En­quête

Il y a neuf mois, Em­ma­nuel Ma­cron dé­col­lait grâce à trois pe­tits gé­nies fran­çais. Pen­dant la cam­pagne, leurs al­go­rithmes ont pas­sé au crible le pro­fil des vo­tants, leurs at­tentes et per­mis d’iden­ti­fier les abs­ten­tion­nistes à convaincre. GQ vous ra­conte po

GQ (France) - - Sommaire - Par Brice Bos­sa­vie et Fa­brice Tas­sel

Présidentielle 2017. Et si l’élec­tion se jouait sur vos da­tas ?

Oba­ma 2008, Hol­lande 2012, Ma­cron 2017. Trois hommes, trois cam­pagnes et trois styles dif­fé­rents, mais un trait d’union grâce à un trio de jeunes Fran­çais : Guillaume Lie­gey, Ar­thur Mul­ler et Vincent Pons. « LMP », ou l’acro­nyme d’une cer­taine « French touch » en passe d’ir­ri­guer la po­li­tique. C’est im­pal­pable pour l’élec­teur lamb­da, mais cette cam­pagne présidentielle vit au rythme d’une ré­vo­lu­tion in­vi­sible, si­len­cieuse, tech­no­lo­gique : l’ir­rup­tion des al­go­rithmes. Plus en­core qu’oba­ma et Hol­lande, Em­ma­nuel Ma­cron sym­bo­lise cette mon­tée en puis­sance du mar­ke­ting po­li­tique, dont l’influence se me­sure aus­si au se­cret qui en­toure ces nou­veaux ou­tils. À son échelle, « LMP » a joué un rôle dé­ci­sif dans l’en­goue­ment au­tour du can­di­dat d’en Marche ! en or­ga­ni­sant de Aà Z son « diag­nos­tic » de la France à tra­vers une cam­pagne de porte-à-porte dans tout le pays, à l’été 2016. Une pierre fon­da­trice dans la marche en avant de l’an­cien mi­nistre de l’économie. « De­puis nos dé­buts, on tra­vaillait pour des can­di­dats en cam­pagne qui vou­laient convaincre. Là, Ma­cron est ve­nu nous voir en nous ex­pli­quant qu’il vou­lait écou­ter », se sou­vient Ar­thur Mul­ler, qui dé­crit l’expérience comme un « son­dage géant ». En tout, cent mille portes ont été frap­pées par quatre mille vo­lon­taires du­rant deux mois, pour ré­cu­pé­rer vingt- cinq mille té­moi­gnages de Fran­çais sur leur vi­sion de la France. Le tout avec la can­deur de « la pre­mière fois » , in­car­née par exemple par Ch­ris Dom­ba, le ré­fé­rent des Jeunes Avec Ma­cron en Seine-et-marne : « On se pré­sen­tait chez les gens en de­hors d’une cam­pagne présidentielle pour dis­cu­ter, c’était une ap­proche qu’ils ap­pré­ciaient. » Et sur­tout, les mé­thodes étaient nou­velles : en­vo­lées les feuilles en pa­pier, place aux smart­phones : « Les gens étaient sur­pris quand on ar­ri­vait avec notre té­lé­phone. Sou­vent, on nous di­sait : “Dites donc, vous êtes dans le fu­tur chez En Marche !” »

« Pour le fun »

Grâce à sa col­la­bo­ra­tion avec Lie­gey-mul­ler-pons, Em­ma­nuel Ma­cron dis­pose de­puis des mois d’une arme sup­plé­men­taire dans la course à l’ély­sée : une vé­ri­table base de don­nées, nour­rie de té­moi­gnages, pour construire ses dis­cours et ci­bler les thèmes de sa cam­pagne. « Une fois les ré­ponses du diag­nos­tic

