PRI­MEURS, UNE BONNE AF­FAIRE ?

GQ (France) - - Enquete -

Ces cinq pre­miers grands crus clas­sés, dans de grands mil­lé­simes, ont connu l ’ , , ’ ’ Ces va­leurs en­re­gis­trées ’ i ’ ,

de deux cents pro­prié­tés dans le monde, or­ga­nise son propre évé­ne­ment « Les clés de châ­teaux », à La Do­mi­nique (saint-émi­lion) dans l’écrin d’alu­mi­nium rouge des­si­né par Jean Nou­vel ; Lam­bert Wil­son y est ve­nu en ami goû­ter les 2015, coa­ché par « le roi de l’as­sem­blage ». Dans le style cocktail mon­dain, Pierre Lur­ton pré­sen­tait sous les ors du Grand Théâtre de Bor­deaux le nou­veau mil­lé­sime de châ­teau d’yquem, le chef mul­ti-étoi­lé Yan­nick Al­lé­no si­gnant les agapes. Une fois (et même plu­sieurs) le 2015 goû­té et re­goû­té dans les châ­teaux ou au stade, les notes ont com­men­cé à pleu­voir. Dès la pre­mière se­maine d’avril pour cer­tains cri­tiques pres­sés de ti­rer les pre­miers, comme l’amé­ri­cain James Su­ck­ling ; à la fin du mois pour l’équipe fran­çaise Bet­tane+des­seauve ou le Bri­tan­nique Neal Mar­tin, le suc­ces­seur du cé­lèbre Ro­bert Par­ker au Wine Ad­vo­cate (ca­ri­ca­tu­ré dans le film Mon­do­vi­no, en 2004). Comment l’ab­sence de « Bob », dé­sor­mais ran­gé des bar­riques mais qui a fait la for­tune des bor­deaux de 1982 à 2014, al­lait-elle se tra­duire sur le mar­ché ? An­goisse dans les châ­teaux et sur la place, sa­chant qu’une note de lui su­pé­rieure à 93/100 fai­sait s’en­vo­ler les prix, qu’un 98/100 dé­clen­chait une de­mande mon­diale gi­gan­tesque. « Quand la note de Par­ker tom­bait, plus au­cun ar­gu­ment ne por­tait. Au­jourd’hui, les prin­ci­paux dé­gus­ta­teurs in­fluent sur leur mar­ché na­tio­nal, pas plus, et c’est plus sain », es­time le cour­tier. Il n’y a pas de nou­veau Par­ker.

L’aris­to­cra­tie du bou­chon Pas­sé les notes, les né­go­cia­tions sur les prix et les vo­lumes en pri­meur (ven­dus pen­dant la cam­pagne) et en li­vrable (après la cam­pagne et plus cher) s’en­gagent. C’est le nerf de la guerre. Al­lers-re­tours in­ces­sants et ul­tra-confi­den­tiels des cour­tiers entre pro­prié­taires et né­go­ciants pour par­ve­nir à un ac­cord. Tout juste les ac­teurs consentent-ils à dé­voi­ler les élé­ments de fixa­tion des prix : la no­to­rié­té du châ­teau, la qua­li­té du mil­lé­sime en soi et, com­pa­rées à celles des an­nées pré­cé­dentes, les notes at­tri­buées par les cri­tiques in­ter­na­tio­naux, la va­leur ac­tuelle des mil­lé­simes an­té­rieurs, leur prix de sor­tie pri­meurs à l’époque, l’état des stocks (maigres ou plé­tho­riques), dis­po­nibles à la pro­prié­té et chez les né­go­ciants, la de­mande (forte ou faible) sur ce mil­lé­sime et les pré­cé­dents. « Quand je conseille un prix, j’en­robe le dis­cours, ex­plique Fran­çois Lé­vêque. Tout est dans l’art de faire pas­ser le mes­sage. » Le ca­rac­tère cla­nique de « l’aris­to­cra­tie du bou­chon » n’est pas une lé­gende. Pro­prié­taires, cour­tiers, né­go­ciants, leurs fa­milles se connaissent de­puis des gé­né­ra­tions. « On est dans une re­la­tion de con­seil et de confiance », confie Fran­çois Lé­vêque. Ce qui au­to­rise une cer­taine li­ber­té de ton, si­non de pa­role. À ne ja­mais ou­tre­pas­ser ce­pen­dant : « Comme m’avait conseillé un jour un an­cien, “il vaut mieux dire à un pro­prié­taire que sa femme est moche plu­tôt que son vin est mau­vais !” Alors je ne dis ja­mais qu’un vin n’est pas bon mais qu’il est en des­sous de tel mil­lé­sime, par exemple. Sans nous, la pro­prié­té et le né­goce se ta­pe­raient des­sus. Notre rôle, c’est de conclure l’af­faire au mieux des deux par­ties ». D’au­tant plus que sa si­gna­ture les en­gage et qu’il est res­pon­sable de la tran­sac­tion. Convaincre les pro­prié­taires sur la per­ti­nence d’un prix n’est ja­mais ai­sé. Un ac­tion­naire veut la ren­ta­bi­li­té maxi­mum, une fa­mille at­tend ses di­vi­dendes, et les stra­té­gies di­vergent. Ceux qui ont beau­coup in­ves­ti pour res­tau­rer les vi­gnobles, le chai, etc. exigent, une fois la qua­li­té re­trou­vée, des prix hauts. Par­fois ir­réa­listes, quitte à se plaindre en­suite de ne plus trou­ver leur vin sur

