Sean Penn faire car­rière, c’est la mort »

Il est l’in­sou­mis d’hollywood. À 56 ans, l’ac­teur conti­nue de tra­cer sa route à coups de per­for­mances su­blimes, d’en­ga­ge­ments hu­ma­ni­taires et de dé­cla­ra­tions bor­der­line. Après la pré­sen­ta­tion à Cannes de The Last Face, qu’il a réa­li­sé, GQ a ren­con­tré en e

GQ (France) - - Ads -

n ra­cle­ment de gorge ca­ver­neux sui­vi d’une pro­jec­tion vis­queuse. À peine a-t-on le temps de s’ins­tal­ler dans une cour sans charme du Carl­ton à Cannes au mois de mai der­nier qu’un gé­né­reux mol­lard vient s’écra­ser à quelques cen­ti­mètres de nos pieds. Pros­tré dans sa chaise, Sean Penn, 56 ans, donne le ton d’en­trée. Les moeurs po­li­cées de l’in­ter­view, très peu pour lui. Au len­de­main de la dé­bâcle qu’a été la pro­jec­tion en com­pé­ti­tion of­fi­cielle de The Last Face, son nou­veau film en tant que réa­li­sa­teur, l’ac­teur fuit les bonnes ma­nières au­tant que notre re­gard. Il a tout l’air d’une bête bles­sée, comme en té­moigne sa dé­fense un peu pré­vi­sible : « Je n’ai rien lu de ce qui a été écrit et je ne le fe­rai pas. Mais je suis au cou­rant qu’un train nous a ren­ver­sés hier. Je sais ap­pré­cier les cri­tiques po­si­tives, mais je conduis de­puis suf­fi­sam­ment long­temps pour sa­voir que, dans le cas contraire, il faut sa­voir je­ter ces mêmes cri­tiques par la fe­nêtre et pas­ser son che­min. » Soit, mais vu l’ac­cueil du film sur la Croi­sette, ça fait quand même pas mal de monde à lais­ser au bord de la route. Ne va-t-il pas cher­cher à li­mi­ter les dé­gâts, en tou­chant au mon­tage, par exemple ? « Non, je suis so­li­daire de mon film. Il ne par­le­ra ja­mais une autre langue que la sienne. Si les autres ne sont pas sen­sibles à ce lan­gage, je ne peux rien y faire. » Pour le coup, Sean Penn dit vrai. Il n’y a sans doute rien à faire pour sau­ver The Last Face. Cette his­toire d’amour entre deux mé­de­cins of­fi­ciant dans l’hu­ma­ni­taire en Afrique res­semble bel et bien à un vrai nau­frage ci­né­ma­to­gra­phique. Ju­gé « obs­cène » par une par­tie de la presse, le film a no­tam­ment été at­ta­qué pour sa vi­sion folk­lo­rique des Afri­cains, dé­peints comme de bons sau­vages qui n’aiment rien tant que re­gar­der les four­mis grim­per aux arbres. Se­lon une lo­gique iden­tique, l’ac­teur a ex­pli­qué en 2015 dans une in­ter­view à Es­quire que si les Es­pa­gnols ré­sis­taient mieux au li­bé­ra­lisme triom­phant c’est parce qu’ils fai­saient la sieste. Si vous cher­chez une voix qui em­brasse un tant soit peu la com­plexi­té de notre monde glo­ba­li­sé, pas­sez votre che­min. Sean Penn n’est pas du genre pon­dé­ré. Il peut prendre feu à la moindre di­gres­sion : « J’ai as­sis­té