col­lec­tées, on s’est de­man­dé : que peut en­core ap­por­ter cette im­mense quan­ti­té d’in­for­ma­tions à Em­ma­nuel Ma­cron ? », dé­taille Guillaume Lie­gey. Et comment les dé­cryp­ter ? La ré­ponse est simple : avec des al­go­rithmes. Fran­çois Ré­gis-chau­mar­tin nous re­çoit dans ses bu­reaux sans charme de Proxem, dans le 10e ar­ron­dis­se­ment de Pa­ris. En col­la­bo­ra­tion avec Lie­gey-mul­ler-pons, son en­tre­prise d’ana­lyse lin­guis­tique a eu pour mis­sion de ré­cu­pé­rer les vingt-cinq mille té­moi­gnages pour les in­té­grer dans une base de don­nées. Il ex­plique : « Avec des al­go­rithmes très puis­sants, on a réus­si à ex­traire les mots et les idées qui res­sor­taient le plus de ces té­moi­gnages. » Sur son écran, un mo­teur de re­cherche s’af­fiche : pour chaque thème (san­té, économie, po­li­tique...), un nuage de mots syn­thé­tise les ob­ses­sions des per­sonnes in­ter­ro­gées. C’est la même in­ter­face que Ma­cron uti­lise de­puis plu­sieurs mois pour écrire ses dis­cours et ses thèmes de cam­pagne. Une ré­vo­lu­tion pour Guillaume Lie­gey : « Si Em­ma­nuel Ma­cron ren­contre des start-up à Stras­bourg, il uti­lise ce mo­teur de re­cherche de té­moi­gnages, pour voir ce qu’a ré­pon­du ce seg­ment ul­tra-pré­cis sur sa vi­sion de la société lors de la Grande Marche. » Lors d’un pas­sage en Al­sace, Ma­cron peut ain­si per­son­na­li­ser son dis­cours, an­ti­ci­per les dé­si­rs de ses élec- teurs. Bien­ve­nue au XXIE siècle et la po­li­tique haute couture... et sur me­sure. Et dire qu’au dé­but, tout ce­la de­vait juste être « pour le fun ». Une ac­ti­vi­té ex­tra­s­co­laire, sur le temps libre du trio. At­ta­blé à un bis­trot du 11e ar­ron­dis­se­ment de Pa­ris, Ar­thur Mul­ler, 33 ans, pe­tites lu­nettes car­rées et po­laire né­gli­gée, re­trace son parcours avec GQ au­tour d’un thé. Des sou­ve­nirs vieux de dix ans, à l’époque où lui et ses deux amis Guillaume et Vincent étaient en­core étu­diants dans une école sou­vent consi­dé­rée comme la meilleure au monde : Har­vard. Une sorte de pre­mier ac­com­plis­se­ment pour la bande, is­sue de la classe moyenne su­pé­rieure (des pa­rents ins­tits pour Guillaume et Vincent, met­teur en scène et tra­duc­teur pour Ar­thur) et avide de dé­cou­vrir le monde en fou­lant les bancs des meilleures écoles. Bien sous tous rap­ports, et pas très avides d’ex­tra­va­gances (ils sont peu lo­quaces quand on évoque des pos­sibles fêtes sur le cam­pus amé­ri­cain : « On a plu­tôt bos­sé, là-bas ») les trois en­tre­pre­neurs étonnent par leur ba­na­li­té ap­pa­rente. Pas­se­par­tout mais au­then­ti­que­ment cu­rieux, et cette qua­li­té va lan­cer leur aven­ture : « On était étu­diants fran­çais, et on ar­ri­vait aux États-unis au mo­ment de la cam­pagne

En 2008, ils suivent l’équipe d’oba­ma : « Il faut faire pa­reil en France ! »