les cartes des res­tau­rants. D’autres, plus ma­drés ou plus réa­listes, adoptent « un prix co­hé­rent avec la qua­li­té du mil­lé­sime ». Fran­çois Lé­vêque en­core : « Ber­nard Ma­grez avait d’abord fait fausse route avec les prix er­ra­tiques de son pape clé­ment (no­té 100/100 par Par­ker en 2010). En 2013, quand il fal­lait bais­ser le prix, il l’a fait. Et son 2015, il l’a pla­cé en un éclair dans le monde en­tier et tout le monde a ga­gné de l’ar­gent », se fé­li­cite le cour­tier. Se­lon l’in­dice bri­tan­nique Liv-ex, pape clé­ment 2015 est sor­ti à 58,80 eu­ros avec une hausse de 18,1 % sur le 2014. Fin juin, ce grand cru clas­sé de graves était, sur les sites de e-com­merce, soit épui­sé soit dis­po­nible au prix de 71 eu­ros. « Je veux que mes vins soient vi­sibles et consom­més », nous confiait Ber­nard Ma­grez lors des pri­meurs. Fin juin, fin des pri­meurs. Les pre­miers grands crus ont fait du­rer le sus­pense. L’in­dice Liv-ex en­re­gistre 40 % de hausse (par rap­port au prix pri­meurs du mil­lé­sime pré­cé­dent) pour an­gé­lus à 252 eu­ros la bou­teille, +45,8 % pour la­fite rothschild à 420 eu­ros, +66,6 % pour l’évan­gile à 150 eu­ros, +70 % pour fi­geac à 102 eu­ros, +106 % pour la mis­sion haut-brion à 300 eu­ros. Au­sone et che­val blanc, deux pre­miers grands crus clas­sés A de saint-émi­lion, sortent le même jour au même prix : 580 eu­ros.

