« S’ILS ENTRENT, ON LEUR SAUTE DES­SUS ! »

GQ (France) - - Trip - Un ré­cit in­édit de Sté­pha­nie Mar­teau

C’EST SON PRE­MIER CONCERT.

Ce soir-là, Sa­man­tha, jo­lie web-de­si­gneuse de 25 ans, che­veux bruns très courts et peau dia­phane, quitte son bu­reau un peu plus tôt pour être à l’heure. Une idée de Pierre, son co­pain de­puis quatre ans. Il a vu les Eagles of Death Me­tal jouer en pre­mière par­tie des Arc­tic Mon­keys, en 2009, et en garde un bon sou­ve­nir. Pour ce so­lide gars de 26 ans, tai­seux et car­ré comme un sol­dat, c’est l’oc­ca­sion de faire autre chose qu’un énième res­to. Lui aus­si est sor­ti tôt de la start-up qui l’em­ploie, un dog­gy bag à la main. Comme tous les ven­dre­dis, le pa­tron a of­fert le dé­jeu­ner. Cha­cun a pio­ché dans les restes. Il ver­ra sa bande de potes di­manche, comme d’ha­bi­tude. Ils sont aus­si de­ve­nus ceux de Sa­man­tha, plus so­li­taire. Mar­seillais d’ori­gine, ces deux geeks ont fait connais­sance via Fa­ce­book, juste après l’ar­ri­vée de Pierre, l’aî­né de trois en­fants, à Pa­ris. Sa­man­tha, qui a gran­di dans un mi­lieu où le quo­ti­dien n’a pas tou­jours été rose, l’a re­joint au bout de deux mois. De­puis, ils sont to­ta­le­ment fu­sion­nels. L’at­ten­tat les a sou­dés en­core plus. Sa­man­tha a im­mé­dia­te­ment ac­cep­té de nous ra­con­ter ce qui s’est pas­sé ce soir-là, quand la plu­part des autres vic­times de l’at­taque fuient les jour­na­listes, parfois avec vé­hé­mence (« Lais­sez-moi tran­quille, j’es­saye de pas­ser à autre chose ! »). Elle avoue avoir tra­ver­sé une « pé­riode de dé­pres­sion » que son ami Pierre re­bap­tise en sou­riant sa « pé­riode ni­hi­liste ». Lui, peu di­sert, a tar­dé avant de bien vou­loir nous ren­con­trer. Son re­fus de toute pos­ture vic­ti­maire ne colle pas à l’air du temps. Mais c’est ain­si : il est pas­sé tout de suite à autre chose. « Je sais bien qu’avec moi, Sam n’a pas trou­vé l’em­pa­thie qu’elle vou­lait, mais j’al­lais mieux dès le len­de­main ma­tin », lâche-t-il. Le re­gard qu’ils portent sur cette soirée dé­tonne sin­gu­liè­re­ment, tant ils ont pris de recul. À au­cun mo­ment, ils ne se sont in­té­res­sés au par­cours des ter­ro­ristes du 13 no­vembre. Ils ne connaissent même pas leurs noms. Ils ne sont pas non plus al­lés au concert com­mé­mo­ra­tif des Eagles of Death Me­tal, don­né en fé­vrier der­nier. Une seule et unique fois, le couple s’est ren­du à un groupe de pa­role de vic­times du Ba­ta­clan : « Cer­tains avaient cou­pé les ponts avec leurs amis d’avant, ne fré­quen­taient plus que d’autres vic­times, se com­plai­saient là-dedans… D’autres par­taient en vrille sur l’is­lam et les mu­sul­mans… C’était hor­rible », avoue Sa­man­tha. Du coup, ils ont tar­dé à en­ga­ger la pro­cé­dure d’in­dem­ni­sa­tion. Pierre était mal à l’aise : « Je n’ai rien su­bi, au­cun pré­ju­dice qui doit être ré­pa­ré par l’état… Du coup, j’ai at­ten­du des mois. Je l’ai fait parce que Sa­man­tha a dû ar­rê­ter ses études, c’était pour la sou­te­nir. » Une bonne par­tie de l’ar­gent a été dé­pen­sée cet été dans un voyage en Croa­tie. Alors qu’une jour­née d’hom­mage na­tio­nal aux vic­times du ter­ro­risme a eu lieu fin sep­tembre, et que les com­mé­mo­ra­tions se mul­ti­plient, le couple, comme nombre d’as­so­cia­tions, s’avoue conster­né par l’idée de dé­cer­ner une mé­daille de re­con­nais­sance aux vic­times du ter­ro­risme, y com­pris res­ca­pées, ain­si que le sou­haite Fran­çois Hol­lande. Pierre et Sa­man­tha, à nou­veau, sont dans l’ac­tion. Pierre, qui pra­tique l’air­soft (sorte de paint­ball, avec des ré­pliques d’armes à feu), pense prendre des cours de tirs. Le couple compte se for­mer aux premiers se­cours. « Cette soirée a confor­té ma vi­sion du monde, ex­plique Pierre. C’est mon ob­ses­sion, de tout op­ti­mi­ser, d’em­bras­ser la vie au maxi­mum de son po­ten­tiel. » Ce 13 no­vembre 2015, Sa­man­tha et Pierre ont ren­dez-vous au Ba­ta­clan.