d’oba­ma. Du coup, on vou­lait voir de près à quoi res­sem­blait une cam­pagne à l’amé­ri­caine », se sou­vient Ar­thur. Il s’ins­crit alors pour par­ti­ci­per à une ac­tion avec l’équipe d’oba­ma. « J’ar­rive à huit heures du ma­tin sur un par­king de Bos­ton, et on nous dit qu’on va faire douze heures de porte-à-porte à deux cents ki­lo­mètres de là. » Après quatre heures de route, le voi­ci en train de to­quer aux do­mi­ciles de di­zaines de ci­toyens amé­ri­cains. Mais pas n’im­porte les­quels : à sa grande sur­prise, Ar­thur Mul­ler se voit dis­tri­buer une fiche de ren­sei­gne­ments sur tous les ha­bi­tants du quar­tier. « Il y avait tout : le nom, le pré­nom, leur mo­dèle de voi­ture, leur mé­tier, s’ils avaient vo­té à la pri­maire ou non, et, dans la der­nière case : le pour­cen­tage de chances qu’ils votent pour Oba­ma. » Le jeune Fran­çais n’en re­vient pas : grâce aux don­nées ré­col­tées sur In­ter­net, lui et les autres mi­li­tants du jour ne frappent qu’aux portes de per­sonnes plu­tôt à gauche, et donc po­ten­tiel­le­ment à même de vo­ter pour les idées de ce­lui qui se­ra le fu­tur pré­sident des États-unis. « En ren­trant à Bos­ton, je suis im­mé­dia­te­ment al­lé voir Guillaume et Vincent : il fal­lait qu’on fasse pa­reil en France ! » Une in­tui­tion vé­ri­fiée pen­dant la der­nière cam­pagne amé- ri­caine où les big da­tas ont pris une place en­core plus im­por­tante qu’en 2008, no­tam­ment dans les équipes de Do­nald Trump. Ou quand la réa­li­té re­joint la fiction de House of Cards lorsque Frank Un­der­wood cherche à tout prix à dé­truire Pol­ly­hop, le lo­gi­ciel qui per­met à son adversaire ré­pu­bli­cain de connaître au plus près les centres d’in­té­rêt des in­ter­nautes.

Les Ras­ti­gnac al­sa­ciens

Neuf ans après le ser­ment de Bos­ton, le pa­ri des

Fren­chies est en passe de réus­sir sur leur terre d’ori­gine. Au fond d’une cour om­bra­gée du 11e pa­ri­sien, ils sont dé­sor­mais une ving­taine à co­der, faire des sta­tis­tiques ou du dé­mar­chage clients dans de pe­tits bu­reaux lu­mi­neux ta­pis­sés d’af­fiches de cam­pagne. Une as­cen­sion ful­gu­rante qui tient en deux mots : un peu de chance, et beau­coup d’am­bi­tion. L’histoire de Guillaume Lie­gey, Ar­thur Mul­ler et Vincent Pons res­semble pour­tant, à l’ori­gine, à un parcours mé­ri­to­cra­tique as­sez clas­sique. Ce­lui de jeunes « Ras­ti­gnac al­sa­ciens » un jour par­tis à l’as­saut de la ca­pi­tale, puis du monde. Ar­thur et Vincent sont des amis d’en­fance qui ef­fec­tuent d’abord leur sco­la­ri­té en­semble à Stras­bourg, avant de par­tir en prépa phi­lo à Pa­ris. Guillaume Lie­gey, lui, vient aus­si d’al­sace : il y ef­fec­tue deux an­nées de prépa puis re­joint Pa­ris pour in­té­grer HEC. Il croi­se­ra ses deux com­pères plus tard aux États-unis. Fils d’une « fa­mille de gauche, mais pas in­croya­ble­ment mi­li­tante », Guillaume com­mence à éveiller sa conscience po­li­tique dans une des « Mecque des écoles de com­merce » : « J’ai été frap­pé de voir que tous les gens du cam­pus étaient les mêmes. Quand on vient de pro­vince et que l’on se rend compte que les gens que nous croi­sons dans la vie de tous les jours ne sont pas dans notre école, c’est as­sez frap­pant. » Tous les trois brillent dans leurs études : après avoir fré­quen­té les bancs de Nor­male Sup’ ou Sciences Po, Ar­thur et Vincent s’en­volent pour les États-unis et se mettent en co­lo­ca­tion pour étu­dier à Har­vard et au MIT. Is­su d’une for­ma­tion théo­rique, Ar­thur Mul­ler prend goût aux af­faires : « C’est vrai­ment le pas­sage aux États-unis qui m’a don­né en­vie de tra­vailler en en­tre­prise. Là-bas, les ponts entre les études et le sec­teur pri­vé sont bien plus forts et ça m’a vrai­ment in­ci­té à me lan­cer. » Les deux gar­çons suivent leurs cours et se re­trouvent le soir dans leur co­loc’ sur le cam­pus. Pen­dant ce temps, Guillaume Lie­gey part tra­vailler à Pé­kin pour le compte de Veo­lia. Sur son temps libre, il part à l’aven­ture… dans les mines de char­bon. « Avec plu­sieurs amis, on s’in­fil­trait la nuit sur des chan­tiers et on pre­nait des pho­tos. On es­ca­la­dait des grilles, on se fau­fi­lait et on sor­tait nos ap­pa­reils. Pour­quoi cette pas­sion ? Ce sont des en­droits qui montrent un autre vi­sage du pays. Et c’était un moyen d’al­ler dans des en­droits où on ne se­rait ja­mais al­lés. » Ils l’ignorent en­core, mais ce goût pour l’au­dace va fon­der le suc­cès de leur en­tre­prise : après la cam­pagne d’oba­ma, les trois Fran­çais de Bos­ton songent, à l’époque, à pro­pa­ger leurs mé­thodes au­près des po­li­tiques fran­çais. Leur arme se­crète, ce sont les da­tas, ces don­nées in­for­ma­tiques que des or­ga­nismes pu­blics et pri­vés re­cueillent ou que cha­cun laisse sur In­ter­net. Ils ne s’en rendent pas en­core compte, mais ils

