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Vouons-le : ce ma­tin-là, en pre­nant place dans un Tha­lys di­rec­tion l’al­le­magne, on avait l’im­pres­sion que rien ne nous épar­gne­rait un saut dans l’in­con­nu. Ni nos lec­tures

GQ (France) - - La Une -

(L’étoffe des hé­ros, De la Terre à la Lune) ni les films vus (Gra­vi­ty, Seul sur Mars, In­ters­tel­lar...) ne nous avaient ap­por­té une ré­ponse très claire : à quoi res­semble la vie dans l’es­pace ? Pour le sa­voir, au­tant par­tir à la ren­contre d’un « vrai » as­tro­naute. L’homme qui nous at­ten­dait au bout de la ligne al­lait sans doute nous éclai­rer. Tho­mas Pes­quet au­ra été, le 15 no­vembre, le dixième et plus jeune Fran­çais à par­tir dans l’es­pace, pour une mis­sion de six mois à bord de la Sta­tion spa­tiale in­ter­na­tio­nale (ISS, pour son acro­nyme an­glais, In­ter­na­tio­nal Space Sta­tion). Et le 555e as­tro­naute de­puis le Russe You­ri Ga­ga­rine, de­ve­nu le vi­sage fon­da­teur de la conquête spa­tiale un cer­tain 12 avril 1961. À se lais­ser ber­cer par la voix calme et le ton pé­da­go­gique de Tho­mas Pes­quet, 38 ans, on en vien­drait presque à consi­dé­rer sa fu­ture vie comme nor­male. Ce se­rait vite ou­blier que tout, pen­dant ces six mois, se­ra ex­tra­or­di­naire. À com­men­cer par la vi­tesse : L’ISS cir­cule à 28 000 km/h (35 fois la vi­tesse d’un A320) et ef­fec­tue 16 or­bites de la Terre par jour – les as­tro­nautes ob­servent donc seize fois le le­ver et le cou­cher du so­leil, c’est même un de leurs spec­tacles fa­vo­ris lors des mo­ments de re­pos dans la Cu­po­la, une cap­sule spé­ciale qui per­met une vi­sion à 360 de­grés de la Terre. À la mi­mai, L’ISS a dé­pas­sé le cap des 100 000 or­bites. Ce se­rait aus­si ou­blier que les as­tro­nautes peuvent dé­pla­cer des charges de 700 ki­los sans au­cune dif­fi­cul­té, ou se re­te­nir à la sta­tion avec seule­ment deux doigts lors­qu’ils font – mais c’est très rare – des sor­ties ex­tra-vé­hi­cu­laires pour, par exemple, ré­pa­rer une pièce à l’ex­té­rieur, se re­trou­vant bru­ta­le­ment sus­pen­dus dans l’es­pace avec 400 ki­lo­mètres de vide sous les se­melles.

Un slip pour deux jours

T-shirt per­son­na­li­sé, bi­ceps bien des­si­nés, adepte du tu­toie­ment im­mé­diat, phy­sique si lisse qu’on pour­rait se croire de­vant un per­son­nage de Real Hu­mans : 100 % hu­main, la dé­con­trac­tion de Tho­mas Pes­quet sur­prend. De­puis deux ans, cet homme voit son em­ploi du temps jus­qu’au prin­temps 2017 fixé presque heure par heure, et une montre of­ferte par une marque par­te­naire lui in­dique que, lors de notre ren­contre, 236 jours le sé­parent du grand dé­part. Quand nous le re­trou­vons, dans les bu­reaux plu­tôt old school de L’ESA, l’agence spa­tiale eu­ro­péenne, à une de­mi-heure de Co­logne, en Al­le­magne, il s’agit de la der­nière de­mi-jour­née en­tière qu’il peut consa­crer à un seul mé­dia. Il a choi­si GQ. La se­maine sui­vante, il se­ra en va­cances à New York avec sa co­pine, ses der­niers congés avant le grand dé­part. Le pro­chain cadre de vie de Tho­mas Pes­quet est re­pro­duit à taille réelle dans un vaste han­gar de L’ESA : le la­bo­ra­toire Co­lum­bus, 7 mètres de long, 4,50 de dia­mètre. C’est dans ces 75 mètres cubes, l’uni­té de me­sure pour ces hommes contraints par l’ape­san­teur de flot­ter dans l’es­pace, que Tho­mas va tra­vailler et vivre jus­qu’au prin­temps pro­chain. Il au­ra dé­col­lé avant le pre­mier tour des pri­maires des Ré­pu­bli­cains, et il re­des­cen­dra pour, on peut le pa­rier, ser­rer la main du nou­veau pré­sident de la Ré­pu­blique (il s’est or­ga­ni­sé pour vo­ter, et es­père même adres­ser un mes­sage ci­vique de­puis l’es­pace). His­toire de prendre un autre re­père de mo­deste Ter­rien, sa­chez qu’un as­tro­naute uti­lise un slip et une paire de chaus­settes pour deux jours, un T-shirt et un short de sport par se­maine et que ceux-ci s’au­to­dé­truisent dans des contai­ners lâ­chés dans l’es­pace. La ri­tua­li­sa­tion de l’ex­tra­or­di­naire, c’est le tra­vail des équipes de L’ISS. La jour­née, ca­lée sur l’heure du mé­ri­dien de Green­wich, dé­bute à 6 h 30 par le pe­tit dé­jeu­ner avec du pain à la mie ul­tra-com­pacte pour évi­ter la dis­per­sion de miettes dans l’ha­bi­tacle. Suit une té­lé-

