Ke­vin Cost­ner « J’AI EU RAI­SON TROP TÔT »

Cow-boy em­blé­ma­tique et star des an­nées 1990, Ke­vin Cost­ner a de­puis connu une longue éclipse ci­né­ma­to­gra­phique. Il re­vient au­jourd’hui dans Les Figures de l’ombre, et es­père en­core ré­en­chan­ter un monde loin d’être par­fait. Par Ja­cky Gold­berg

GQ (France) - - Intelligence -

Nous avons tous été fans de Ke­vin Cost­ner à un mo­ment ou à un autre. Avec lui, le cow- boy est re­de­ve­nu un hé­ros po­si­tif. D’abord comme ac­teur ( Sil­ve­ra­do, 1985) puis comme réa­li­sa­teur ( Danse avec les loups, 1990), il a re­fait du wes­tern ce grand di­ver­tis­se­ment po­pu­laire épique et éthique. Il a in­car­né le hé­ros amé­ri­cain dans ses di­men­sions les plus ar­ché­ty­pales : comme joueur de baseball ( Duo à trois, Jus­qu’au bout du rêve, Pour l’amour du jeu…) ou dans d’in­nom­brables rôles de juge, po­li­ti­cien, sol­dat au ser­vice de l’oncle Sam (Les In­cor­rup­tibles, Bo­dy­guard, JFK…). « Pas de mys­tère : je suis amé­ri­cain et je fais des films de cow-boys… Mer­ci de m’ac­cep­ter comme je suis. » C’est par cette étrange as­ser­tion que Ke­vin Cost­ner concluait son dis­cours de re­mer­cie­ments pour son Cé­sar d’honneur en 2013.

Pas­sion Ken­ne­dy

C’est donc avec une ex­ci­ta­tion un peu nos­tal­gique que nous le re­trou­vons dans une suite du Four Sea­sons de Be­ver­ly Hills qui res­pire le luxe, le calme et la vo­lup­té. Il se montre d’ailleurs ex­trê­me­ment af­fable, cha­leu­reux et doux. La pro­mo­tion du nou­veau film dans le­quel il joue, Les Figures de l’ombre, dé­bute sous les meilleurs aus­pices tan­dis que s’en­gage la cam­pagne des Os­cars (où on lui pré­dit quelques no­mi­na­tions). Si le cow-boy, 62 ans au­jourd’hui, a vieilli, les va­leurs qui l’animent sont tou­jours aus­si vi­vaces : « Je suis un type très simple, vous sa­vez. J’es­saie d’avoir une vue d’en­semble sur le monde, mais je ne me fais pas d’illu­sion sur le fait qu’elle est in­fluen­cée par ma culture. Je ne sais pas tout, mais je sais que je dois écou­ter » , ré­pond- il lors­qu’on lui de­mande au­jourd’hui d’ex­pli­quer pour­quoi il s’est pré­sen­té aux Cé­sars comme cet Amé­ri­cain qui fait des films de cow-boys. Il fait preuve d’une mo­des­tie rare. Et en­chaîne très vite sur Do­nald Trump : « Il y avait trop d’ego dans cette élec­tion. Moi, je suis très in­quiet, et, pour tout vous dire, as­sez pes­si­miste. » Il est as­sez in­ha­bi­tuel que les ac­teurs amé­ri­cains s’ex­priment avec fran­chise sur la po­li­tique. Mais pas Ke­vin Cost­ner, qui re­vient sans cesse à la chose pu­blique. Même lorsque nous lui par­lons de ses films. Ain­si tient-il à pré­ci­ser que s’il a ac­cep­té de jouer dans Les Figures de l’ombre, c’est pour « in­for­mer sur la condi­tion des femmes afroa­mé­ri­caines des an­nées 1960, et pas n’im­porte les­quelles : des scien­ti­fiques de haut vol, tra­vaillant pour la Na­sa, qui n’étaient pas re­con­nues à leur juste va­leur. » Dans le film, il joue le di­rec­teur du pro­gramme spa- tial : « Un per­son­nage fic­tif ba­sé sur trois per­sonnes réelles », pré­cise-t-il, d’abord peu sen­sible à l’ini­qui­té de trai­te­ment de ces scien­ti­fiques dou­ble­ment dis­cri­mi­nées (par leur genre et par leur cou­leur de peau), et qui prend peu à peu conscience du pro­blème. Dans le bu­reau de ce di­rec­teur, bien vi­sible au-des­sus de sa tête, fi­gure un por­trait de Ken­ne­dy : « Je sais ce que vous al­lez me dire, de­vance-t-il, en­core une fois, je joue un per­son­nage dans l’ombre de JFK. » Outre sa fa­meuse in­ter­pré­ta­tion du juge Gar­ri­son dans le film dos­sier d’oli­ver Stone, il avait cam­pé le plus proche conseiller du pré­sident du­rant la crise des mis­siles cu­bains, dans Treize Jours de Ro­ger Do­nald­son (2000). « Je ne m’en cache pas, j’ai pour lui une grande ad­mi­ra­tion. Il est au­jourd’hui de bon ton de le cri­ti­quer pour son rap­port aux femmes ou à la ma­fia, mais moi, je consi­dère que c’est sur­tout quel­qu’un qui s’est bat­tu pour ses idéaux, dans un contexte dif­fi­cile de guerre et de ten­sions na­tio­nales. Je ne suis ce­pen­dant pas par­ti­san : George Bush père est aus­si quel­qu’un que je res­pecte. »