21 H 30 LE BAL­CON

Ils ont ache­té des billets pour la fosse, en pla­ce­ment libre. Mais, fa­ti­gués, ils dé­cident de mon­ter au bal­con du pre­mier étage. Ça se­ra plus calme. Et puis ça tombe bien car Matt Mc­jun­kins, le bas­siste des Eagles of Death Me­tal, a une pe­tite ha­bi­tude : il joue tou­jours dans le coin gauche de la scène. Pen­dant le dé­but du concert, le couple dis­pose d’une vue im­pre­nable sur le mu­si­cien qu’ils af­fec­tionnent, juste en dessous d’eux. Une de­mi-heure de joie. Ils ignorent que, si­mul­ta­né­ment, s’achève une de­mi-heure d’en­fer sur des ter­rasses pa­ri­siennes où les

morts se comptent dé­jà par di­zaines. Mc­jun­kins s’ap­prête à jouer « Kiss the De­vil », un des clas­siques du groupe. Sa­my Ami­mour, Foued Mo­ha­med-ag­gad et Is­maël Mos­te­faï, eux, garent leur Po­lo de­vant le Ba­ta­clan. Ils ouvrent im­mé­dia­te­ment le feu. Trois morts. Les ter­ro­ristes pé­nètrent dans la salle où 1 500 spec­ta­teurs se sont mas­sés. Le trio, les armes char­gées, a de­vant lui la fosse, pleine à cra­quer, puis la scène. Matt Mc­jun­kins et ses aco­lytes at­taquent les pre­mières notes de « Kiss the De­vil » lorsque les as­saillants com­mencent à ti­rer. D’abord sur des « pros » du monde de la mu­sique ha­bi­tués à boire un verre au bar juste à l’entrée. Les ti­reurs avancent en­suite vers la foule en lâ­chant ra­fale sur ra­fale. Les vic­times s’ef­fondrent. Tout le monde se jette à terre. Hur­le­ments, odeur de poudre. Sept mi­nutes pen­dant les­quelles les ter­ro­ristes ne pro­noncent pas un mot. De­puis le bal­con, Sa­man­tha et Pierre se pré­ci­pitent dans l’es­ca­lier le plus proche qui les amène un de­mi-étage plus bas, entre la scène et le bal­con. Ils poussent une porte et se lancent dans un cou­loir. Ni­co­las (1), 49 ans, est un mi­li­taire ex­pé­ri­men­té. Il re­con­naît le cla­que­ment lourd et sec d’une Ka­lach­ni­kov. Il com­prend im­mé­dia­te­ment la na­ture de l’at­taque. « JP ! On nous tire des­sus ! » Il hurle en di­rec­tion de Jean-paul. Ils sont sur le de­mi-étage qui sur­plombe la fosse. Son pote JP, pé­tri­fié, re­garde les premiers corps fau­chés. Abru­ti par la co­déine et les an­ti-in­flam­ma­toires qu’il prend contre sa lom­bal­gie, Jean-paul ne semble rien com­prendre à la scène. Ni­co­las se rue dans le cou­loir le plus proche. Le même que Sa­man­tha et Pierre, qui ont une di­zaine de se­condes d’avance sur le mi­li­taire. Dans la fosse, les ter­ro­ristes continuent à ti­rer. Froi­de­ment. Cruel­le­ment : « Al­lez-y, le­vez-vous, ceux