LA GRANDE IN­TER­VIEW PIERRE LES­CURE

Qui connaît mieux que lui l’his­toire, les stars et le bu­si­ness de la té­lé­vi­sion ? Il a été jour­na­liste à RTL, pré­sen­ta­teur du 20 Heures à L’ORTF, pa­tron du Ca­nal « his­to­rique » pen­dant vingt ans, rap­por­teur du nu­mé­rique pour le gou­ver­ne­ment... À 71 ans, P

GQ (France) - - Cover Story -

PL. Oui, j’y crois, d’abord parce que je crois en Del­phine Er­notte (la pré­si­dente de France Té­lé­vi­sions, ndlr). Cette femme a fait un choix im­pres­sion­nant. Elle ar­rive face au monstre France Té­lé­vi­sions avec une ex­pé­rience presque sans égale. Elle a di­ri­gé près de 100 000 sa­la­riés chez Orange. Elle a réus­si la tran­si­tion so­ciale après une crise abominable, la vague de sui­cides… et de clô­ture et la té­lé du Fes­ti­val. La chaîne a mis beau­coup d’ar­gent. Et même s’ils n’ont pas fait de fête et ré­duit leur pré­sence en tant que chaîne, le contrat a été plus que res­pec­té. Vu mon his­toire, je n’ai pas en­vie de pas­ser pour le vieil his­to­rique qui sait tout sur tout. Les temps ont chan­gé. Je n’ai pas de le­çons à don­ner. Le mo­dèle d’abon­ne­ment à 39 eu­ros, où on se désa­bonne une fois par an à la date d’an­ni­ver­saire, c’est dé­pas­sé et contre­na­ture par rap­port à tous les opé­ra­teurs fa­çon bein. En re­vanche, j’ai plus de mal à lire sa stra­té­gie fi­nan­cière, même si je suis prêt à pa­rier mon der­nier dol­lar que d’ici deux, trois, ou dix ans, Bol­lo­ré sor­ti­ra – et sa fa­mille avec lui – plus riche qu’il n’est en­tré ! Je ne com­prends pas vrai­ment non plus qu’un homme qui s’est tou­jours en­tou­ré des meilleurs en tech­no­lo­gie, en stra­té­gie, en po­li­tique, pour l’afrique, dans le trans­port, dans l’in­dus­trie, se mette sou­dain à vi­rer tout le monde. Quelle équipe met-il en place pour pré­pa­rer de­main ? PL. Je l’ai pré­ve­nu que j’al­lais dé­mis­sion­ner. Et il m’a dit : « À quoi ça te sert ? Je ne vais pas les tuer ! » Je lui ai ré­pon­du que je vou­lais gar­der, le cas échéant, ma li­ber­té de pa­role. Or, c’était im­pos­sible en sié­geant au con­seil d’ha­vas. PL. J’ai ten­dance à faire confiance à l’in­tel­li­gence des gens. Mais, contrai­re­ment à ce qu’il croit, il n’a pas d’ex­pé­rience té­lé. C’est dif­fi­cile de dis­cu­ter té­lé avec lui. Quand il crée ex-ni­hi­lo Di­rect 8, il l’ins­talle dans l’im­meuble de Bol­lo­ré Mé­dias. Il y a trois étages consa­crés à ce­la. C’est lui qui en­gage tout le monde, de l’hô­tesse au réa­li­sa­teur, en pas­sant par tous ceux qui font l’an­tenne. Il sur­veille tout, il va­lide les émis­sions, il crée la mas­cotte, il la met dans les cou­loirs... PL. Ab­so­lu­ment, Ara Apri­kian (ex-di­rec­teur du pôle chaînes gra­tuites de Ca­nal+, ndlr) qui s’est fait « dé­fe­nes­trer » de D8 m’a ra­con­té le jour où il a fait vi­si­ter la chaîne à Bol­lo­ré. C’était quelques se­maines après le ra­chat par Ca­nal+. Il a été im­pres­sion­né de voir le re­gard af­fec­tueux, re­con­nais­sant et ému des mecs et des filles qui avaient connu Di­rect 8. Bol­lo­ré les connais­sait toutes et tous par leur pré­nom ! Li­bé­ra­tion avait beau se foutre