« Com­mon de­cen­cy »

Ke­vin Cost­ner est un fa­rouche « indépendant », comme disent les Amé­ri­cains. On se sou­vient qu’il a sou­te­nu Oba­ma en 2008, mais beau­coup moins en 2012, se di­sant à l’époque « dé­çu par ses pro­messes non te­nues, et par la pré­gnance de la fi­nance sur son man­dat ». À l’heure du der­nier bi­lan, il sait ce­pen­dant gré au pre­mier pré­sident noir d’avoir « te­nu bon dans l’ad­ver­si­té, no­tam­ment sur sa ré­forme de santé ». Une qua­li­té qui re­vient sans cesse dans son dis­cours. On touche là à l’es­sence même de Ke­vin Cost­ner : moins un in­las­sable mi­li­tant de la bonne cause (à la ma­nière de George Cloo­ney, Sean Penn ou Matt Da­mon), qu’un éter­nel dé­fen­seur de la « dé­cence com­mune » — une sorte de Clint East­wood moins droi­tier, en somme. « Les po­li­ti­ciens ont per­du le contact avec le peuple. Ils ne sont plus là pour dé­fendre nos in­té­rêts mais pour se main­te­nir au pou­voir. J’ap­pelle ça le “sur­vi­va­lisme po­li­tique”. » Il s’in­ter­rompt, comme ac­ca­blé, et mar­tèle, son poing frap­pant la table : « Do the right thing, just do the right thing ! » Et quelle se­rait cette « chose juste » à ses yeux ? Elle est d’abord éco­lo­gique. Fi­dèle au grand prin­cipe de JFK ( « ne te de­mande pas ce que l’amé­rique peut faire pour toi mais ce que tu peux faire pour l’amé­rique »), il a ain­si in­ves­ti des mil­lions de dol­lars dans une so­cié­té dé­ve­lop­pant un pro­cé­dé de net­toyage de l’eau de mer après une ma­rée noire. Il prône aus­si la li­mi­ta­tion des man­dats par­le­men­taires et la

re-mo­ra­li­sa­tion de la vie po­li­tique. Avec un tel pro­gramme, qui sait, peut-être fau­drat-il sur­veiller dans les mois qui viennent le ha­sh­tag #ke­vin­cost­ner2020… Peu de gens s’en sou­viennent — et pour cause, le film n’est même pas sor­ti en France — mais Ke­vin Cost­ner a joué dans Swing Vote en 2008, une co­mé­die sur la dé­ma­go­gie po­li­tique, qu’il a même fi­ni par fi­nan­cer lui-même de­vant le re­fus des stu­dios. « Les gens semblent sur­pris au­jourd’hui, ils montent sur leurs grands che­vaux, mais j’ai en­vie de leur dire : “Fuck you, j’ai dé­jà dé­crit ça il y a long­temps, et vous vous en mo­quiez à l’époque !” » Il a beau ponc­tuer cette phrase d’un rire, étrange et en­fan­tin, on le sent par­ti­cu­liè­re­ment sen­sible à l’évo­ca­tion de ses échecs.