qui veulent par­tir, par­tez ! » Ceux qui se re­dressent sont abat­tus. Au bout de douze mi­nutes de car­nage, l’un des ter­ro­ristes re­ven­dique son ap­par­te­nance à « Daesh, l’état is­la­mique. On va frap­per par­tout ». Un amas de corps ta­pisse la fosse, mé­lange de morts, de bles­sés gé­mis­sants, de vi­vants qui se cachent ou qui ne bougent plus, ter­ro­ri­sés. Sa­man­tha et Pierre at­teignent le bout du cou­loir, à droite de la scène quand on lui fait face. Ils pé­nètrent les premiers dans une pe­tite pièce. C’est une loge qui sert de bu­reau, d’ate­lier. Des employés du Ba­ta­clan y at­tendent la fin du show. Ils n’ont pas en­core com­pris qu’un car­nage est en cours dans la salle. Tout va si vite. Ils tentent d’abord de re­pous­ser les spec­ta­teurs ter­ro­ri­sés. L’une des employés, une femme brune, pa­nique et in­ter­pelle Sa­man­tha et Pierre : « Qu’est-ce qui se passe ? Vous ne pou­vez pas res­ter là ! » L’em­ployée es­saie de re­fer­mer la porte qui se si­tue à l’entrée de la loge. Pierre hé­site. Il est beau­coup plus cos­taud qu’elle : c’est lui qui peut dé­ci­der s’il veut fer­mer la porte. Ou pas. La vague de spec­ta­teurs qui dé­ferle dans le cou­loir ne lui laisse pas le choix. Mc­jun­kins est ta­lon­né par Prune et son amie Lau­rence. Plan­qué der­rière une console de contrôle de son de­puis que les tirs ont com­men­cé, le mu­si­cien a em­prun­té le pre­mier che­min qui lui per­met­tait de quit­ter la scène. Il a juste eu le temps de faire un signe aux deux jeunes femmes ve­nues des Yve­lines : com­plè­te­ment déso­rien­tées par les cris et la pa­nique, elles ont sui­vi leur sau­veur, qui lui-même sui­vait Sa­man­tha et Pierre. D’autres res­ca­pés dé­ferlent, en­core, dans le cou­loir. Les der­niers, cette fois, claquent la porte qui mène à la loge, afin de pou­voir oc­cu­per en sé­cu­ri­té la place of­ferte par le cou­loir. C’est face à cette porte close que Ni­co­las se re­trouve, sui­vi par une autre co­lonne de spec­ta­teurs à la re­cherche d’un re­fuge. Ils ont pro­fi­té du mo­ment où les as­saillants re­char­geaient leurs armes pour cou­rir, dans une co­hue in­des­crip­tible. Dans leur dos, les tirs re­prennent. Ni­co­las se jette sur la poi­gnée et tente de l’ac­tion­ner. En vain. La porte du cou­loir reste fermée. À ses cô­tés, un homme est li­vide. C’est un agent de sé­cu­ri­té, mais il n’a pas les clés du lo­cal. Ni­co­las frappe de toutes ses forces. Der­rière la porte, il en­tend le bruit d’un groupe à l’abri. Les tirs continuent. Se rap­prochent.