PL. Non, il ne se­ra pas par­te­naire de Mo­lo­tov TV, mais j’es­père bien sûr que Ca­nal+ se­ra in­té­res­sé. Bol­lo­ré dit « je veux créer un Dis­ney », un grand groupe in­té­gré. C’est une belle am­bi­tion, mais je rap­pelle que Dis­ney a été di­ri­gé pen­dant vingt ans par « Bob » Iger, qui ve­nait de l’an­tenne. Il était pa­tron D’ABC où il avait été un des pré­sen­ta­teurs du jour­nal. Je n’es­saie pas de me com­pa­rer à lui mais au­jourd’hui, Bob Iger s’en va. Il est rem­pla­cé par un mec qui vient de… chez Pixar. Du coeur du bu­si­ness créatif. Du mé­tier. Pas de HEC. Pour au­tant, je suis sûr qu’il y a 49,9 % de HEC amé­ri­cains au­tour du pa­tron de Pixar ! Autre exemple : qui di­rige Time War­ner au­jourd’hui ? Jeff Bewkes. C’est un mec de la côte Est qui a pris HBO à l’époque de Six Feet Un­der, Les So­pra­no... Mo­ra­li­té : dans l’en­ter­tain­ment, il faut sa­voir in­ves­tir dans les ta­lents. Même Mur­doch sait faire ça de­puis tou­jours. Il vient du jour­na­lisme. DA. PL. Cy­ril est, à l’évi­dence, une paire de lu­nettes pour lire l’époque. Pour bien com­prendre sa re­la­tion au pu­blic et à l’hu­meur de ce­lui-ci, il faut se rap­pe­ler qu’il a bos­sé près de vingt ans avant d’ex­plo­ser. Ce gar­çon est ex­trê­me­ment sen­sible, at­ten­tif, char­nel dans sa re­la­tion aux té­lé­spec­ta­teurs. Son suc­cès est mé­ri­té. L’in­con­nue ma­gni­fique, c’est la du­rée. Parce que vous vous consu­mez for­cé­ment. Re­voyez Un Homme dans la foule, le film d’elia Ka­zan. Le contrat royal qu’a fait si­gner Bol­lo­ré à Hanouna doit l’in­ci­ter à pro­duire plus et à ne sur­tout pas s’ex­po­ser plus qu’il ne l’est dé­jà. C’est presque une chance pour lui d’ar­rê­ter Eu­rope 1. PL. Pierre Des­graupes, par exemple, l’une des grandes ren­contres de ma vie, Lors­qu’il m’a confié « Les En­fants du rock ». À l’époque, je suis pa­tron des pro­grammes de Ra­dio Monte-car­lo (RMC, ndlr), on car­tonne, et il me pro­pose de ve­nir di­ri­ger des émis­sions pour les jeunes à An­tenne 2. On est en oc­tobre 1981. Des­graupes m’a tout de suite re­gar­dé avec bien­veillance, comme un jeune homme qui au­rait pu être de sa fa­mille. Il se fou­tait de moi. Un jour il me dit : « Tu en es où de ton émis­sion, tu vas ap­pe­ler ça comment ? » Je lui ré­ponds : « Les En­fants an­nées 1990, ndlr) qui m’en­gage à Ra­dio Luxem­bourg ( fu­tur RTL) en 1965 quand je sors du Centre de For­ma­tion des Jour­na­listes. Ce mec-là aus­si m’a fait confiance. Et moi, je l’ai en­ga­gé di­rect à Ca­nal vingt ans plus tard. PL. Ce­la fait trois ans que l’on planche des­sus avec Jean-da­vid Blanc. Il a 47 ans. Je l’ai connu quand il a créé Al­lo­ci­né. Il m’avait beau­coup plu. C’est un mec de la tech, in­ves­ti, im­mer­gé dans le di­gi­tal mais qui aime pro­fon­dé­ment le ci­né­ma. Pas juste les conte­nus Youtube, le vrai ci­né­ma. Quand j’ai fi­ni le rap­port sur le fi­nan­ce­ment de la culture à l’heure du nu­mé­rique, il me dit : « Est-ce qu’on peut se voir, j’ai un concept. » Et je me rends compte que ce mec uti­lise le di­gi­tal pour ap­pli­quer à la té­lé tout ce qui fait que les mômes ont vi­bré pour le Net. En quelques clics, vous avez sou­dain avec Mo­lo­tov un ac­cès simple, ra­pide et pro­fond au coeur de la TNT et des 200 chaînes dis­po­nibles en France. C’était une ver­sion de base mais avec le po­ten­tiel pour de­ve­nir le pre­mier dis­tri­bu­teur di­gi­tal de té­lé. Une su­perbe idée mais Jean-da­vid ne connais­sait pas les gens de la té­lé. Il était étran­ger à ce monde.

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