ont alors des lon­gueurs d’avance sur tous les ana­lystes po­li­tiques. « Les don­nées uti­li­sées dans la po­li­tique sont au­jourd’hui en pleine dé­mo­cra­ti­sa­tion en France. Mais ce sont Lie­gey- Mul­ler- Pons qui ont ame­né une vraie in­no­va­tion dans ce sec­teur », ana­lyse Jacques Priol, conseiller en stra­té­gie po­li­tique. Leur in­tui­tion est de croi­ser les da­tas avec des cartes.

Porte-à-porte en face des dea­lers

Dans leur bureau pa­ri­sien, une em­ployée de Lie­geyMul­ler-pons nous fait une dé­mons­tra­tion de leur lo­gi­ciel, ap­pe­lé « Cin­quante Plus Un » (en ré­fé­rence au pour­cen­tage de voix né­ces­saire pour être élu). Cet ou­til per­met de sa­voir où une élec­tion va se jouer, comme une re­cherche des « swing states » à la fran­çaise. Sur l’écran ap­pa­raît une sorte de Google Maps à des­ti­na­tion des hommes po­li­tiques : n’im­porte où en France, pour n’im­porte quelle ville, Cin­quante Plus Un est ca­pable d’af­fi­cher les en­droits dans les­quels on vote le plus à gauche, au centre, ou à droite ces dix der­nières an­nées, tout en af­fi­chant le taux de chô­mage, le re­ve­nu mé­dian, l’âge moyen, et, sur­tout, le taux d’abs­ten­tion dans ces mêmes zones. « Cin­quante Plus Un est un ou­til pour ga­gner des voix en lut­tant contre l’abs­ten­tion, et ce en fa­vo­ri­sant la dis­cus­sion avec les ci­toyens », af­firme via Skype Vincent Pons, le scien­ti­fique de la bande, de­puis son bureau au MIT, près de Bos­ton. Une dis­cus­sion ren­due pos­sible à tra­vers un concept vieux comme le monde : le porte-à-porte. « Un fos­sé se creuse entre les po­li­tiques et une par­tie de la po­pu­la­tion qui se sent à l’écart. Le porte-à-porte est jus­te­ment un moyen pour les po­li­tiques d’al­ler di­rec­te­ment écou­ter les élec­teurs », af­firme Vincent Pons. Cet al­liage entre un ou­til ju­gé par­fois « vieille école » (le porte-à-porte) et une tech­no­lo­gie der­nier cri est as­sez fas­ci­nant. Dans l’open space pa­ri­sien, Ar­thur Mul­ler ex­plique la mé­thode se­crète de « LMP » : l’équipe ré­cu­père toutes les en­quêtes In­see réa­li­sées au­près de la po­pu­la­tion ces dix der­nières an­nées à tra­vers la France, fait de même pour les listes élec­to­rales des der­nières élec­tions, et va tout ren­trer dans le lo­gi­ciel qui, grâce à des al­go­rithmes, tra­dui­ra en­suite cette masse consi­dé­rable d’in­for­ma­tions sur ses cartes. « On dé­coupe la France en soixante mille pe­tits car­rés de mille per­sonnes, et pour cha­cun de ces car­rés, on ob­tient tous les ré­sul­tats des élec­tions de­puis 2007, ain­si que des in­for­ma­tions sur l’âge, le re­ve­nu moyen et le taux d’abs­ten­tion dans chaque quar­tier. » Ce qui per­met­trait à un can­di­dat de gauche, par exemple, de ci­bler des quar­tiers qui ont vo­té par le pas­sé à gauche mais qui ont au­jourd’hui un fort taux d’abs­ten­tion ou qui votent dif­fé­rem­ment. Il y au­ra donc un fort po­ten­tiel de voix d’élec­teurs de gauche à ré­cu­pé­rer pour le can­di­dat, en al­lant les convaincre grâce au porte-à-porte. Ta­rif : trois mille eu­ros mi­ni­mum la cam­pagne. Ce­la pa­raît presque simple au­jourd’hui, mais ce­la ne l’a pas tou­jours été : « À nos dé­buts, quand tu par­lais de da­tas aux po­li­tiques, les mecs ne com­pre­naient rien

