Le pe­tit blond en avant

An­toine Griez­mann De­puis l’eu­ro, l’at­ta­quant des Bleus et de l’at­le­ti­co Ma­drid a réus­si l’im­pos­sible : ré­con­ci­lier l’équipe de France avec toute une na­tion. Grâce à son sou­rire, sa fraî­cheur et sa gé­né­ro­si­té, c’est vrai, mais sur­tout grâce à son ta­lent su

GQ (France) - - Go -

adrid, 15 h 56, un après-mi­di de sep­tembre. Quatre mi­nutes avant l’heure pré­vue, An­toine Griez­mann ar­rive. Jean brut dé­la­vé, ten­nis et T-shirt blancs, il marche len­te­ment vers nous dans les cou­loirs de l’hô­tel AC La Fin­ca qui jouxte l’un des quar­tiers hup­pés de la ca­pi­tale es­pa­gnole. La poi­gnée de main est franche et le sou­rire iden­tique à ce­lui af­fi­ché lors de notre pre­mière ren­contre le 6 juin, à Clai­re­fon­taine, juste avant le Cham­pion­nat d’eu­rope des Na­tions. Phy­sio­no­miste (ou po­li ?), il pré­tend nous re­con­naître et ne tarde pas à sa­luer cha­cune des per­sonnes qui vont le sou­mettre à un exer­cice qu’il ne goûte que mo­dé­ré­ment : la séance pho­to. « Je ne me sens pas du tout à l’aise dans ce genre de fringues, mais je com­mence à m’ha­bi­tuer. Avant, au bout de cinq pho­tos, je per­dais pa­tience. Main­te­nant, j’es­saie de don­ner le moins de tra­vail pos­sible aux pho­to­graphes ! », nous lance-t-il. Pour GQ, Griez­mann, élu meilleur joueur de la Li­ga en octobre, en­chaîne les poses sans sour­ciller : de­bout, al­lon­gé, sou­riant, re­gard sombre, de pro­fil, en mode cé­lé­bra­tion post-but ver­sion Drake… Entre chaque ta­bleau, nous mar­chons avec lui vers la loge im­pro­vi­sée, à l’in­té­rieur de l’hô­tel. Là, alors qu’il se re­trouve torse nu, en ca­le­çon, il nous gra­ti­fie d’une imi­ta­tion, plu­tôt réus­sie, de Cris­tia­no Ro­nal­do, avec l’ac­cent por­tu­gais (pays dont sa mère est ori­gi­naire). Il se marre. Au fil des mi­nutes, son na­tu­rel prend le des­sus. « An­toine est un épi­cu­rien », confie Éric Ol­hats, re­cru­teur dans le club es­pa­gnol de la Real So­cie­dad qui a dé­cou­vert Griez­mann alors qu’il n’avait que 13 ans. « Il re­fuse la tris­tesse, la dé­cep­tion. C’est un peu in­fan­tile mais ra­fraî­chis­sant, pour­suit ce­lui qui joue au­jourd’hui le rôle de confi­dent n° 1. Lors­qu’il parle de la fi­nale de Ligue des Cham­pions per­due fin mai face au Real Ma­drid, il évoque l’am­biance, les spec­ta­teurs. Puis la dé­faite. Il est très dé­çu évi­dem­ment mais il est fou­tu comme ça, spon­ta­né, op­ti­miste. » L’eu­ro, jus­te­ment. Griez­mann se sou­vient de l’am­biance et des vic­toires mais ne s’épanche pas sur la fi­nale per­due. Et quand nous évo­quons la fa­çon avec la­quelle il a re­tour­né la France du foot, mi­née ces der­nières an­nées par les af­faires ex­tra-spor­tives, il nuance : « Nous avons vu que les gens nous en­cou­ra­geaient da­van­tage, par­laient mieux de nous. Mais je ne suis pas le seul à avoir par­ti­ci­pé à ce re­nou­veau des Bleus. Tous les joueurs ont beau­coup don­né. » Al­truiste, Griez­mann met en avant le col­lec­tif. Pour­tant, la nou­velle star, c’est lui.

