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GQ (France) - - Enquete -

or­deaux, dé­but avril. Cos­tume slim ma­rine, Au­di noire, Fran­çois Lé­vêque quitte, es­cor­té par sa fille Ca­ro­line, ses élé­gants bu­reaux du centre-ville, pour Saint-émi­lion et Po­me­rol. Cour­tier de­puis trente-trois ans, fils et pe­tit-fils de cour­tier, ce quin­qua est à la tête d’un ca­bi­net spé­cia­li­sé dans les grands vins qui compte par­mi les sept plus im­por­tants de bor­deaux( 1). Lé­vêque a ren­dez-vous chez quelques-uns de ses clients : fi­geac, pre­mier grand cru clas­sé de saint-émi­lion (qui s’ap­prête à ac­cueillir huit cents pro­fes­sion­nels de la dé­gus­ta­tion par jour pen­dant trois jours) ; né­nin, brillam­ment re­pris en main par JeanHu­bert De­lon (éga­le­ment pro­prié­taire de léo­ville las cases, 2e cru clas­sé de saint-ju­lien) ; et la conseillante, un autre bi­jou de po­me­rol. Sur tous ces vins, l’opi­nion du cour­tier est dé­jà for­mée, il a goû­té les lots sé­pa­rés de cé­pages et les pre­miers as­sem­blages quelques se­maines au­pa­ra­vant, il veut néan­moins af­fi­ner son ju­ge­ment. Les Lé­vêque père et fille ont aus­si ren­dez-vous dans deux ma­chines à fan­tasmes. An­gé­lus, pre­mier grand cru clas­sé A de saint-émi­lion, pro­prié­té de la fa­mille de Boüard de La­fo­rest (avec ce A dis­tinc­tif ac­cor­dé lors du clas­se­ment 2012, le châ­teau, au grand dam de cer­tains, a re­joint l’élite aux cô­tés d’au­sone et che­val blanc). Et pé­trus, le « géant » de po­me­rol, qui ap­par­tient à Jean-fran­çois Moueix. C’est la veille des « pri­meurs », grand-messe an­nuelle du vi­gnoble bor­de­lais à l’is­sue de la­quelle les prix du nou­veau mil­lé­sime se­ront dé­voi­lés. Fi­geac 2015 sor­ti­ra-t-il à 100 eu­ros la bou­teille ? An­gé­lus à 240 eu­ros ? Sous ses char­pentes mo­nu­men­tales, cour­tiers et né­go­ciants bor­de­lais, im­por­ta­teurs mon­diaux, ache­teurs de la grande dis­tri­bu­tion, jour­na­listes in­ter­na­tio­naux dé­couvrent le 2015 dont seuls des dé­gus­ta­teurs che­vron­nés peuvent réel­le­ment ju­ger du po­ten­tiel dans cinq, dix ou vingt ans. « Pour tout ex­pert sé­rieux, écrit le res­pec­té cri­tique Mi­chel Bet­tane, pro­je­ter à par­tir de cet échan­tillon un ju­ge­ment sur ce que se­ra le vin et ima­gi­ner son com­por­te­ment tout au long de son vieillis­se­ment est un exer­cice dé­li­cat. Quant à lui don­ner une note chif­frée ayant du sens par elle-même et, plus en­core, par rap­port à toutes les notes don­nées à des vins de ca­rac­tère et de qua­li­té com­pa­rables, très peu d’ex­perts ont la for­ma­tion, l’ex­pé­rience et la li­ber­té de pen­sée né­ces­saires à cette mis­sion proche de l’im­pos­sible ». Néan­moins, tout ce pe­tit monde s’agite. Entre deux échanges de cartes de vi­site, on ob­serve la cou­leur, la brillance, on hume une pre­mière fois, on agite le verre pour lais­ser s’ex­ha­ler les arômes, on y re­plonge le nez, on goûte de­bout, on crache. Soixante-quinze pro­prié­tés conseillées par Hu­bert de Boüard, l’un des « wi­ne­ma­kers » les plus de­man­dés de la pla­nète vins, sont pré­sen­tées côte à côte, par ap­pel­la­tion. An­gé­lus, lui, trône dans un chai sé­pa­ré. Sous un lustre en cris­tal, der­rière une table qui a tout l’air d’un au­tel, deux of­fi­ciants servent le vin, lu­mière ta­mi­sée et ca­na­pés bas pour ac­cueillir les dé­gus­ta­teurs en plein ma­ra­thon. Voi­ci Hu­bert de Boüard, client et ami de Fran­çois Lé­vêque, qui em­brasse aus­si sa fille Sté­pha­nie de Boüard-ri­voal, la di­rec­trice du châ­teau, im­pé­riale fu­ture mère de la neu­vième gé­né­ra­tion hé­ri­tière d’an­gé­lus. Un coup de fil urgent de la rive gauche in­ter­rompt Fran­çois Lé­vêque : Ber­nard Ma­grez, autre ty­coon (le seul à pos­sé­der quatre grands crus clas­sés à Bor­deaux et une qua­ran­taine de pro­prié­tés dans le monde) re­quiert son con­seil car des ache­teurs le pressent de don­ner le prix de sor­tie en pri­meur de son pape clé­ment. « Trop tôt, at­ten­dez », chu­chote-t-il. C’est une des règles car­di­nales des « pri­meurs » : un grand cru clas­sé se dé­voile le plus tard pos­sible.