Le bon mil­lé­sime 2015 Che­val blanc n’a pas pro­duit de se­cond vin, très re­cher­ché par les ama­teurs. Bé­né­fices re­cords en vue. « Tous les rai­sins étaient ex­cep­tion­nels », jus­ti­fie Pierre-oli- vier Clouet, le di­rec­teur tech­nique. « Fi­geac, ses prix ont tou­jours été rai­son­nables, il ré­colte le fruit de plu­sieurs an­nées d’ef­forts, com­mente Fran­çois Lé­vêque. Les quelques hausses spec­ta­cu­laires ou pé­tages de plombs ne doivent pas faire ou­blier que les prix res­tent très in­fé­rieurs aux 2009 et 2010 et que la spé­cu­la­tion ne concerne qu’une ving­taine de châ­teaux. » Ni que les grands crus ne re­pré­sentent que 5 % des bor­deaux. Reste le gros du mar­ché avec un 2015 en hausse de 5 à 30 % sur la plu­part des vins. « Il n’y a rien de cho­quant, le mil­lé­sime le mé­rite », es­time le cour­tier. Les Fran­çais, les Belges, connais­seurs et bons clients, les Suisses, de re­tour, les An­glais, por­tés sur les crus pres­ti­gieux, ont ache­té mas­si­ve­ment. « La grande dis­tri­bu­tion a été très pré­sente sur toutes les marques et jus­qu’à 50 eu­ros prix consom­ma­teur, ce qui est beau­coup. Les vé­pé­cistes et l’e-com­merce, qui s’étaient peu mo­bi­li­sés sur les 11, 12, 13 et 14, ont plé­bis­ci­té le mil­lé­sime car ils avaient une forte de­mande », ré­sume le cour­tier. Les re­grets se fo­ca­lisent sur « le mar­ché amé­ri­cain, peu ac­tif, et la Chine, qui a confir­mé sa pré­fé­rence pour le li­vrable », se­lon Ariane Khaï­da, di­rec­trice gé­né­rale de Du­clot, le plus im­por­tant né­go­ciant bor­de­lais qui, pour les fans d’éti­quettes in­dé­cis, est le seul à pro­po­ser une caisse col­lec­tor avec les neuf pre­miers grands crus clas­sés du mil­lé­sime 2015 à 5 600 eu­ros. « On trouve sur le mar­ché beau­coup de très bons vieux mil­lé­simes prêts à dé­gus­ter, sou­ligne la cri­tique hong­kon­gaise Jean­nie Cho Lee. Alors pour­quoi ache­ter pour at­tendre ? Pour s’in­té­res­ser de nou­veau aux pri­meurs, les pro­fes­sion­nels veulent être sûrs de ti­rer leur part de pro­fit, et les consom­ma­teurs de réa­li­ser un bon in­ves­tis­se­ment. Au vu des an­nées pas­sées, ce n’est pas cer­tain... » 24 juin, Jar­din pu­blic de Bor­deaux, Fête de la Fleur. Or­ga­ni­sée par la Com­man­de­rie du Bon­temps (la plus se­lect des com­man­de­ries, qui re­groupe les grands crus clas­sés de la rive gauche : mé­doc et graves, sau­ternes et bar­sac), elle clôt tra­di­tion­nel­le­ment la cam­pagne des pri­meurs et réunit l’élite bor­de­laise. Le dress code

est strict : robe de soi­rée, smo­king. Lorsque la fête a lieu l’an­née de Vi­nex­po (le sa­lon mon­dial du vin) et qu’elle se dé­roule en grande pompe dans un châ­teau de la rive gauche. La Com­man­de­rie in­tro­nise de nou­veaux membres sous les ap­plau­dis­se­ments, puis les pro­prié­tés convient à leurs tables clients, né­go­ciants, cour­tiers im­por­tants et jour­na­listes triés sur le vo­let. Le dî­ner de cette édi­tion est ima­gi­né par Vi­vien Du­rand, le chef étoi­lé du res­tau­rant Le Prince Noir, pour quelque mille in­vi­tés. Les conver­sa­tions s’in­ter­rompent re­li­gieu­se­ment à chaque tour de piste des som­me­liers qui servent châ­teau la lou­vière blanc 2012, châ­teau rau­zan-sé­gla 2006, châ­teau bra­naire-du­cru 2005, châ­teau mou­ton rothschild 1995. Le Grand Maître de la Com­man­de­rie Em­ma­nuel Cruse se réjouit que le sys­tème des pri­meurs ait re­trou­vé des cou­leurs avec ce mil­lé­sime. En apar­té, un né­go­ciant s’in­quiète que les châ­teaux « re­tiennent » de plus en plus. « Avant, 90 % de la ré­colte était écou­lée en pri­meurs. Au­jourd’hui, c’est 50 à 70 % seule­ment. » Les châ­teaux gardent des parts im­por­tantes du mil­lé­sime pour le re­vendre plus tard plus cher, « en li­vrable ». Seules les pro­prié­tés les plus pros­pères, qui n’ont pas de sou­ci de tré­so­re­rie, peuvent se le per­mettre.