en­core as­sez peu char­gée en ra­dia­tions (du fait du rayon­ne­ment na­tu­rel, les as­tro­nautes re­çoivent quand même en moyenne chaque jour la quan­ti­té an­nuelle re­çue par une per­sonne sur Terre), où les moyens de té­lé­com­mu­ni­ca­tion ou d’ob­ser­va­tion fonc­tionnent. De­vant les dix « racks » de Co­lum­bus rem­plis de fours, mi­ni-fri­gos, or­di­na­teurs por­tables, Tho­mas es­time « à 200 le nombre d’ex­pé­riences scien­ti­fiques (qu’ils mè­ne­ront) au cours de ces six mois ». Beau­coup sont mé­di­cales : test d’une nou­velle tech­nique d’écho­gra­phie ; es­sai d’un vê­te­ment connec­té in­té­grant un as­sis­tant per­son­nel utile pour cer­taines ma­la­dies ; va­li­da­tion d’une étude de l’in­serm sur les muscles et les os. D’autres ex­pé­riences portent sur la phy­sique, dont une sur des al­liages de mé­taux pour la fa­bri­ca­tion de billes uti­li­sées dans l’in­dus­trie au­to­mo­bile ou les tur­bines d’avion. Ajou­tons une étude en bio­lo­gie pour com­prendre pour­quoi les ra­cines des plantes partent La va­rié­té des tâches est telle que Tho­mas Pes­quet ne se sur­es­time pas : « Je suis loin de com­prendre tout ce que je fais ! », confie-t-il sans fard. Dans le centre de contrôle, c’est-à-dire la salle de liai­son entre l’agence eu­ro­péenne et la sta­tion spa­tiale, un écran montre Jeff Williams, un confrère amé­ri­cain de Tho­mas, en train de ma­ni­pu­ler un ap­pa­reil par­mi des di­zaines ta­pis­sant les cloi­sons de L’ISS. L’homme flotte, avec dans les bras un gros cube qu’il porte comme s’il s’agis­sait d’un car­ton vide. Sur l’écran d’or­di­na­teur, une fe­nêtre pré­cise qu’il est en train de réa­li­ser l’opé­ra­tion SABL1-LOCKER 1/5. Tho­mas ré­flé­chit : « Mais pfff… je ne sais pas du tout ce qu’il fait. Il ré­pare quelque chose, quoi ! » « Une mis­sion réus­sie, c’est d’abord celle où l’on ne casse au­cun ma­té­riel, iro­nise Tho­mas. Fi­na­le­ment, peu de choses dé­pendent de nous, les as­tro­nautes, qui ne sommes pas maîtres des ré­sul­tats scien­ti­fiques. » Le tra­vail des six as­tro­nautes de L’ISS est gui­dé et en­ca­dré par en­vi­ron 400 per­sonnes pour cha­cun d’entre eux, pré­sentes au sol à Co­logne, Mu­nich, Hous­ton, Mos­cou, To­kyo et dans les autres bases de liai­son avec la sta­tion. L’iso­le­ment dans l’es­pace n’est plus qu’une chi­mère car les mes­sages entre les centres de contrôle et les di­zaines d’or­di­na­teurs em­bar­qués dans L’ISS sont per­ma­nents. Pour me­ner à bien ces mul­tiples mis­sions, la condi­tion phy­sique et l’état de san­té gé­né­ral sont des di­men­sions cru­ciales pour les as­tro­nautes. Dans la sta­tion, cha­cun s’as­treint quo­ti­dien­ne­ment à au moins 2 h 30 de sport : du vé­lo, mais sans selle puisque les pé­dales suf­fisent ; de la course, mais at­ta­ché sur un ta­pis rou­lant ; et beau­coup de mus­cu­la­tion. La jus­ti­fi­ca­tion du sport à haute dose est simple : l’ape­san­teur oblige cer­tains muscles