Mis­sion, (im)pos­sible Entre ci­vi­li­tés et messes basses, l’heure tourne. Di­rec­tion Pé­trus. Pas­sé les grilles du my­thique do­maine de po­me­rol, un ra­pide coup de fil de Fran­çois Lé­vêque et la double porte grise s’ouvre. Dip­tyque de l’ar­tiste Jim Dine dans le lob­by, im­mense table en marbre dans la salle de dé­gus­ta­tion. Quelques ache­teurs étran­gers, jeunes, sont pen­chés sur leur verre, concen­trés, si­len­cieux. Oli­vier Ber­rouet, le di­rec­teur, brun de 37 ans dé­con­trac­té, en jean, pull en V, veste ma­rine Ha­ckett, s’avance tout sou­rire vers le cour­tier pour lui pré­sen­ter son sep­tième mil­lé­sime. Le cour­tier scrute, hume, goûte : « Quelle race ! C’est de la bombe ! » Ber­rouet com­mente d’une traite : « Le 2015 a le ni­veau qua­li­ta­tif du 2010, en plus élé­gant, plus com­plexe. C’est ou­vert, jui­cy, beau­coup de chair, des fruits mûrs, cassis, mûre, vio­lette, iris, c’est gou­dron­né, ré­glis­sé, le tou­cher de ta­nin est soyeux, 14,6° d’al­cool, ph 3,6, lon­gueur, trame, ta­nique... c’est sé­rieux. » Puis la conver­sa­tion glisse sur les amis du vi­gnoble, « Jean-claude », le père et pré­dé­ces­seur d’oli­vier à Pé­trus, « Jean-guillaume » (Prats, de Moët Hen­nes­sy, ndlr) et son vin sur les contre­forts de l’hi­ma­laya... L’heure est aux mon­da­ni­tés. Ren­dez-vous dans quelques jours, ou se­maines, en pri­vé, pour les af­faires sé­rieuses : les prix. Chaque pre­mière se­maine d’avril, Bor­deaux re­de­vient le centre du monde ba­chique. Ce­lui des pro­fes­sion­nels – pro­prié­taires et cour­tiers bor­de­lais, né­go­ciants in­ter­na­tio­naux –, tous fé­briles tant l’en­jeu des pri­meurs – le fruit du tra­vail d’une an­née en­tière dans les vignes et la ré­pu­ta­tion des châ­teaux – est cru­cial. Ce­lui des jour­na­listes ve­nus de la pla­nète en­tière, dont à peine une di­zaine de dé­gus­ta­teurs che­vron­nés in­fluent, par leurs notes, sur les prix. Ce­lui des pas­sion­nés de vin qui at­tendent les notes des cri­tiques et les prix. En trois jours de dé­gus­ta­tion, quelque trois cent cin­quante châ­teaux (sur 10 000 à bor­deaux) pré­sentent leurs vins. Le grand pu­blic ne re­tien­dra que le prix des vingt-cinq ou trente éti­quettes les plus pres­ti­gieuses, cé­lèbres dans le monde en­tier, qui masquent la fo­rêt de vins plus abor­dables. Les pri­meurs, c’est le coeur du bu­si­ness bor­de­lais. Sché­ma­ti­que­ment, ce­la consiste pour la pro­prié­té à

