La grande in­ter­view

C’est ce que l’on ap­pelle une ren­contre au som­met. D’un cô­té, Thierry Fré­maux, di­rec­teur de l’ins­ti­tut Lu­mière à Lyon, dé­lé­gué gé­né­ral du Festival de Cannes de­puis dix ans et ar­dent dé­fen­seur d’un ci­né­ma libre. De l’autre, Mi­chel De­ni­sot, trente-cinq ans

GQ (France) - - Sommaire - — par Mi­chel De­ni­sot

Thierry Fré­maux-mi­chel De­ni­sot. Re­gards croisés sur la Croi­sette.

MMICHEL DE­NI­SOT. Alors voi­là, c’est l’ouverture du Festival de Cannes : pen­dant quinze jours vous al­lez être l’un des hommes les plus puis­sants du monde, com­ment le vi­vez-vous ? THIERRY FRÉ­MAUX. À la fois l’un des hommes les plus puis­sants du monde, et aus­si l’un des plus fra­giles ! Mais la pres­sion monte dès l’hi­ver, puis­qu’avec mes équipes, j’ai le pou­voir de dé­ci­sion et le fi­nal cut sur chaque film qui nous est pré­sen­té. En gros, être ou ne pas être à Cannes, ça dé­pend de moi. Nous tra­vaillons très col­lec­ti­ve­ment, mais je prends les dé­ci­sions. Je col­la­bore aus­si très étroi­te­ment avec Pierre Les­cure, le pré­sident, avec le­quel je com­pose le ju­ry. En­suite, quand le Festival com­mence, je de­viens fra­gile car notre tra­vail est sou­mis à la presse, aux fes­ti­va­liers, aux pro­fes­sion­nels. Et là, je ne peux plus rien y faire.

MD. Faire la sé­lec­tion, c’est avoir une vi­sion pla­né­taire, mé­lan­ger dif­fé­rents genres de ci­né­ma, gé­rer la pré­sence de stars aus­si. Quelle est la hié­rar­chie dans vos choix ?

TF. Ce qui compte avant tout, c’est le ci­né­ma. On peut mettre tous les in­gré­dients dans Cannes, des paillettes, du ta­pis rouge… Mais quand on en­lève tout ça, il reste un truc qui brille : le ci­né­ma. Et le plus im­por­tant, c’est la com­pé­ti­tion, c’est de là que vient la cré­di­bi­li­té. C’est l’uni­ver­sa­li­té de la ma­ni­fes­ta­tion puis­qu’on traite tout le monde de la même ma­nière : un gros film hol­ly­woo­dien, un grand film fran­çais comme un pe­tit film slo­vaque ou sin­ga­pou­rien. C’est pour cette rai­son que Cannes sus­cite de­puis tou­jours cette ad­mi­ra­tion et ce res­pect. C’est l’ex­pres­sion d’une forme de goût, d’une au­to­ri­té es­thé­tique. Et je ne suis que l’humble suc­ces­seur de mes de­van­ciers !

MD. 2017 se­ra-t-elle une bonne an­née ? Le Festival fête ses 70 ans... Les an­nées an­ni­ver­saire ne sont pas for­cé­ment les meilleures, si je me fie à mon ex­pé­rience.

TF. Il y a presque une ma­lé­dic­tion qui veut que les an­nées « an­ni­ver­saire » ne soient pas les plus grandes an­nées. Et là, c’était une sé­lec­tion com­plexe parce qu’on nous soup­çonne tou­jours de vou­loir prendre les mêmes, ces fa­meux « abon­nés » : les frères Dar­denne, Ken Loach... (Cette an­née, on re­trouve ef­fec­ti­ve­ment Ar­naud Des­ple­chin, Jacques Doillon ou Mi­chel Ha­za­na­vi­cius,

ndlr). C’est in­juste parce qu’il y a tou­jours beau­coup de dé­cou­vertes : l’an der­nier par exemple, Le Fils de Saul, To­ni Erd­mann... Et quand ces « abon­nés » ne sont pas très nom­breux – parce qu’ils sont au tra­vail, au re­pos, etc. – c’est dif­fi­cile de réunir 18-20 films en com­pé­ti­tion parce que la com­pé­ti­tion est très, très re­le­vée. Quand un film est en com­pé­ti­tion, il faut qu’il prouve en quoi il mé­rite de l’être !