à peu, voire pas du tout tra­vailler pen­dant les six mois de mis­sion. Ces séances de gym per­mettent donc de com­pen­ser les ef­fets de l’ape­san­teur et d’évi­ter une perte mus­cu­laire trop im­por­tante. Mal­gré ce­la, on es­time qu’un corps d’as­tro­naute perd en­vi­ron 6 % de sa masse, ain­si que de la den­si­té os­seuse, et qu’il lui fau­dra, une fois re­ve­nu sur Terre, entre six mois et un an pour re­trou­ver ses ca­pa­ci­tés ini­tiales. Pen­dant sa phase de pré­pa­ra­tion, Tho­mas consacre au moins quatre heures heb­do­ma­daires au sport, une per­for­mance lar­ge­ment à la por­tée de ce ju­do­ka (cein­ture noire), plon­geur (50 mètres) et an­cien bas­ket­teur. C’est même une sur­prise d’ap­prendre qu’il n’est pas ma­ra­tho­nien. Puis­qu’il est évi­dem­ment im­pos­sible d’em­bar­quer un mé­de­cin, les as­tro­nautes sont for­més pour soi­gner une pe­tite cou­pure, ou ar­ra­cher une dent. L’ou­ver­ture du corps est en re­vanche une ligne rouge. Au­cune opé­ra­tion n’est pos­sible, même dans le cas d’une frac­ture ou d’une ap­pen­di­cite : les or­ganes ne ré­sis­te­raient pas à l’ape­san­teur ! Une pro­cé­dure d’ur­gence est pré­vue s’il s’agit de ra­pa­trier un ma­lade sur Terre en 24 heures (à l’aide d’une cap­sule Soyouz rat­ta­chée en per­ma­nence à la sta­tion), mais elle n’a en­core ja­mais été dé­clen­chée. Pour­tant, un confrère amé­ri­cain de Tho­mas Pes­quet, Scott Kel­ly, a je­té un froid en ex­pri­mant très franche- scien­ti­fique. Pour­tant, des mil­liers d’heures de si­mu­la­tion de vol, d’en­traî­ne­ment phy­sique im­pi­toyable et d’études scien­ti­fiques ont trans­for­mé ce vir­tuel en qua­si réel, lui per­met­tant de par­ler au pré­sent de son fu­tur. La ren­contre entre Tho­mas et l’es­pace ne date pas d’hier. La pre­mière par­tie de sa vie est nor­male : nais­sance à Rouen, père prof de maths, mère ins­ti­tu­trice, un frère. En­fance heu­reuse et stable, école, études su­pé­rieures d’in­gé­nieur, pre­mier job au Centre na­tio­nal d’études spa­tiales dans la fou­lée, bref le par­cours d’un Fran­çais de la classe moyenne ayant joyeu­se­ment em­prun­té l’as­cen­seur so­cial. Dès la sor­tie de ses études, le jeune in­gé­nieur du CNES de Tou­louse se consacre à l’au­to­no­mie des sa­tel­lites. Un job un peu sta­tique pour cet hy­per­ac­tif. Il de­vient pi­lote de ligne à Air France. Mais c’est en 2008 que la vie de Tho­mas bas­cule, avec un scé­na­rio digne à la fois d’une co­mé­die hol­ly­woo­dienne et de « la bonne co­pine qui m’a pré­sen­té mon fu­tur pro­duc­teur ». Alors qu’il vole de­puis cinq ans, un des col­lègues de Tho­mas lui parle d’une sé­lec­tion or­ga­ni­sée par l’agence spa­tiale eu­ro­péenne pour re­cru­ter une nou­velle gé­né­ra­tion d’as­tro­nautes. Une au­baine car la der­nière sé­lec­tion re­monte à 1992. 8 800 can­di­dats du monde en­tier ont pos­tu­lé : six (cinq gar­çons et une fille) ont été re­te­nus, dont Tho­mas. Ins­tal­lé dans le bu­reau de l’agence spa­tiale eu­ro­péenne qu’il par­tage de­puis 2009 avec son pote an­glais Ti­mo­thy Peake – qui se trou­vait dans Co­lum­bus, le la­bo eu­ro­péen, lors de notre ren­contre –, Tho­mas se dé­fi­nit comme « quel­qu’un de très terre-à-terre ». Il pré­cise : « Je n’ou­blie pas d’où je viens. Lorsque mon col­lègue m’a par­lé de la sé­lec­tion, j’ai d’abord dit : “Eh, ça c’est pour les Su­per­man, pas pour moi !” » Il pense même que ce cô­té « mains­tream » l’a ser­vi : bon dans toutes les dis­ci­plines, ja­mais ex­cellent et ja­mais mau­vais. Tho­mas a par­ti­cu­liè­re­ment bien ré­pon­du aux 480 ques­tions de l’épreuve de psy­cho­lo­gie, une di­men­sion dé­ci­sive lors­qu’il s’agit de pas­ser six mois avec des in­con­nus. « Je suis na­tu­rel­le­ment op­ti­miste, je pense tou­jours que les choses vont tour­ner du bon cô­té. Pi­lote, j’ai gé­ré quelques très gros orages mais je n’ai ja­mais pa­ni­qué. » Mais at­ten­tion, il ne faut pas se fier qu’au cô­té bon­homme du per­son­nage. Quand on l’in­ter­roge sur sa mo­ti­va­tion, il prend quelques ins­tants pour ré­pondre : «Elle est double : égoïste, bien sûr, puisque j’ai en­vie de par­ti­ci­per à un pro­jet ex­cep­tion­nel. Et col­lec­tive, aus­si, en fai­sant par­tie d’une aven­ture utile, et peut-être lut­ter contre le sen­ti­ment de dé­prime en France. » Une

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