du tout. Rien ! », s’ex­clame Ar­thur Mul­ler. Le trio réa­lise un pre­mier test sur quelques bu­reaux de vote lors des ré­gio­nales de 2010 aux cô­tés du so­cia­liste JeanPaul Hu­chon. « On n’avait pas d’expérience, pas d’en­tre­prise. Alors on a un peu fri­mé en di­sant qu’on ve­nait de Har­vard et ils nous ont lais­sé es­sayer », s’amuse au­jourd’hui Ar­thur. « On est al­lé faire du porte-à-porte dans des en­droits vrai­ment sen­sibles, en ban­lieue à Se­vran, en face des dea­lers ! » Mal­gré le nombre res­treint de bu­reaux de vote, ce pre­mier es­sai est un suc­cès. « En com­pa­rant, on a vu que les bu­reaux de vote où nous étions pas­sés avaient eu une plus grande par­ti­ci­pa­tion aux élec­tions que les autres. » C’est en dé­cembre 2011 que l’histoire du trio va dé­col­ler. Le len­de­main de Noël, Guillaume Lie­gey est de re­tour dans sa fa­mille à Stras­bourg. La « tête dans le pâ­té » après une soi­rée ar­ro­sée, son té­lé­phone vibre à huit heures du ma­tin. C’est Vincent Pons : « T’as vu tes mails ?! » Guillaume Lie­gey se ré­veille alors pour de bon : après des se­maines de dis­cus­sions, les trois gar­çons viennent d’ob­te­nir un « oui » dé­fi­ni­tif de Fran­çois Hol­lande et vont tra­vailler sur la cam­pagne pour la présidentielle. Ob­jec­tif : amé­lio­rer le ci­blage du porte-à-porte grâce à leur lo­gi­ciel. « On était ba­sé au QG cen­tral et on se dé­pla­çait dans tous les dé­par­te­ments pour for­mer les mi­li­tants au porte-à-porte », se sou­vient Vincent Pons. Avec leur lo­gi­ciel, ils vont ain­si or­ga­ni­ser des grandes cam­pagnes à tra­vers la France dans des quar­tiers ha­bi­tuel­le­ment à gauche, mais avec un fort taux d’abs­ten­tion ces der­nières an­nées. « On a prio­ri­sé cer­taines zones : à par­tir des ré­sul­tats des élec­tions pas­sées, on a pu ci­bler avec notre lo­gi­ciel les zones avec un fort abs­ten­tion­nisme de gauche. » Ce tra­vail de ter­rain ci­blé grâce aux da­tas de « LMP » au­rait per­mis à Fran­çois Hol­lande de ga­gner 280 000 voix lors du se­cond tour de l’élec­tion. « Hum... at­ten­tion, pré­vient un an­cien membre de l’équipe de cam­pagne de Hol­lande, LMP c’est aus­si beau­coup de com’, je ne suis pas cer­tain que les chiffres avan­cés, tant au ni­veau des portes frap­pées que des élec­teurs conquis, soient étayés... » En tout cas, la vi­si­bi­li­té ain­si ac­quise par la bande des trois lui per­met de de­ve­nir une vé­ri­table en­tre­prise, d’ins­tal­ler ses bu­reaux à Pa­ris et de com­mer­cia­li­ser son lo­gi­ciel. En 2014, Anne Hi­dal­go, la maire de Pa­ris, uti­lise à son tour les tech­niques de ci­blage des élec­teurs de la start-up qui s’ex­portent aus­si au ni­veau eu­ro­péen puisque le PSOE (le Par­ti so­cia­liste ou­vrier es­pa­gnol) et des dé­pu­tés an­glais ont aus­si bé­né­fi­cié de l’ou­til des trois Fran­çais ces der­nières an­nées. Et pour la présidentielle ? De­puis la mi-mars, tous les can­di­dats ont lan­cé d’in­tenses cam­pagnes de porte-à-porte, ai­dés de lo­gi­ciels. Mais pas sous la même en­seigne : con­trai­re­ment à ce que l’on au­rait pu pen­ser, la société Lie­gey-mul­ler-pons semble s’être fi­na­le­ment engagée avec Be­noît Ha­mon et non pas avec Em­ma­nuel Ma­cron. « Cin­quante Plus Un est l’ou­til le plus per­for­mant : c’est le meilleur lo­gi­ciel pour le porte-à-porte. Chaque im­meuble et chaque porte sont co­chés et ré­per­to­riés dans le lo­gi­ciel – ça nous per­met de bien ci­bler et de re­ve­nir », ex­plique Na­tha­lie Ri­quier, membre de la Fé­dé­ra­tion du PS à Pa­ris qui gère l’uti­li­sa­tion du lo­gi­ciel dans toute la ré­gion de­puis dé­but mars.

