gonfle se­maine après se­maine. Fin 2011, son deuxième long for­mat, Take Care, s’éloigne en­core da­van­tage du ca­non rap/r & B pour explorer des cli­mats so­nores tan­tôt bru­meux, tan­tôt gla­ciaux, au mi­lieu des­quels il chante beau­coup plus sou­vent qu’il ne rappe. On y en­tend Ri­han­na, sur le tube house cros­so­ver épo­nyme ou, sur « Crew Love », le chan­teur à voix de fal­set­to The Weeknd qui n’en est alors qu’à ses pre­miers pro­jets. Ori­gi­naire (lui aus­si !) de To­ron­to, ce­lui-ci se­ra le pre­mier d’une longue sé­rie de par­rai­nages ar­tis­tiques – des « co-si­gns » en an­glais – de Drake.

Take Care achève de faire du Ca­na­dien le rap­peur le plus im­por­tant, car le plus vi­sion­naire de son époque. En in­té­grant des cou­leurs pop-rock et élec­tro­niques à sa palette, il touche for­cé­ment les pro­fanes de la mu­sique « ur­baine » et montre du même coup que son mes­sage s’adresse po­ten­tiel­le­ment à tout le monde, ou en tout cas à toute une gé­né­ra­tion, qu’elle vienne de la rue ou des ly­cées pri­vés. « La mu­sique de Drake et l’en­semble de sa dé­marche avec OVO n’ont rien d’ins­tinc­tif, constate Meh­di Mai­zi, journaliste à OKLM Ra­dio. Tout est conçu dans un sou­ci d’ef­fi­ca­ci­té maxi­mum, y com­pris, voire sur­tout, l’ex­pres­sion de la fra­gi­li­té. » Car si le rap­peur se dé­peint tan­tôt en cre­vard bi­leux, tan­tôt en oi­seau bles­sé, c’est aus­si pour mar­ke­ter l’idée même de vul­né­ra­bi­li­té, comme il dé­cline en d’autres oc­ca­sions un per­son­nage plus clas­sique de play-boy mi­so­gyne. En bon ac­teur, Drake scripte lui-même ses rôles, mais avec une ap­proche de concep­teur-ré­dac­teur. Il pond des slo­gans – plus que des pun­chlines –à chaque morceau ou presque, et ne pra­tique que ra­re­ment l’art de la mé­ta­phore ou du verbe comme pure so­no­ri­té, contrai­re­ment à bon nombre de ses pré­dé­ces­seurs et contem­po­rains. C’est un rap­peur de crise, qui parle à ses au­di­teurs à hau­teur d’homme, comme pour leur dire que mal­gré son sta­tut, lui aus­si souffre d’un sys­tème dont il passe pour­tant pour un bé­né­fi­ciaire. Ce « spleen de l’abon­dance » serait se­lon l’es­sayiste bri­tan­nique Mark Fi­sher, au­teur d’un texte sur la ques­tion dans la re­vue Au­di­mat en 2013, un symp­tôme ty­pique du ca­pi­ta­lisme tar­dif.

C’est un rap­peur de crise, qui dit à ses au­di­teurs que, mal­gré son sta­tut, lui aus­si souffre du sys­tème.

Comme Ka­nye West, cet autre sa­cri­fié vo­lon­taire de l’utra­li­bé­ra­lisme, le na­tif de To­ron­to « semble ob­nu­bi­lé par l’ex­plo­ra­tion mor­bide de la va­cui­té qui règne au coeur d’un hé­do­nisme pous­sé à l’ex­trême ».

Po­lé­mique et pun­chlines

Après les tubes « Take Care » et « Mar­vin’s Room » sur Take Care, le troi­sième al­bum, No­thing Was The Same, sor­ti à la ren­trée 2013, confirme que Drake est l’un des plus brillants fai­seurs de hits du dé­but du XXIE siècle grâce à la bal­lade « Hold On We’re Going Home » aux cô­tés de ses pou­lains de Ma­jid Jor­dan, et « Star­ted From The Bot­tom », un de ses mor­ceaux les plus éner­vés. Son état de grâce se pour­suit les an­nées qui suivent. Il « co­signe » no­tam­ment, dé­but 2014, le trio d’at­lan­ta Mi­gos et s’in­vite sur un re­mix de leur tube « Ver­sace » : d’au­cuns di­ront qu’il leur vole la ve­dette, comme sou­vent sur ces ver­sions aug­men­tées par les cou­plets du Ca­na­dien. Un an plus tard, il publie une mix­tape sur­prise, If You’re