21 H 35 UN CUL- DE- SAC

Les dé­to­na­tions sont plus ha­chées. Les ter­ro­ristes continuent de pro­gres­ser dans la fosse. Ils avancent vers la scène en ache­vant les bles­sés. À terre, des sur­vi­vants doivent écou­ter leurs « ex­pli­ca­tions » : « Il est où le chan­teur ? Ils sont où les Ri­cains ?, demandent les ti­reurs. C’est un groupe amé­ri­cain, avec les Américains, vous bom­bar­dez, donc on s’en prend aux Américains et à vous. » Matt Mc­jun­kins est dé­jà dans la loge. Par mi­racle, de pe­tits groupes par­viennent à ram­per puis à cou­rir de­puis la fosse vers une sor­tie la­té­rale, d’où ils s’échappent. Une scène fil­mée par Da­niel Psen­ny, un jour­na­liste du Monde qui ha­bite à deux pas. En des­cen­dant ai­der ces res­ca­pés, il re­çoit une balle dans le bras. La porte du cou­loir me­nant à la loge fi­nit par cé­der sous les vio­lents coups de pied de Ni­co­las. La co­lonne s’en­gouffre et pro­jette le mi­li­taire vers le fond de la pièce. En se re­tour­nant, Ni­co­las aper­çoit Jean-paul, qui est enfin par­ve­nu à cou­rir. Puis ils se perdent à nou­veau de vue dans le groupe qui ne cesse de gros­sir. Sa­man­tha se re­trouve pla­quée contre le mur im­ma­cu­lé, au fond de la pièce. Dans le flot des ar­ri­vées, elle a été sé­pa­rée de Pierre. Elle aper­çoit Matt, à gauche de la porte

C’est comme face à une tor­nade. C’est ton corps qui agit, toi, tu ré­flé­chis pas.

d’entrée. Tout comme Paul, 33 ans, et sa soeur Inès. Ou Ca­role, do­cu­men­ta­liste à la té­lé de 31 ans, spé­cia­li­sée dans la po­li­tique étran­gère, et son com­pa­gnon, Mar­tin, di­rec­teur d’une col­lec­tion de ro­mans de science-fic­tion. Mais là, c’est bien la réa­li­té que près de qua­rante per­sonnes af­frontent dans ce cul-de-sac de six mètres car­rés. Ils com­prennent vite qu’ils sont pris au piège. Il n’y a qu’une autre is­sue : elle donne sur des toi­lettes. Si les ter­ro­ristes entrent, c’est la fin. Les pri­son­niers éteignent la lu­mière.

21 H 40 L’ODEUR DES ARMES

Sa­man­tha en­tend pleu­rer dans les WC. Elle ap­pelle. Per­sonne ne ré­pond. Puis elle se sou­vient de la silhouette ché­tive d’une femme qui, lors­qu’ils sont ren­trés dans la pièce, l’a tra­ver­sée en cou­rant. Il s’agit de Leï­la, 32 ans, à deux doigts du ma­laise. Cette fan de rock, qui pro­duit du conte­nu pour des pla­te­formes de strea­ming, est ve­nue seule écou­ter ce groupe qu’elle suit de­puis long­temps. Elle est dé­sor­mais pros­trée dans les toi­lettes. Or, chaque mètre car­ré compte. Ni­co­las lui ré­pète plu­sieurs fois : « Si tu ouvres, on pour­ra faire ren­trer du monde. » Leï­la cède et six per­sonnes sup­plé­men­taires se glissent aus­si­tôt dans le ré­duit. Dans les toi­lettes, il y a un peu plus d’air. Ni­co­las s’y en­gouffre, il s’y sent moins vul­né­rable, es­saie de se concen­trer sur la si­tua­tion. C’est pour ça qu’il a gar­dé ses bou­chons acous­tiques. Dès les premiers tirs, l’ad­ju­dant-chef a re­con­nu l’odeur des mu­ni­tions de guerre. Sa­man­tha, elle, est to­ta­le­ment pas­sive, ha­garde. Elle re­garde une fille, col­lée au mur, mu­tique. Elle res­te­ra deux heures dans cette po­si­tion. Seule.

21 H 50 PORTE CONDAM­NÉE

Pierre prend les choses en main. Avec trois autres gar­çons, ils se trouvent à l’entrée du lo­cal, en « pre­mière ligne » si les tueurs entrent. Pierre dé­niche un ma­gnum de champagne. Il se dit que ce­la fe­ra une arme en cas d’at­taque. La cha­leur monte. L’am­biance de­vient lourde. Cer­tains craquent dé­jà, se disent qu’ils « sont tous fou­tus », que les ter­ro­ristes « vont ve­nir fi­nir le tra­vail. » Ils sont à moins de vingt mètres de la porte. Un type lance : « S’ils entrent, on leur saute des­sus. De toute fa­çon, ils ti­re­ront dans le tas. » « Ok », ré­pond la ma­jo­ri­té du groupe. Les « pri­son­niers de la loge » en­tre­prennent de condam­ner la porte du cou­loir. Ils ras­semblent tout ce qui leur tombe sous la main : Paul passe au groupe qui est à l’entrée une planche à re­pas­ser, deux chaises, un mi­ni frigo. Des pro­tec­tions mas­sées contre la porte der­rière la­quelle ils en­tendent tou­jours les ra­fales de Ka­lach­ni­kov. Et les cris. À chaque mi­nute, des per­sonnes continuent de mou­rir sous les balles des as­saillants. Prune craque.