ré­cem­ment à un évé­ne­ment ap­pe­lé le Po­wer 100, confie l’ac­teur quand on sug­gère do­ci­le­ment que The Last Face est avant tout le por­trait amou­reux d’une femme. Il y avait cette pro­duc­trice qui avait fait 500 mil­lions en si­gnant tel ac­cord avec tel stu­dio. Une prouesse à en croire l’as­sis­tance. Pour­tant, son film n’est rien d’autre qu’une des­truc­tion de ce qu’on ap­pelle la culture, une at­taque contre l’art, une hor­reur. C’est quoi l’idée ? Que les femmes prennent le pou­voir pour faire la même chose que les hommes ? » Qu’elle re­lève d’un pa­ter­na­lisme étri­qué ou d’un idéa­lisme pous­sif, cette ti­rade est plu­tôt rac­cord avec l’image de l’ac­teur vé­hi­cu­lée par ses films, où l’émo­tion a sou­vent rai­son de la sub­ti­li­té. Dans le genre hy­per­sen­sible, qui peut dé­cem­ment ri­va­li­ser avec un type ayant en­dos­sé les ha­bits d’un condam­né à mort en quête de re­pen­tance (La Der­nière Marche), d’un ma­ri tor­tu­ré en sor­tie D’HP (She’s So Lo­ve­ly), d’un père do­té du ni­veau in­tel­lec­tuel d’un en­fant de sept ans (Sam, je suis Sam), ou d’un prof de maths en at­tente d’une greffe de coeur (21 Grammes) ? Dans le vaste sa­lon qui donne sur la cour du Carl­ton, Jean Re­no et Adèle Exar­cho­pou­los, les Fren­chies de l’aven­ture The Last Face, se prêtent au jeu des tables rondes. Char­lize The­ron et Ja­vier Bar­dem, les amants mau­dits du film, sont re­par­tis avec le pre­mier avion. Sean Penn al­lume une Ame­ri­can Spi­rit, les clopes pré­fé­rées des écri­vains du Mon­ta­na. Sur une table voi­sine traîne un exem­plaire du Ga­la du jour, avec son fils Hop­per en cou­ver­ture. La veille, ses deux en­fants (nés de sa longue re­la­tion avec Ro­bin Wright) ont mon­té les marches aux cô­tés de leur père. Penn se sai­sit du ma­ga­zine en sou­riant : « C’est dingue, quand même,

avec Jack Lem­mon à avoir été ré­com­pen­sé à Cannes, Ve­nise et Ber­lin), Penn ob­serve ses contem­po­rains avec le re­gard un peu dog­ma­tique d’un an­cien : « De nos jours, beau­coup d’ac­teurs que les gens consi­dèrent comme de grands co­mé­diens ne sont rien d’autre qu’un écran de fu­mée. Da­niel Day-le­wis, non. Lui, c’est un vrai. Mais c’est aus­si une rare ex­cep­tion. » Day-le­wis, un autre ac­teur mul­ti-os­ca­ri­sé au style flam­boyant... On sug­gère Di­ca­prio, qui est comme lui por­té sur les rôles big­ger than life et les com­bats ci­toyens : « Je l’adore. Mais res­tons-en là parce que vous al­lez fi­nir par men­tion­ner quel­qu’un que je trouve full of shit ( lit­té­ra­le­ment “plein de merde”, et par ex­ten­sion “bi­don”, voire “cuistre”, ndlr) et je ne veux pas jouer à ce jeu-là. » Pas le genre ha­ter, Sean Penn. Sim­ple­ment un ac­teur en­tier qui s’en­gage au ci­né­ma comme dans ses mis­sions hu­ma­ni­taires. Ses rôles sont au­tant de voyages sans re­tour. D’où le sen­ti­ment de trop-plein qui émane de sa vie comme de son jeu. Penn est une vé­ri­table pis­cine à dé­bor­de­ment sa­lué, men­tionne éga­le­ment Mi­chael Mann et Al­fon­so Cuarón par­mi les ci­néastes avec les­quels il ai­me­rait tour­ner. Le réa­li­sa­teur de Gra­vi­ty était membre du ju­ry can­nois pré­si­dé par Sean Penn en 2008. Cette an­née-là, Be­ni­cio Del To­ro, que Penn a di­ri­gé dans The Pledge, a été dis­tin­gué par le prix d’in­ter­pré­ta­tion mas­cu­line pour sa per­for­mance dans Che de So­der­bergh, tan­dis que le réa­li­sa­teur ita­lien Pao­lo Sor­ren­ti­no ob­te­nait le prix du ju­ry pour Il Di­vo. Trois ans plus tard, dans This Must be the Place, Sor­ren­ti­no rha­bille­ra Penn en go­thique fra­gile. Ce ré­seau­tage à l’an­cienne tien­drait presque d’une ma­nière ob­so­lète de faire car­rière : « Je ne veux pas une car­rière, se dé­fend l’ac­teur. Faire car­rière, c’est la mort. En re­vanche, j’ai le plus grand res­pect pour ce que si­gni­fie une vo­ca­tion. » Éty­mo­lo­gi­que­ment, la vo­ca­tion est une af­faire re­li­gieuse. Un ap­pel di­vin en vue d’une mis­sion. Quel mot pour­rait mieux col­ler à notre ac­ti­viste rock, sorte de chaî­non man­quant entre Mar­lon Bran­do et Bo­no, que ce­lui de mis­sion­naire ?

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