Pri­meur or not pri­meur… Tout a com­men­cé avec le mil­liar­daire Fran­çois Pi­nault, le pre­mier à s’être to­ta­le­ment re­ti­ré du jeu des pri­meurs. « En 2011, il a consta­té que son châ­teau la­tour 2008, pre­mier cru clas­sé de pauillac, sor­ti à 120 eu­ros en pri­meurs, s’échan­geait à 660 eu­ros dans les tran­sac­tions. Une marge de 540 eu­ros en­vo­lée, il n’a pas en­cais­sé, c’est le cas de le dire, se sou­vient Fran­çois Lé­vêque. Mais se pas­ser to­ta­le­ment de la place qui dis­tri­bue bor­deaux par­tout dans le monde me semble très ris­qué. La­tour ac­cu­mule les mil­lé­simes en at­ten­dant qu’ils soient prêts à boire, rai­son of­fi­cielle... Mais quand il y a beau­coup de stock dans un châ­teau, ça ne donne pas confiance car le mar­ché n’aime pas être inon­dé. » Même de la­tour ? D’autres se montrent plus pru­dents. Le cour­tier cite son client châ­teau mon­trose, pre­mier grand cru clas­sé de saint-es­tèphe et pro­prié­té de Mar­tin et Oli­vier Bouygues. « De­puis deux ans, mon­trose garde beau­coup pour ali­men­ter le mar­ché au fur et à me­sure à un ni­veau de prix éle­vé. Je reste scep­tique et je ne me prive pas de le dire au gé­rant. » Re­te­nir, la nou­velle donne à Bor­deaux ? Pour la jour­na­liste bri­tan­nique Jane An­son, « c’est la ten­dance chez les grands crus les plus co­tés de gar­der une par­tie de leur ré­colte et de mettre le reste sur le mar­ché à une date ul­té­rieure, non pré­ci­sée. Vu la de­mande crois­sante pour des vins an­ciens..., ana­lyse-t-elle dans la re­vue De­can­ter. Ce­la fait sens que de vou­loir gar­der le contrôle sur la dis­tri­bu­tion et des prix hauts en re­strei­gnant l’ap­pro­vi­sion­ne­ment. Et si mon voi­sin le fait... » Cer­taines pro­prié­tés in­voquent la né­ces­si­té de pré­ser­ver l’oe­no­thèque in­té­grale du châ­teau dans des pro­por­tions rai­son­nables. D’autres ex­pliquent leur stra­té­gie en poin­tant le chan­ge­ment de com­por­te­ment des consom­ma­teurs qui n’ont pas de cave pour sto­cker et pré­fèrent ache­ter un mil­lé­sime lors­qu’il est prêt à boire. Gri­mace de Fran­çois Lé­vêque : « Hier, je réa­li­sais 70 % de mon chiffre d’af­faires en pri­meurs, 30 % en li­vrable. Au­jourd’hui, c’est 50/50. J’ai fait de bonnes af­faires sur le 2015 mais je se­rai en des­sous de mes pré­vi­sions car les pro­prié­taires ne nous ont pas don­né les vo­lumes es­pé­rés. C’est frus­trant. » Ça grince tout au­tant chez les né­go­ciants, qui vont de­voir eux aus­si ré­vi­ser leurs équi­libres. L’autre consé­quence étant que pour les châ­teaux qui conti­nuent à vendre en pri­meurs, la ten­ta­tion est grande de pous­ser leurs prix de sor­tie tou­jours plus haut : « À terme, tout ce­la est contre-pro­duc­tif », s’in­quiète le cour­tier. À vé­ri­fier en 2017 pour les pri­meurs 2016.

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