MD. Vous de­vez te­nir compte aus­si des équi­libres pla­né­taires, il ne peut y avoir que des films amé­ri­cains, que des films fran­çais ou que des films eu­ro­péens. Com­ment trou­vez-vous le bon do­sage ?

TF. C’est vrai, il y a un ef­fet de si­gna­ture. Lo­gique, car au mo­ment de l’an­nonce de la sé­lec­tion, les gens ne peuvent être ex­ci­tés que par les si­gna­tures... Ils n’ont pas dit : « To­ni Erd­mann, c’est dé­ment ! », avant de voir le film. En­suite, quand les lu­mières s’éteignent, on se fiche pas mal de sa­voir si le film que nous al­lons voir est réa­li­sé par un Eu­ro­péen, un Amé­ri­cain, un jeune, un vieux, un es­thète, un ci­néaste grand pu­blic ou un ra­di­cal...

MD. Voire une femme !

TF. Oui une femme ! Ou un réa­li­sa­teur d’un pays loin­tain… Parce que c’est quand même un cri­tère dont on tient compte. Cette uni­ver­sa­li­té géo­gra­phique et cultu­relle est très im­por­tante. Et en même temps, on ne fait pas de sé­lec­tion de com­plai­sance. On ne va pas dire « bon, alors toi tu es un ci­néaste afri­cain, le ci­né­ma afri­cain est fra­gile donc viens... »

MD. Il n’y a ja­mais un coup de pouce à quel­qu’un pour qui on se dit « son film est un peu juste mais on va l’ai­der » ?

TF. Nos choix sont de toute fa­çon d’une sub­jec­ti­vi­té as­su­mée, mais tou­jours au re­gard de la qua­li­té du film. Une mul­ti­tude de cri­tères entre en jeu. Et on se trompe par­fois. Quand on se trompe, c’est pour de bonnes rai­sons... si j’ose dire.

MD. Sean Penn l’an der­nier, c’était une er­reur ?

TF. Oui, c’était une er­reur puisque ça a été un échec. Moi j’ap­prends tou­jours... Comme le PSG, j’es­père, après la dé­route et le 6-1 à Bar­ce­lone, qui est une « fan­tas­tique dé­faite » (rires). Je ne vais pas al­ler contre l’évi­dence : le film n’a pas plu. Moi, quand

je le vois pour la pre­mière fois, il y a des chan­ge­ments à faire que Sean Penn ne fait pas pour mille rai­sons que je ne vais pas dé­tailler. Ce film au­rait pu ne pas ve­nir à Cannes, mais Sean en avait très en­vie. Et ça compte, la convic­tion d’un met­teur en scène qui dit : « Moi, je se­rai là et ce film je le dé­fen­drai. » D’ailleurs, le len­de­main, il a dit : « On a pris une bonne ra­clée mais j’ai fait le film que j’ai fait. » On a dî­né en­semble la se­maine der­nière, on en a re­par­lé. Il s’est trom­pé, je me suis trom­pé, il s’est plan­té, je me suis plan­té, la vie conti­nue et je suis sûr qu’il va re­ve­nir un jour avec un grand film. Mais Cannes ne fait pas de ca­deau. Tout Sean Penn qu’il est…

MD. C’est en­core plus violent quand c’est quel­qu’un qui a une grande no­to­rié­té.

TF. Oui, car l’at­tente est forte.

MD. Une fois, Jean-luc Go­dard m’a ap­por­té deux grandes boîtes rondes en me di­sant : « Je vous ai ame­né le film. » Il n’y avait rien de­dans. Voyez-vous par­fois des films qui ne sont pas ter­mi­nés ?

TF. La plu­part du temps, les films ne sont pas ter­mi­nés, pas mixés, pas sous-ti­trés. Quand les gens vont au ci­né­ma le sa­me­di soir, ils ont en­ten­du par­ler d’un film, ils ont vu des in­ter­views, ils ont dé­jà lu un peu de presse… Nous, quand on voit les films, il n’y a rien.

MD. Quelle a été votre plus belle dé­cou­verte par­mi ces films que vous avez vus mais qui n’étaient pas fi­nis, réa­li­sés par des ci­néastes pas très connus et qui sont de­ve­nus des ré­vé­la­tions ?