Des bé­né­voles ma­cro­nistes à foi­son

Em­ma­nuel Ma­cron, lui, se veut bien plus dis­cret lors­qu’on l’in­ter­roge : sans doute un signe de l’en­jeu en­tou­rant ces stra­té­gies nu­mé­riques, En Marche ! ne nous a pas confir­mé s’il avait pour­sui­vi sa col­la­bo­ra­tion avec LMP dans la der­nière ligne droite de la cam­pagne, l’im­mense base de don­nées de l’été 2016 a peut-être suf­fi pour nour­rir la cam­pagne de Ma­cron. Entre-temps, GQ a dé­cou­vert l’exis­tence d’une vi­déo in­terne de neuf mi­nutes pré­sen­tant aux bé­né­voles d’en Marche ! un « ou­til de ci­blage » très si­mi­laire à

En 2010, le trio ap­proche Jean-paul Hu­chon : « On a dit qu’on ve­nait de Har­vard et ils nous ont lais­sé es­sayer. »

Cin­quante Plus Un, com­men­tée et ex­pli­quée par un an­cien sta­giaire de Lie­gey-mul­ler-pons. Après consul­ta­tion, LMP nous a confir­mé ne pas avoir été im­pli­qué dans ce lo­gi­ciel, ce qui si­gni­fie­rait qu’em­ma­nuel Ma­cron au­rait dé­ve­lop­pé son propre lo­gi­ciel de porte-à-porte en in­terne. Un mi­li­tant bre­ton nous a d’ailleurs af­fir­mé qu’en mars, cet ou­til avait par exemple per­mis de consta­ter que 38 % d’élec­teurs étaient tou­jours in­dé­cis dans les quar­tiers po­pu­laires de Rennes, qui ont alors vu dé­bar­quer des ba­taillons de bé­né­voles d’en Marche ! pour les convaincre.