Un amour de va­cances ? De­puis l’épo­pée presque par­faite de l’équipe de France, l’en­goue­ment au­tour du n° 7 des Bleus ne se dé­ment pas. « Griz­zi » n’est plus seule­ment un joueur de foot­ball. « Le cham­pion­nat d’eu­rope lui a don­né une no­to­rié­té plus glo­bale », af­firme à GQ Jé­rôme Ca­za­dieu, di­rec­teur de la rédaction de L’équipe. L’at­ta­quant des Bleus a même fait son en­trée à la sixième place du clas­se­ment des per­son­na­li­tés pré­fé­rées des Fran­çais du Jour­nal du Di­manche, pu­blié le 14 août der­nier. Une autre di­men­sion que son agent mar­ke­ting ex­plique par un tra­vail de fond. « De­puis dix-huit mois, l’ob­jec­tif était l’eu­ro, ra­conte Sé­bas­tien Bel­len­contre, qui col­la­bore de­puis deux ans avec Griez­mann. Nous avons ef­fec­tué un lob­bying au­près des marques pour le faire connaître hors du foot. Nous vou­lions dé­ve­lop­per sa no­to­rié­té en France afin que les gens en­re­gistrent bien son nom. En­core fal­lait-il qu’il per­forme sur le ter­rain… » Pu­ma sur les abri­bus, Beats à la té­lé­vi­sion, Sport 2000 sur les ondes… les Fran­çais

ont ap­pris à connaître Griez­mann (pro­non­cez « Griè­ze­mane »). Con­quis, ils se re­con­naissent et re­trouvent un peu Zi­zou (le der­nier Bleu à avoir rem­por­té tous les suf­frages, d’où le sur­nom de Gri­zou ?) dans ce gendre idéal, dis­cret et abor­dable. Mais la qua­li­té pre­mière de Griez­mann, c’est son ta­lent. Pour Ch­ris­tophe Du­gar­ry, cham­pion du monde 1998 et au­jourd’hui consul­tant sur RMC : « Ce n’est pas sa gen­tillesse, son sou­rire et le fait qu’il soit mi­gnon qui plaisent, ce sont ses buts et son gé­nie sur le ter­rain. Oui, Griez­mann est un joueur fan­tas­tique, aty­pique, gé­nial avec le bal­lon. Mais lui don­ner l’éti­quette de ce­lui qui a re­do­ré le bla­son de l’équipe de France, c’est trop. » Re­tour sur terre. Si Griez­mann faillit, il res­te­ra un amour de va­cances. « À nous de le pro­té­ger, sou­ligne Sé­bas­tien Bel­len­contre. Les marques nous sol­li­citent beau­coup, à nous d’al­ter­ner fi­dé­li­té avec cer­tains spon­sors et coups avec d’autres, sans em­pié­ter sur son mé­tier de foot­bal­leur. » L’autre axe de tra­vail concerne le dis­cours du joueur. Ins­pi­ré sur le ter­rain, Griez­mann se ré­vèle tai­seux au­de­hors, mal à l’aise. Lors de nos échanges, il se lâche peu, ré­pond en deux phrases, cherche ses mots. « J’ai peur de mal m’ex­pri­mer en fran­çais, de ne pas me faire bien com­prendre, s’ex­cuse-t-il. Je pré­fère faire court, no­tam­ment en confé­rence de presse. Tout ce que je dis a dix fois plus de ré­so­nance par rap­port à avant. Il faut faire at­ten­tion à sou­vient-il. Il pas­sait son temps par terre en rai­son de sa pe­tite taille, mais sa flui­di­té tech­nique m’a fait sen­tir que, conju­guée à un as­pect ath­lé­tique dé­ve­lop­pé, ce­la pou­vait don­ner quelque chose. » De­puis l’âge de 13 ans, le n° 7 (comme son idole Da­vid Beck­ham) s’est construit entre Bayonne, où il lo­geait chez son bien­fai­teur ; SaintSé­bas­tien, où il s’est en­traî­né avant de dé­bu­ter en pro avec la Real So­cie­dad en 2010 ; et Ma­drid où il évo­lue à l’at­le­ti­co de­puis 2014. De fait, il maî­trise mieux les sub­ti­li­tés de la langue es­pa­gnole que celle de son pays de nais­sance. « Je l’ai vu s’ex­pri­mer en es­pa­gnol, face à des jour­na­listes, ce n’est pas le même homme, af­firme Sé­bas­tien Bel­len­contre. C’est fluide, il est à l’aise, il glisse beau­coup de touches d’hu­mour. En fran­çais, il a peur de faire une Ri­bé­ry. »