TF. Ces der­nières an­nées, on a dé­cou­vert Pao­lo Sor­ren­ti­no. Quand j’ai vu

Les Consé­quences de l’amour, en 2004, le pre­mier film qu’il ve­nait pré­sen­ter en com­pé­ti­tion, je voyais le po­ten­tiel mais le film n’était pas ter­mi­né. Il y a aus­si eu le réa­li­sa­teur Api­chat­pong Wee­ra­se­tha­kul, qui fi­nit Palme d’or. On est en 2001-2002, je com­mence juste mon ap­pren­tis­sage sous l’oeil de Gilles Ja­cob. Un co­pain ja­po­nais me dit : « J’ai un co­pain thaï­lan­dais, je t’en­voie son film en VHS. » Et il me trans­met Bliss­ful­ly Yours qui ga­gne­ra Un cer­tain re­gard.

MD. Dé­cou­vrir, c’est l’un des cô­tés les plus ex­ci­tants de votre fonc­tion ?

TF. Oui, c’est ex­ci­tant mais on n’est pas comme un ga­le­riste qui va dire « les gars ve­nez, j’ai une ex­po­si­tion d’un nou­vel ar­tiste que j’ai dé­cou­vert, il s’ap­pelle Van Gogh ». On sait que Van Gogh n’a pas été re­con­nu de son vi­vant. Un ga­le­riste, un mu­sée qui va ex­po­ser, il peut se ba­gar­rer. Nous, en tout cas moi, et Gilles ( Ja­cob, l’an­cien pré­sident du Festival de Cannes, ndlr) me l’a ap­pris un peu comme ça, on est

tou­jours sur l’un­ders­ta­te­ment. Si on dit « vous al­lez voir ce que vous al­lez voir », on va nous dire « oui, bon… ». Je pré­fère lais­ser les jour­na­listes et les fes­ti­va­liers s’ap­pro­prier les films. Concer­nant Le Fils de

Saul, par exemple, qui était une oeuvre très, très éton­nante, et qui a fi­ni Grand prix en ayant frô­lé la Palme d’or, j’en ai très peu par­lé. Je vou­lais lais­ser les dis­cus­sions s’opé­rer d’elles-mêmes. MD. Mais il y a sou­vent une dif­fé­rence entre la per­cep­tion de la presse et le ju­ry. Par exemple, l’an­née der­nière, j’étais avec Xa­vier Do­lan sur la ter­rasse de l’hô­tel Five, à 11 heures du soir, juste après les pro­jec­tions presse, il était ca­tas­tro­phé parce qu’il avait vu trois critiques né­ga­tives au mi­lieu de critiques po­si­tives. Comme à chaque fois, les ar­tistes re­tiennent d’abord le né­ga­tif. Et fi­na­le­ment, il a été ré­com­pen­sé. TF. Oui, et puis il fi­nit bien aux Cé­sar, etc. MD. D’ailleurs, cette an­née aux Cé­sar, ce n’était que des films can­nois. C’est comme si vous aviez eu un Cé­sar quoi ! Cannes est-il tou­jours le plus grand festival du monde ? Il y a To­ron­to, Ber­lin…