577 can­di­dats à sé­duire

Est-ce ex­ces­sif d’évo­quer une ré­vo­lu­tion nu­mé­rique au sein de la po­li­tique fran­çaise ? Les avis di­vergent. Luc Be­lot a par exemple eu re­cours au lo­gi­ciel de LMP lors des ré­gio­nales 2014, alors qu’il était di­rec­teur de cam­pagne de Ch­ris­tophe Cler­geau (PS) dans les Pays de la Loire. « On a mal­heu­reu­se­ment per­du, mais on a fait le troi­sième meilleur score du PS en France. Et on pense avoir ga­gné un point uni­que­ment grâce au porte-àporte ci­blé par le lo­gi­ciel. » Il re­con­naît tou­te­fois la part d’in­con­nu qui ré­side dans ces ré­sul­tats : « Ça reste dif­fi­cile à es­ti­mer, on n’a rien pour réel­le­ment le prou­ver. » Du cô­té de l’équipe d’anne Hi­dal­go – qui a aus­si uti­li­sé le lo­gi­ciel aux mu­ni­ci­pales –, on tient un peu le même dis­cours : « C’est au­jourd’hui in­dis­pen­sable d’avoir une ap­proche élec­to­rale scien­ti­fique pour être sûr de mo­bi­li­ser les élec­teurs, af­firme Clé­mence Pène, conseillère d’anne Hi­dal­go et res­pon­sable de sa stra­té­gie digitale lors des mu­ni­ci­pales. Mais les ef­fets du porte-à-porte res­tent dif­fi­ciles à me­su­rer. » La lé­gis­la­tion y est pour beau­coup : con­trai­re­ment aux États-unis, la loi fran­çaise en­cadre très stric­te­ment l’uti­li­sa­tion des don­nées per­son­nelles en po­li­tique. Et il est donc im­pos­sible pour un can­di­dat de sa­voir pour qui a vo­té un in­di­vi­du aux der­nières élec­tions. « Tant qu’on au­ra la Loi in­for­ma­tique et li­ber­tés en France, on ne pour­ra pas al­ler très loin dans l’ana­lyse des don­nées in­di­vi­duelles, ana­lyse Thier­ry Ve­del, po­li­to­logue au Ce­vi­pof. Lie­gey-mul­ler-pons pro­posent de mieux com­prendre les com­por­te­ments élec­to­raux grâce à des don­nées lo­cales. Leur lo­gi­ciel per­met de ci­bler des zones dans les­quels un can­di­dat a beau­coup de sup­por­ters po­ten­tiels, et où il peut être in­té­res­sant de faire du porte-à-porte. Mais pas de ci­bler pré­ci­sé­ment ceux qui vont vo­ter pour vous. » Ar­thur Pons, le scien­ti­fique de la boîte, a néan­moins des ar­gu­ments : il a réa­li­sé sa thèse de fin d’études au MIT sur son ac­tion de cam­pagne lors de la présidentielle de Fran­çois Hol­lande. Et en com­pa­rant les ré­sul­tats de bu­reaux de vote dans les­quels des mi­li­tants étaient pas­sés faire du porte-àporte à d’autres ou au­cune ac­tion n’avait pas été réa­li­sée, il a pu consta­ter que le vote de gauche était en forte pro­gres­sion dans les pre­miers. Dans son bureau, Ar­thur Mul­ler fi­nit de boire son thé. Il doit par­tir pour un autre ren­dez-vous. Le jeune en­tre­pre­neur n’ou­blie pas de sou­li­gner les atouts de son en­tre­prise : « Nos ser­vices sont bien plus utiles à la dé­mo­cra­tie que des mee­tings géants oné­reux ou des clips té­lé », af­firme-t-il. À Londres, son as­so­cié Guillaume Lie­gey tient le même dis­cours : « On est les seuls à faire