vendre son vin et à en­cais­ser la somme avant de le li­vrer deux ans plus tard. Deux ans cor­res­pon­dant gros­so mo­do à la du­rée d’éle­vage du vin en bar­rique avant la mise en bou­teille. À la veille de l’ou­ver­ture of­fi­cielle des pré­sen­ta­tions (du 5 au 7 avril, cette an­née), on sait dé­jà que 2015 s’an­nonce grand, consi­dé­ra­ble­ment meilleur que les quatre der­niers mil­lé­simes. Les condi­tions mé­téo qua­si idéales ont ame­né le rai­sin à la ma­tu­ri­té op­ti­male et per­mis une ré­colte très saine. Reste donc à no­ter les vins, sur la foi de leur as­sem­blage fi­nal de cé­pages tel qu’il se­ra pro­po­sé à la vente.

Se­cret sto­ries « Les dé­gus­ta­tions, les notes, le tra­la­la dans les châ­teaux, le pu­blic n’en­tend par­ler que de ça mais tout ce show ne dure que trois jours. Après, c’est dans nos ar­riè­re­bou­tiques que ça se joue, on re­de­vient tous des épi­ciers, crayon der­rière l’oreille. “Alors, com­bien je t’en mets ?”... de caisses de grand cru, s’en­tend. » Fran­çois Lé­vêque est le plus sou­vent à tu et à toi avec les pro­prié­taires et les né­go­ciants. Les uns vendent, les autres achètent pour re­vendre, les deux veulent le meilleur prix et les deux sont ses clients. Ses bons of­fices le si­tuent donc « entre le mar­teau et l’en­clume » et lui rap­portent 2 % à chaque tran­sac­tion. Avi­sé, écou­té, Fran­çois Lé­vêque ma­nie l’ex­trême cour­toi­sie et la for­mule as­sas­sine, qu’il prend soin de dé­li­vrer, en bon Bor­de­lais po­li­cé, avec des moufles en ca­che­mire. « Quand j’étais pré­sident du syn­di­cat des cour­tiers, je mi­li­tais pour qu’on com­mu­nique plus. J’étais con­si­dé­ré comme le proxé­nète du village ! » as­sène l’homme qui se sait as­sez res­pec­té et écou­té pour s’au­to­ri­ser quelques formules fleu­ries. À la veille des pri­meurs, à l’ins­tar du tout-bor­deaux, il est op­ti­miste mais prudent. La qua­li­té est au ren­dez­vous, ça ne fait pas de doute. In­con­tes­ta­ble­ment, 2015 est le mil­lé­sime que Bor­deaux at­ten­dait après des 2011, 2012 et 2014 moyens et un 2013 très com­pli­qué. De quoi en­fin faire taire la lan­ci­nante ren­gaine du « bor­deaux ba­shing » : cher, snob, plus dans le coup. Mais le cour­tier connaît aus­si l’ap­pé­tit par­fois dé­me­su­ré des pro­prié­taires. Trop gour­mands sur les prix, ils ont par le pas­sé échau­dé plus d’un ache­teur et gé­né­ré des amer­tumes te­naces. Les Amé­ri­cains et les Chi­nois se­ront-ils pré­sents ? Con­tri­bue­ront-ils à re­lan­cer le sys­tème, en­rayé de­puis les en­vo­lées spé­cu­la­tives sur les 2009 et 2010, deux mil­lé­simes ex­cep­tion­nels ? Le pre­mier avait gé­né­ré une de­mande mon­diale ex­po­nen­tielle et des prix stra­to­sphé­riques. « Avec le 2010, presque meilleur, les prix avaient ex­plo­sé. Les pre­miers grands crus étaient à 1 000 eu­ros la bou­teille, du ja­mais vu ! » rap­pelle Lé­vêque. Les Chi­nois, no­vices sur ce mar­ché, mais dé­gri­sés après coup, ont eu le sen­ti­ment de s’être fait avoir. « 2011, un mil­lé­sime moyen-plus, n’a pas vu de vraie dé­cote, pour­suit le cour­tier. Le pire, ce­la a été le 2013.

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