TF. Oui, bien sûr, c’est le plus grand festival du monde, au-de­là du pres­tige, c’est même me­su­rable à cer­tains chiffres... Mais la concur­rence est plus forte que ja­mais. Et c’est très bien ! Ber­lin a long­temps été très fort sur les films amé­ri­cains qui s’en ser­vaient pour leur lan­ce­ment en Eu­rope avant les Os­cars. Ils ne peuvent plus le faire dé­sor­mais parce que les films sortent en no­vembre-dé­cembre aux États-unis. Ve­nise garde tou­jours, grâce à sa date, une in­fluence liée à la cam­pagne des Os­cars. Et en même temps, Cannes prouve chaque an­née son in­fluence im­mense : on peut avoir un film à Cannes en mai et être en­core vi­vant en fé­vrier à Los An­geles pour les Os­cars. Et ça, les Amé­ri­cains s’en rendent compte. Un pas­sage can­nois reste in­ou­bliable. MD. Il y a la sé­lec­tion of­fi­cielle et puis il y a les films hors com­pé­ti­tion. Ce sont sou­vent de grands films amé­ri­cains qui ne veulent pas ris­quer d’être bat­tus par un pe­tit film et qui, en même temps, sont fiers et heu­reux d’être à Cannes, et dont le cas­ting pres­ti­gieux va­lo­rise la mon­tée des marches : ça compte aus­si dans le choix ? TF. Beau­coup. Les quatre pi­liers du Festival sont : le gla­mour, les au­teurs, la presse et le mar­ché. Si l’un de ces quatre pi­liers est en des­sous des autres, le Festival est ban­cal. On par­lait à l’ins­tant des au­teurs, c’est le but du jeu car le film grand pu­blic et com­mer­cial n’a pas be­soin du Festival de Cannes. C’est presque plus le Festival qui a be­soin de lui. Le ta­pis rouge, évi­dem­ment, a créé sa lé­gende avec les stars, et per­mis la res­sem­blance avec Hol­ly­wood. Le ta­pis, c’est ce qui fait qu’il y a 300 pho­to­graphes qui res­tent pour le film de 22 heures. À 19 heures, c’est plu­tôt les films à gros cas­ting, et à 22 heures, les films d’au­teur. Même si un Xa­vier Do­lan ou un Ta­ran­ti­no aiment être à 22 heures, tout comme Da­vid Lynch. Le ta­pis est tel­le­ment im­por­tant que nous in­vi­tons de plus en plus sou­vent des ar­tistes qui ne sont pas en com­pé­ti­tion, qui sont entre deux films, pour qu’ils ap­pri­voisent Cannes, sa my­tho­lo­gie et son mystère. Par exemple, tous les ar­tistes qui passent par le ju­ry me disent en­suite : « On voit la chose d’une autre ma­nière. » De­puis qu’elle a été ju­ry, Nao­mi Ka­wase (écri­vain et réa­li­sa­trice ja­po­naise, ndlr) a presque chan­gé son ci­né­ma. Elle l’a ou­vert, elle a eu en­vie de s’adres­ser à un pu­blic plus large. Ce qui ne ruine en rien ses convic­tions d’au­teur.

MD. Cette an­née, c’est Pe­dro Al­modó­var le pré­sident. À l’heure où on se parle, on ne connaît pas en­core la com­po­si­tion du ju­ry mais il y a tou­jours un cas­ting avec une part de gla­mour. Il y a eu Sha­ron Stone et So­phie Mar­ceau ces der­nières an­nées, Va­nes­sa Pa­ra­dis l’an­née der­nière et d’autres, ça compte aus­si, ça. Cette an­née, on an­nonce Jes­si­ca Chas­tain. TF. Oui, ça compte mais sur­tout, on peut être star et bon spec­ta­teur. Sha­ron Stone a été fan­tas­tique. Et Jes­si­ca est une grande ci­né­phile. Comme Ni­cole Kid­man, Mo­ni­ca Bel­luc­ci et Uma Thur­man, qui ont été de for­mi­dables ju­rées. Be­ni­cio del To­ro aus­si, en ci­né­ma ra­di­cal, il est plus fort que moi ! MD. Le pré­sident du ju­ry connaît quand même le su­jet. Al­modó­var n’a ja­mais eu la Palme mais il va l’at­tri­buer. TF. Oui, mais Ing­mar Berg­man non plus. Et Al­fred Hit­ch­cock n’avait ja­mais eu d’os­car. Mais la lé­gi­ti­mi­té ne dé­pend pas des prix non plus. MD. Tous les membres du ju­ry doivent être va­li­dés par le pré­sident que vous pro­po­sez ? TF. On le fai­sait en­semble avec Gilles Ja­cob. Et on le fait en­semble avec Pierre Les­cure. Pour Pe­dro Al­modó­var, on lui a de­man­dé s’il avait des « en­ne­mis ». Il m’a dit que non. Après, on tient compte de la ré­par­ti­tion géo­gra­phique, gé­né­ra­tion­nelle, les types de ci­né­ma, le dé­sir... C’est drôle parce que par­fois je me dis « je suis content, il y a un­tel dans le ju­ry, on va pas­ser deux se­maines en­semble ». Mais en fait, on ne se voit pas. Moi, je me tiens très à l’écart du ju­ry pour qu’il se sente vrai­ment en toute in­dé­pen­dance. MD. Vous les re­trou­vez à la fin dans un lieu se­cret, près de Pé­go­mas (une pe­tite ville des Alpes-ma­ri­times, ndlr) ? TF. Hum, hum… Di­sons qu’on se voit tous les jours, on se dit bon­jour. MD. As­sis­tez-vous aux dé­li­bé­ra­tions ? TF. Oui, on as­siste aux dé­li­bé­ra­tions pour veiller au res­pect du rè­gle­ment. Pas pour dire « non les gars, vous avez tort ». Et par­fois, on les voit faire une énorme bê­tise ! On ne dit rien, c’est leur choix. MD. Quand un pré­sident du ju­ry veut re­mettre trois Palmes d’or d’un coup, là ça coince un peu, non ? TF. Oui, mais là, ça ne s’est pas fait le der­nier jour. En fait, j’avais com­pris deux jours avant que la de­mande al­lait nous être faite par Ste­ven Spiel­berg, le pré­sident du ju­ry. C’était com­pli­qué de lui dire non… parce qu’il était très convain­cant. Et puis parce que c’était La Vie d’adèle dont on