ce type de lo­gi­ciels qui mé­langent don­nées et cartes. On ap­porte une va­leur ajou­tée aux par­tis po­li­tiques en place. » Nul doute que Lie­gey-mul­ler-pons ob­tient des ré­sul­tats : son ac­ti­vi­té double chaque an­née. Le trio es­père même pas­ser d’une ving­taine d’em­ployés à cent cin­quante ou deux cents d’ici trois ou quatre an­nées. Mais par-de­là les chiffres, il y a une part de sto­ry­tel­ling in­hé­rente à toute bonne start-up qui se res­pecte. « En soi, ils for­ma­lisent une pra­tique qui se fai­sait ins­tinc­ti­ve­ment par le pas­sé, tem­père ain­si Thier­ry Ve­del. Pre­nez Jacques Chi­rac : à force de « la­bou­rer » sa cir­cons­crip­tion, il connais­sait dans le dé­tail les ca­rac­té­ris­tiques de chaque bureau de vote... » Il rit : « Il avait le lo­gi­ciel dans sa tête en quelque sorte. » Sans ou­blier une autre réa­li­té : celle de l’ar­gent. « Les ci­vic techs ap­pa­rues ces der­nières an­nées émanent d’une nou­velle gé­né­ra­tion, qui veut certes amé­lio­rer la dé­mo­cra­tie, mais aus­si dé­ve­lop­per des en­tre­prises viables, si­non flo­ris­santes, sur le plan fi­nan­cier », ajoute le po­li­to­logue. De­puis son lancement en 2012, le dis­cours de Lie­geyMul­ler-pons dans les mé­dias semble avoir évo­lué : « La ré­ponse po­li­tique pour l’éga­li­té des chances, c’est la gauche qui la porte », af­fir­maient-ils dans les co­lonnes de Li­bé­ra­tion, il y a trois ans. Un an­cien élève d’ar­thur Mul­ler et Guillaume Lie­gey, qui donnent tous deux des cours à Sciences Po Pa­ris, confie : « Lie­gey-mul­ler-pons tra­vaille quand même beau­coup avec la gauche, et très peu avec la droite. Il y a des lo­giques de dé­mar­chage – c’est plus fa­cile de tra­vailler avec des gens avec qui on a dé­jà eu af­faire – mais je me sou­viens qu’ils nous di­saient en cours qu’ils ne se voyaient pas tra­vailler avec un can­di­dat dont ils ne par­tagent pas en­tiè­re­ment la vi­sion. ». Quand GQ es­saye au­jourd’hui de leur ti­rer les vers du nez, la ré­ponse des trois en­tre­pre­neurs est plus suc­cincte : « J’ai des opi­nions po­li­tiques », af­firme Vincent Pons. « Mais ça n’est pas per­ti­nent pour les af­faires. » Un lis­sage du dis­cours pour at­ti­rer plus de clients ? Ar­thur Mul­ler nous le confirme in­di­rec­te­ment avant de nous quit­ter : « Pour les gens qui suivent la po­li­tique, le plus im­por­tant va être de sa­voir qui se­ra le pro­chain pré­sident. Pour nous, c’est plu­tôt les élec­tions législatives. » Pour­quoi ? « Il y a 577 cir­cons­crip­tions en France, avec plu­sieurs can­di­dats pour cha­cune d’en­treales. Ima­gi­nez le nombre de clients que ça peut faire. » LMP es­père d’ailleurs dé­cro­cher un contrat glo­bal avec le PS. Comme les da­tas, les chiffres ne mentent pas : dé­mo­cra­tie et af­faires font bon mé­nage. À 3 590 eu­ros le lo­gi­ciel par can­di­dat, on com­prend pour­quoi.

« Nos ser­vices sont bien plus utiles à la dé­mo­cra­tie que des mee­tings géants. »

Le trio fran­çais concep­teur du lo­gi­ciel : Ar­thur Mul­ler, Guillaume Lie­gey et Vincent Pons.

En bas et ci-des­sus, les « LMP » lors de la cam­pagne de Fran­çois Hol­lande. Pour la présidentielle de 2017, ils ont mis leur lo­gi­ciel au ser­vice d’em­ma­nuel Ma­cron.

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