Wa­ter­world, le nau­frage Il en est deux autres, pour dire vrai, qui lui coû­tèrent beau­coup plus cher que ce pe­tit film : Wa­ter­world et Post­man. Réa­li­sé en 1995 par Ke­vin Rey­nolds (le même qui avait por­té la star au pi­nacle quatre ans au­pa­ra­vant avec Ro­bin des Bois, prince des vo­leurs),

Wa­ter­world est res­té cé­lèbre pour être un des plus grands fours de l’his­toire. « C’est faux, s’in­surge le co­mé­dien, les mé­dias nous ont mas­sa­crés avant même d’avoir vu le film, parce qu’il était très cher, et le tour­nage très com­pli­qué. Mais en réa­li­té, il est ren­tré dans ses frais, et je n’ai fran­che­ment pas à en rou­gir. Vous l’avez re­vu ré­cem­ment ? » Oui, et nous ne pou­vons qu’al­ler dans son sens :

Wa­ter­world est un di­ver­tis­se­ment in­tel­li­gent, un Mad Max des mers, qui ac­quiert au­jourd’hui, avec le ré­chauf­fe­ment cli­ma­tique, un sens pré­mo­ni­toire. Mais cette ré­pu­ta­tion de nau­frage lui colle à la peau, et, après une dé­cen­nie de tubes, un pre­mier voyant rouge s’al­lume donc en 1995... Avant un se­cond, deux ans plus tard, lorsque Ke­vin Cost­ner sort Post­man, son deuxième pas­sage der­rière la ca­mé­ra après Danse avec

les loups, et avant Open Range son très beau re­tour au wes­tern en 2003. Si­tué dans les an­nées 2010, Post­man ima­gine une Amé­rique post-apo­ca­lyp­tique en proie à la guerre ci­vile, où l’es­poir est in­car­né par un pos­tier­trou­ba­dour (!) joué par Cost­ner lui-même. Mas­sa­cré par la cri­tique, bou­dé par le pu­blic, « lau­réat » de cinq Raz­zie Awards (les Os­cars des plus mau­vais films), Post­man est un mau­so­lée pour l’ac­teur. Par la suite, même si plu­sieurs beaux films émaille­ront sa filmographie (comme Pour l’amour du jeu de Sam Rai­mi), nous re­gar­de­rons ses rides se des­si­ner har­mo­nieu­se­ment et la lé­gende s’écrire pai­si­ble­ment loin de la « A-list »... Le vi­sage d’une Amé­rique fan­tas­mée Naïf par en­droits, nar­cis­sique à d’autres,

Post­man dé­colle tou­te­fois grâce à son souffle ly­rique et sa ca­pa­ci­té à convo­quer les grands clas­siques, de Ca­pra à Ford. Sur­tout, le film rap­pelle que la fic­tion a le pou­voir de sou­der une com­mu­nau­té. Quant au pays ra­va­gé et fas­ci­sant qu’il dé­crit, s’il pa­rais­sait in­con­ce­vable en 1997, au coeur de l’abon­dance des an­nées Clin­ton, nous en voyons au­jourd’hui les contours se des­si­ner… Cost­ner a eu rai­son trop tôt, et il l’a payé très cher en termes de car­rière. « Je suis très at­ta­ché à ce film, confie le réa­li­sa­teur. Mais vous sa­vez ce que j’au­rais dû faire pour éva­cuer tout mal­en­ten­du ? Ajou­ter au gé­né­rique de dé­but “Il était une fois”, pour si­gni­fier que c’était un conte de fées… » « Il était une fois » : la voi­ci peut-être la clé de cet ac­teur et réa­li­sa­teur d’un autre temps. Ke­vin Cost­ner, c’est le vi­sage sou­riant d’une Amé­rique fan­tas­mée, noble et po­pu­laire, mé­lan­co­lique et idéa­liste, in­di­vi­dua­liste et so­li­daire — bref, gé­né­reuse et pleine de pa­ra­doxes. « Les an­nées 1960 au­raient pu être une oc­ca­sion de prendre un che­min ra­di­ca­le­ment dif­fé­rent, sou­pire-t-il, comme si au fond l’as­sas­si­nat de Ken­ne­dy le han­tait tou­jours. Et quand on lui de­mande si la fa­meuse phrase de Pe­ter Fon­da dans Ea­sy Ri­der, « we blew it » (on a tout fou­tu en l’air), fait sens pour lui, Ke­vin Cost­ner se contente de sou­rire, lu­cide.

LES FIGURES DE L’OMBRE, de Theodore Mel­fi avec Ke­vin Cost­ner, Ta­ra­ji P. Hen­son, Oc­ta­via Spen­cer et Ja­nelle Monáe (sor­tie le 8 mars).

Dans Les Figures de l’ombre, Ke­vin Cost­ner, plus hu­ma­niste que ja­mais, in­ter­prète un scien­ti­fique au grand coeur.

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