22 H 00 L’AT­TENTE

Un com­mis­saire et un bri­ga­dier de la BAC qui pa­trouillaient dans le 11e ar­ron­dis­se­ment, aler­tés par ra­dio, ar­rivent dans l’entrée du Ba­ta­clan. De­puis la salle, ils en­tendent les dé­to­na­tions qui se pour­suivent. Parfois, des spec­ta­teurs s’ex­tirpent en hur­lant par les portes qui donnent sur le hall. Les deux po­li­ciers, équi­pés de leur arme de poing, avancent. Ils sont les seuls à pou­voir in­ter­rompre la tue­rie. Dans la loge, cer­tains dé­couvrent avec stu­pé­fac­tion, en sur­fant sur des sites d’in­fos, qu’il y a plu­sieurs at­ten­tats dans Pa­ris. Ca­role ap­pelle les se­cours, le 17, puis le 112, mais le ré­seau est sa­tu­ré. Elle en­voie un SMS à son frère, of­fi­cier de po­lice ju­di­ciaire. Il lui trans­met un numéro in­terne. Elle ap­pelle et four­nit quelques in­for­ma­tions : elle n’a vu que deux as­saillants, dont elle a re­mar­qué les armes plus que les vi­sages. Son in­ter­lo­cu­teur lui donne un conseil : ne pas bou­ger, res­ter si­len­cieux jus­qu’à l’ar­ri­vée des po­li­ciers. Ca­role rac­croche et re­laie le mes­sage. Le temps presse, il y a une bles­sée : Sa­mia, 33 ans, as­sis­tante com­mer­ciale dans le luxe. Dans sa fuite, elle a re­çu une balle dans l’aine alors qu’elle es­ca­la­dait une en­ceinte pour ne pas avoir à pié­ti­ner les corps tom­bés de­vant elle. Son co­pain est avec elle, vi­vant, alors elle ne se plaint pas. Elle est la seule à être al­lon­gée, tous les autres res­tent de­bout faute de place. Flo­rence, ac­crou­pie dès les pre­mières mi­nutes, s’est re­le­vée car cer­tains de ses com­pa­gnons com­mencent à lui mar­cher des­sus. Elle re­tire son col­lier : ils sont si ser­rés qu’elle re­doute de s’étran­gler. Ch­ris­tine, une sa­ge­femme, constate que Sa­mia perd beau­coup de sang et lui fait un point de com­pres­sion, sans lâ­cher (ce­la du­re­ra deux heures). Ch­ris­tine est ai­dée par Matt Mc­jun­kins : « To­wel ! », lance-t-il de temps en temps. Ma­rié, sans en­fant, le Ca­li­for­nien, qui ne parle pas un mot de fran­çais, af­fiche un flegme très classe. Paul est juste à cô­té du ro­cker, ad­mi­ra­tif. La cha­leur de­vient main­te­nant suf­fo­cante. Pierre par­vient enfin à re­joindre son amou­reuse au fond de la salle. De­puis le dé­but, il a gar­dé son sang-froid. Il confie à Sa­man­tha que, ce soir, il a tout fait pour ne pas avoir de re­gret. Pierre n’a pas peur, mais il sent ses ge­noux trem­bler. L’adré­na­line. Per­sonne dans la loge ne sait où sont les ter­ro­ristes. Ils les ima­ginent rô­dant dans le Ba­ta­clan à leur re­cherche. Pierre est convain­cu que les ter­ro­ristes vont prendre d’as­saut la loge. Il donne des con­seils à Sa­man­tha. Puis, à voix basse, il com­mence à lui faire ses adieux. Elle le sup­plie de ne pas se mettre en avant cette fois. Elle se dit qu’ils ne fe­ront plus l’amour, qu’ils n’au­ront ja­mais d’en­fants. Que tout peut s’ar­rê­ter d’une mi­nute à l’autre. Elle pense

J’ai pen­sé qu’avec mon co­pain, on ne fe­rait plus l’amour, qu’on n’au­rait pas d’en­fants.

