L’homme sans gra­vi­té

Pro­pul­sé de­puis une se­maine dans la sta­tion spa­tiale in­ter­na­tio­nale, si­tuée à 400 ki­lo­mètres de la terre, tho­mas Pes­quet vous ob­serve en ce mo­ment même. humble et Prag­ma­tique, l’as­tro­naute fran­çais de 38 ans, qui s’est en­vo­lé Pour une mis­sion de six mois,

GQ (France) - - Ads -

confé­rence à la­quelle par­ti­cipent tous les centres de contrôle : les ob­jec­tifs du jour y sont dé­fi­nis, et c’est parti pour une jour­née de tra­vail de onze heures. Par le pas­sé, la briè­ve­té des mis­sions (une di­zaine de jours) obli­geait les as­tro­nautes à ex­ploi­ter au maxi­mum le temps dé­dié à leurs tâches, ils étaient à pied d’oeuvre presque 24 h/24. Les mé­de­cins ont ti­ré la son­nette d’alarme sur ces ca­dences in­fer­nales et une sorte de code du tra­vail a été édic­té : une di­zaine d’heures de tra­vail quo­ti­diennes maxi­mum, et re­pos le di­manche, jour où les échanges par mail ou par vi­déo avec la fa­mille sont au­to­ri­sés. Tho­mas fe­ra par­tie de l’équipe 49S. Com­po­sée de trois membres (le Fran­çais, qui parle six langues dont le chi­nois et le russe, se­ra ac­com­pa­gné par l’amé­ri­caine Peg­gy Whit­son et le Russe Oleg No­vits­ki), elle re­join­dra la 50S, puis ac­cueille­ra à son tour la 51S, se­lon un sys­tème de re­lève tri­mes­trielle qui as­sure en per­ma­nence la pré­sence de six as­tro­nautes dans L’ISS. Comment ré­su­mer la vie d’un as­tro­naute dans Co­lum­bus ? C’est un peu celle d’un tech­ni­cien de la­bo de haut vol, dou­blé d’un co­baye sou­mis à une bat­te­rie d’ex­pé­riences mé­di­cales. L’ISS sta­tionne dans l’or­bite ter­restre basse, une zone