Un « truc » ca­pil­laire en pré­pa­ra­tion Cons­cients que cette fai­blesse lui fer­me­ra des portes, sa soeur, Maud, 28 ans, qui gère ses re­la­tions presse, et Sé­bas­tien Bel­len­contre en­vi­sagent pour lui des cours de me­dia trai­ning. « L’ob­jec­tif est qu’il soit aus­si à l’aise que Ted­dy Ri­ner. Ce­la fe­rait ac­croître son ca­pi­tal sym­pa­thie. Mais au­jourd’hui, il ne veut pas al­ler sur ce ter­rain. » Sans doute est-il sen­sible aux conseils d’éric Ol­hats : « Il faut qu’il garde sa fraî­cheur et sa spon­ta­néi­té, tranche le re­cru­teur. Il ne doit pas de­ve­nir pas un mec lamb­da, quitte à dire quelques conne­ries, ou ba­lan­cer des choses dif­fé­rem­ment des autres. » Pour le mo­ment, An­toine Griez­mann reste droit dans ses cram­pons. À 25 ans, il est mûr et ne fait que gen­ti­ment cé­der aux si­rènes clas­siques du foot­bal­leur : une vil­la cos­sue, de belles voi­tures (dont une Ma­se­ra­ti Gran­tu­ris­mo et un cou­pé Rolls-royce), une montre Pa­tek Phi­lippe Nau­ti­lus, des ta­touages… Il a aus­si à son ac­tif quelques coups sty­lis­tiques comme le pan­ta­lon de cos­tume feu de plan­cher et les bas­kets Guc­ci paille­tées et clouées (por­tées sans chaus­settes) qui avaient agi­té la twit­to­sphère lors de la re­mise du prix du meilleur joueur eu­ro­péen par L’UEFA, fin août. La console de jeux qu’il ta­quine avec dex­té­ri­té dès qu’il peut et les coupes de che­veux ap­proxi­ma­tives font éga­le­ment par­tie de son quo­ti­dien. Plu­tôt sage ca­pil­lai­re­ment de­puis un an, il avoue ma­li­cieu­se­ment « pré­pa­rer un truc pour jan­vier ». La nor­ma­li­té dite « bling » du foot­bal­leur en somme, mais tou­jours les pieds sur terre et sans prise de (grosse) tête. « Les gens lui ouvrent sans ar­rêt les portes, sont tou­jours d’ac­cord avec lui, il est beau, gagne du po­gnon (son sa­laire an­nuel avec l’at­le­ti­co Ma­drid s’élè­ve­rait à 6,5 mil­lions d’eu­ros, ndlr), il peut vite se prendre une grosse claque, aver­tit Éric Ol­hats. Mais il gère. » Griez­mann a confié ses in­té­rêts spor­tifs à son en­tou­rage proche plu­tôt qu’à des agents ap­pâ­tés par son nou­veau sta­tut. « Si j’ai une merde de­main, je sais qu’eux se­ront là », se jus­ti­fie le joueur. En confiance, il s’au­to­rise même une confi­dence : « Lors des re­pas de fa­mille, les dis­cus­sions tournent sou­vent au­tour de moi. Ma soeur et Théo, mon pe­tit frère, ont sou­vent dû pen­ser : “Et nous alors ?” C’est dif­fi­cile pour eux, mais la ja­lou­sie n’existe pas chez nous. Ils savent que je ne fais rien pour me mettre en avant. » _ JÉ­RÉ­MY PA­TRELLE

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