à son tra­vail. Mais pas à ses pa­rents, sa soeur ou sa meilleure amie.

22 H 05 LA TEN­SION

Le si­lence se pro­longe. Les « re­tran­chés » se demandent si les ter­ro­ristes sont par­tis. Tout le monde chu­chote. Per­sonne ne sait que des ter­ro­ristes ont des ex­plo­sifs sur eux. Le calme re­la­tif re­pose sur cette igno­rance. La ten­sion monte plu­tôt à cause de ceux qui laissent son­ner leurs por­tables. Matt Mc­jun­kins ré­pète gen­ti­ment : « Quiet, please ! » Sou­dain, ve­nant des WC, la voix d’une très jeune femme, une brune bou­lotte, couvre le brou­ha­ha : « Ben écoute gros, là, je suis au Ba­ta­clan… » Sa­man­tha craque : « Ferme ta gueule ! » La fille rac­croche. Une autre se fait hur­ler des­sus après que son té­lé­phone a son­né trois fois de suite. « J’ar­rive pas à l’éteindre », geint-elle.

22 H 07 SOUS LE PLA­FOND

Un bruit sourd re­ten­tit. « De l’explosif ! », se dit Ni­co­las, le mi­li­taire. Sa­my Ami­nour, qui s’était dé­pla­cé dans le cou­loir op­po­sé, à gauche de la scène, vient de tom­ber sous les balles des deux hommes de la BAC. Sa chute dé­clenche la cein­ture ex­plo­sive qu’il por­tait sur lui. « Il s’est fait ex­plo­ser ! » s’ex­clame l’un de ses deux aco­lytes lorsque le corps d’ami­nour vole en éclats, des membres re­tom­bant sur la scène. Les ter­ro­ristes ri­golent. Sous le choc, les ca­na­li­sa­tions de la loge se mettent à fuir. Le plâtre du pla­fond s’écroule. Très vite, les re­clus pa­taugent dans quatre cen­ti­mètres d’eau. La va­peur est telle qu’on di­rait que des fu­mi­gènes ont été lan­cés. Deux gar­çons, grim­pés sur l’évier et sur une table, tentent de cas­ser le faux pla­fond pour faire ren­trer un peu d’air. Mais, dé­jà, l’eau a alour­di les plaques qui com­mencent à s’ef­fon­drer. Cer­tains es­saient de les re­te­nir. D’autres leur demandent d’ar­rê­ter. Trop dan­ge­reux, la chute des plaques de­puis le pla­fond pour­rait at­ti­rer l’at­ten­tion.

22 H 30 L’AS­SAUT

Une de­mi-heure sans coups de feu. La pres­sion re­tombe lé­gè­re­ment. À moins que la crise de nerfs n’ap­proche ? En tout cas, cer­tains ont be­soin de rire. À cô­té de Sa­man­tha, un type lance : « Y’en a qui vont se mettre en ar­rêt de tra­vail lun­di… » Puis il se pré­ci­pite aux toi­lettes. Pierre a faim. Un bruit de fond s’ins­talle : des bles­sés qui hurlent, les boi­se­ries du Ba­ta­clan qui craquent. Dans la loge, la seule lu­mière qui filtre est celle du néon al­lu­mé dans le cou­loir. Une fois Sa­my Ami­nour mort, Is­maël Mos­te­faï et Foued Mo­ha­med-ag­gad se re­tranchent sur le bal­con du pre­mier étage, tirent sur les po­li­ciers de la BAC, contraints de re­cu­ler face à la puis­sance de feu des armes de guerre. Les ter­ro­ristes s’en­ferment alors avec une di­zaine d’otages dans un cou­loir long d’une dou­zaine de mètres, fer­mé par une porte. Ils sont un de­mi-étage au-des­sus de Sa­man­tha, Pierre et leurs com­pa­gnons d’in­for­tune. Les fronts se figent. Chaque mi­nute va dé­sor­mais comp­ter double. Ni­co­las dis­cute avec Leï­la et la main­tient dans un calme qu’il sait pré­caire. Les gouttes des ca­na­li­sa­tions continuent de tom­ber du pla­fond. Ceux qui se trouvent sous les plus grosses fuites tentent de s’abri­ter avec une bas­sine. Il y a un ro­bi­net, mais une seule bou­teille qui passe de mains en mains. Prune en­voie un SMS à son com­pa­gnon grâce au por­table d’un couple de jeunes Es­pa­gnols. Les