am­bi­tion qui com­pense un sa­laire (5 000 eu­ros men­suels, sans prime pour la mis­sion dans L’ISS) juste cor­rect au re­gard de ses com­pé­tences. « C’est de l’ar­gent pu­blic… sou­pire l’as­tro­naute. L’agence spa­tiale eu­ro­péenne coûte 11 eu­ros par an à chaque contri­buable. » Quand un as­tro­naute a de l’am­bi­tion, il rêve bien sûr d’al­ler tou­jours plus loin. Sur la Lune et sur Mars. « Mars, c’est notre tra­ver­sée de l’at­lan­tique. On ne sait pas en­core faire mais ça vien­dra », pré­dit Tho­mas. Une des prin­ci­pales dif­fi­cul­tés tient à l’at­mo­sphère trop fine qui em­pêche les en­gins de se po­ser dou­ce­ment sur la pla­nète rouge. En 2012, la Na­sa a réus­si à po­ser les 899 kg de l’as­tro­mo­bile Cu­rio­si­ty grâce à une sorte d’hé­li­co­ptère-grue qui a per­mis un at­ter­ris­sage en dou­ceur. « Mais c’est im­pos­sible avec les 40 tonnes de Co­lum­bus ! », ex­plique Tho­mas. Autre obs­tacle : l’ab­sence de la cein­ture de Van Al­len qui pro­tège l’or­bite ter­restre des rayon­ne­ments cos­miques trop puis­sants. « Re­tour­ner sur la Lune est en re­vanche plus en­vi­sa­geable, es­père l’as­tro­naute fran­çais. C’est sur­tout une ques­tion de vo­lon­té et d’ar­gent : il nous fau­drait une fu­sée beau­coup plus grosse, comme Sa­turne (un lan­ceur de fu­sée amé­ri­cain, ndlr) qui pèse 110 tonnes contre 54 seule­ment pour Soyouz, pour avoir une pro­pul­sion suf­fi­sante. » Pour la gé­né­ra­tion de Tho­mas Pes­quet, un des mo­tifs d’es­poir tient à l’in­té­rêt crois­sant por­té à l’es­pace par les in­ves­tis­seurs pri­vés. Dé­jà, le car­go spa­tial Spa­cex Dra­gon, créé par le mil­liar­daire amé­ri­cain Elon Musk, par­ti­cipe de­puis 2008 au ra­vi­taille­ment du fret de L’ISS. Musk a dé­cro­ché le contrat avec la Na­sa grâce à son lan­ceur Fal­con 9 qui a per­mis de bais­ser le prix des mises en or­bite. Des stocks de nour­ri­ture (dont la langue de veau Lu­cul­lus ou la vo­laille au vin jaune et mo­rilles pré­pa­rées par Thier­ry Marx pour l’an­ni­ver­saire de Tho­mas et Noël) leur sont ain­si ré­gu­liè­re­ment ache­mi­nés grâce à Spa­cex. Les dé­chets ali­men­taires sont en­suite pla­cés (comme les tex­tiles) dans des contai­ners qui s’au­to­dé­truisent dans l’uni­vers. En re­vanche, l’urine est re­cy­clée, « le pi­pi du jour, c’est le ca­fé du len­de­main », se­lon la for­mule des as­tro­nautes. « De­puis les an­nées 2000, nous maî­tri­sons l’or­bite basse (en­vi­ron 400 km de la Terre), il nous faut plus de moyens pour al­ler au-de­là », ana­lyse Tho­mas, dont un des jobs sur Co­lum­bus se­ra de ma­noeu­vrer le bras qui amar­re­ra Spa­cex à L’ISS. Le su­jet de ces par­te­na­riats pu­blic-pri­vé reste ce­pen­dant en­core sen­sible : la preuve, lors des réunions à Hous­ton, les Fran­çais sont priés de quit­ter la salle lorsque les pontes de la Na­sa évoquent leur col­la­bo­ra­tion avec les équipes d’elon Musk. Lorsque le 15 no­vembre, à Baï­ko­nour, Tho­mas Pes­quet a pris place dans Soyouz, il a en­core eu huit mi­nutes de pas­si­vi­té. Pas de tran­quilli­té puisque, lit­té­ra­le­ment, il était as­sis sur un ba­ril de poudre pro­pul­sé à 46 ki­lo­mètres d’al­ti­tude en 115 se­condes. C’est en­core une sur­prise d’ap­prendre que la fu­sée Soyouz (la « fu­sée-taxi » qui em­mène les as­tro­nautes jus­qu’à L’ISS) est du genre plu­tôt rus­tique et beau­coup moins so­phis­ti­quée qu’un avion de ligne : « La qua­li­fi­ca­tion pour pi­lo­ter un A320 s’ap­prend en deux se­maines, la théo­rie pour le Soyouz m’a pris dix­huit se­maines à rai­son de huit heures par jour, ex­plique Tho­mas. Il y a beau­coup de ma­té­riel élec­trique et très peu d’élec­tro­nique, en réa­li­té Soyouz de­vrait se pi­lo­ter à six, comme pour les avions dans les an­nées 1960-1970, mais nous ne sommes que deux ! » Des condi­tions d’au­tant plus éton­nantes car, de­puis que les États-unis ont ar­rê­té en 2011 d’uti­li­ser leur propre na­vette spa­tiale, les Russes sont les seuls à « mon­ter » les as­tro­nautes jus­qu’à la sta­tion. Un voyage ex­clu­sif qu’ils mon­nayent au prix fort aux agences par­te­naires : en moyenne 60 mil­lions de dol­lars pour un voyage al­ler entre six heures et deux jours, et un re­tour de deux heures. S’il fal­lait, au moins, ne pas être sur­pris sur un point, c’est que les fu­sées res­tent le moyen le plus cher pour voya­ger. Au bout de huit mi­nutes, Tho­mas Pes­quet au­ra été mis en or­bite et au­ra pris les com­mandes pour pla­cer Soyouz en po­si­tion ho­ri­zon­tale. Le temps de fi­ler vers son des­tin.

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