Rea­ding This It’s Too Late, qui contient un de ses mor­ceaux les plus puis­sants, « Know Your­self », hom­mage vi­brant au To­ron­to de son ado­les­cence. À l’été 2015, le rap­peur de Phi­la­del­phie Meek Mill le pro­voque en avan­çant qu’il n’écrit pas ses textes : sans ja­mais ré­pli­quer clai­re­ment sur ce su­jet, Drake sort « Back To Back » , un morceau où il hu­mi­lie son concur­rent, qui est par ailleurs Mon­sieur Ni­cki Mi­naj dans le pri­vé – un élé­ment non né­gli­geable quand on sait que la New-yor­kaise cal­li­pyge, elle aus­si signée chez Young Mo­ney, est une sorte de pe­tite soeur pour Drake. De­vant la non-ré­ponse de l’in­té­res­sé, le Ca­na­dien s’in­digne : « Com­ment a-t-il pu me cher­cher comme ça sans avoir pré­vu ce qu’il al­lait faire quand j’au­rais ré­pon­du ? », s’éton­nait-il l’an dernier, en bon control freak, dans les co­lonnes de The Fa­der. Au même mo­ment sort « Hot­line Bling » et son clip riche en mèmes. Un titre très es­ti­val qui de­vient un tube in­évi­table et fait de son au­teur le maître in­con­tes­té du pop game.

Ef­fet Hollywood

Alors qu’il n’a pas en­core 30 ans, on pour­rait se dire que Drake a dé­jà ac­com­pli à peu près tout ce qu’il pou­vait ima­gi­ner faire dans sa car­rière. Reste une échéance fa­tale : son beat­ma­ker Noah « 40 » She­bib, at­teint d’une sclé­rose en plaques, est en sur­sis. Un jour, le com­po­si­teur ne pour­ra plus faire de mu­sique pour le rap­peur. Et c’est peut-être pour lais­ser en héritage l’oeuvre la plus to­tale pos­sible que les deux amis s’at­tachent à construire ces longs disques pleins d’in­ter­ludes, de plages ins­tru­men­tales am­biantes et de chan­sons en plu­sieurs par­ties, comme d’autre conçoivent des longs mé­trages. Pro­duc­tion HD, ar­ran­ge­ments grand luxe et pa­roles conçues comme des dia­logues : tout dans l’ex­pé­rience Drake évoque en ef­fet Hollywood, avec une sub­tile touche de té­lé­réa­li­té. Nor­mal quand on sait que She­bib et lui ont dé­mar­ré sur des pla­teaux de tour­nage. Alors, re­ver­ra-ton un jour à l’écran l’an­cien Jimmy Brooks de De­gras­si ? Si au­cune in­for­ma­tion ne cir­cule au su­jet de ce re­tour, on ne serait pour­tant pas du tout éton­né de voir Drake ap­pa­raître dans un rôle à sa me­sure. Annoncé de longue date, Views est sor­ti en avril dernier, pré­cé­dé du single « One Dance », in­con­tes­table hymne de l’été. Plus tôt dans l’an­née, Drake avait dé­jà fi­gu­ré sur le tube du prin­temps, « Work », où il re­trou­vait Ri­han­na dans une at­mo­sphère très dan­ce­hall. « Con­trol­la », un autre ex­trait de Views, re­pre­nait lui aus­si une ryth­mique ca­ri­béenne : une ten­dance jusqu’alors fré­mis­sante que Drake trans­forme en ten­dance lourde, de la même ma­nière qu’il avait consa­cré à lui tout seul le re­tour du R& B tra­gi­co-mé­lan­co­lique en 2011. En bon Steve Jobs de la pop, le Ca­na­dien n’in­vente ja­mais rien mais ab­sorbe tout. Comme le fon­da­teur d’apple, il dis­pose au dé­part d’un ou­til plu­tôt li­mi­té : sa voix qui, comme le Ma­cin­tosh, ne brille pas par sa ver­sa­ti­li­té. Mais en l’as­so­ciant à des de­si­gns mé­ti­cu­leu­se­ment éla­bo­rés, il l’a ren­due in­dis­pen­sable. Au point que l’on ne se de­mande même plus à quoi res­sem­ble­ra son pro­chain hit ou son pro­chain clip : on sait juste qu’on fi­ni­ra bien par l’ai­mer, quoi qu’il arrive.

en perm’ Veste mi­li­taire de créa­teur, T-shirt gé­né­rique, chaîne en or pas très rap, pi­lo­si­té soi­gnée : le look Drake.

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