23 H 57 À L’AIR LIBRE

Ni­co­las ap­prend par le tex­to d’un proche que l’as­saut de la po­lice est im­mi­nent. Le mi­li­taire pré­vient tout le monde. Cha­cun s’at­tend à des coups de feu. Rien. Puis des bruits der­rière la porte d’en bas… « C’est la po­lice ! », lance une femme. Les agents de la BRI, cas­qués, in­ves­tissent le lo­cal. Ils em­mènent d’abord Sa­mia, la bles­sée, puis Leï­la, en état de choc. Les autres suivent, les mains der­rière la tête. Matt Mc­jun­kins sort par­mi les der­niers, avec Pierre et Sa­man­tha. Les po­li­ciers sé­cu­risent l’en­semble du bal­con, et com­prennent enfin où se trouvent les ter­ro­ristes grâce au cri d’un otage : « Ar­rê­tez, n’avan­cez plus ! Ils sont deux, ils ont des cein­tures ex­plo­sives, ils me­nacent de nous tuer, de nous cou­per la tête. » La né­go­cia­tion s’en­gage. Les po­li­ciers es­cortent les qua­rante re­clus jus­qu’à la sor­tie prin­ci­pale du Ba­ta­clan. Par­tout, du verre pi­lé et du sang. Les po­li­ciers demandent aux res­ca­pés de ne pas re­gar­der les ca­davres, de le­ver les yeux au pla­fond. Mais tous voient des traces de mains en­san­glan­tées sur les murs. Sa­man­tha re­trouve un homme avec le­quel elle avait par­lé au dé­but de la soirée. Il ne sait pas où se trouvent sa com­pagne et leur fils de cinq ans. Une fois à l’air libre, d’autres po­li­ciers les fouillent, puis les ras­semblent dans la cour d’un im­meuble, rue Ober­kampf. Pierre re­mer­cie les po­li­ciers un à un, dé­bor­dé par un sen­ti­ment de gra­ti­tude. Les yeux hu­mides, les fonc­tion­naires lui mettent la main sur l’épaule. Fri­go­ri­fiés, Sa­man­tha, Pierre, Ni­co­las, Prune, Matt et tous les autres doivent se pla­quer contre les murs. Les ex­plo­sions re­prennent de plus belle. Puis les tirs. Il est 0 h 18 : la BRI lance l’as­saut fi­nal. sites in­ter­net sont avi­de­ment consul­tés. Mais Ni­co­las, tou­jours sur le qui-vive, demande de ne pas contac­ter la presse, de ne pas ré­vé­ler leur po­si­tion, de peur que les ter­ro­ristes ne les dé­couvrent. Puis l’at­tente, en­core. Ils l’ignorent, mais la si­tua­tion bas­cule. Les hommes de la BRI in­ves­tissent la salle de spec­tacle. La co­lonne Bra­vo monte à l’étage, la co­lonne Al­pha avance au rez-de-chaus­sée. Aveu­glé par les fu­mi­gènes, le fonc­tion­naire qui ouvre la marche, char­gé d’un lourd bou­clier Ram­sès, tré­buche dans l’es­ca­lier qui des­cend dans la fosse, et en­traîne toute la co­lonne dans sa chute, des hommes s’écrou­lant sur des vic­times. Une fois de­bout, les po­li­ciers ouvrent portes et pla­cards, vé­ri­fient l’iden­ti­té des vi­vants. Le RAID ar­rive à son tour, prend po­si­tion dans la fosse pour cou­vrir la BRI qui se di­rige vers le bal­con du pre­mier étage. Les po­li­ciers ignorent où se trouvent les ter­ro­ristes. En at­ten­dant, la prio­ri­té est d’éva­cuer les spec­ta­teurs en­core en­fer­més dans la salle.

Pierre est en mode mi­li­taire. Il me dit : “Je fais tout pour ne pas avoir de re­grets.

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