n’ima­gine pas, même trois-quatre ans après, la dé­fla­gra­tion que ça avait été. Les notes des jour­na­listes c’était des Palmes d’or, des Palmes d’or, des Palmes d’or. Mais ça ne se re­pro­dui­ra pas de si­tôt. MD. L’ex­cep­tion a coû­té cher à Chopard ! TF. Ça a coû­té plus cher à Chopard de faire trois Palmes, oui !

MD. Vous, vous ar­ri­vez di­rec­te­ment de­puis votre bu­reau en haut des marches. On voit beau­coup de choses en haut des marches, j’y ai pas­sé un pe­tit mo­ment à cô­té de vous, l’an der­nier. On voit la na­ture hu­maine, il y a des gens qui sont fiers, heu­reux. Une fier­té par­fois dé­me­su­rée aus­si. Il y a des gens qui vous re­mer­cient énor­mé­ment. Il y a un peu de fla­gor­ne­ries. Je ne parle

« J’as­siste aux dé­li­bé­ra­tions, mais je n’in­ter­viens pas. Par­fois, on voit le ju­ry faire une énorme bê­tise. On ne dit rien, c’est leur choix. »

« Quand on se trompe, c’est tou­jours de bonne foi. On peut nous prendre pour des in­com­pé­tents... Mais on y croit ! »

même pas des équipes des films mais des gens qui montent les marches.

TF. Oui, et puis il y a une cer­taine peur. C’est Yves Mou­rou­si qui a in­ven­té le ta­pis rouge, parce que c’était une vraie pa­gaille. C’est quand même im­pres­sion­nant, non ? Moi, ça conti­nue de m’im­pres­sion­ner. Quand les gens montent, les femmes avec des robes et des ta­lons, il y a presque une bra­voure phy­sique. Cha­cun est sur son 31, ça fait deux heures que la per­sonne est dans son hô­tel à se dou­cher, se chan­ger, se ma­quiller. On sait qu’il y a par­fois des pro­blèmes avec des contrô­leurs qui vous toisent un peu. Donc tout le monde est mis dans une sorte de fé­bri­li­té psy­cho­lo­gique. Après, on fran­chit ce ta­pis rouge, les pho­to­graphes aus­si sont à fond, ils hurlent. Et par­fois, cer­tains font des trucs per­sos, ils pho­to­gra­phient des gens et après ils es­sayent de les re­trou­ver

pour vendre les pho­tos. Tout le monde se fait prendre en photo. MD. « Tous des ve­dettes... » TF. On est tous ve­dettes et par­fois on croit qu’on est pris en photo mais c’est le mec de der­rière qui est pris. Je vois le même émer­veille­ment mais aus­si la même crainte chez les jeunes gens qui viennent vi­si­ble­ment pour leur pre­mier Festival. Ils sont émer­veillés comme je l’étais quand j’ai fait ma pre­mière mon­tée de marches.

MD. Vous êtes au­jourd’hui en haut des marches mais, dans votre vie, vous avez mon­té les 22 marches une par une. Re­gar­dons votre par­cours. Vous avez pas­sé l’en­fance aux Min­guettes à Vé­nis­sieux, votre père était in­gé­nieur EDF, vous avez tra­vaillé à Ra­dio Ca­nut. Vous avez eu la bonne idée de dé­mar­rer l’ins­ti­tut Lu­mière. Vous êtes lyon­nais, je pense lyon­nais à un tel point que – une de vos autres pas­sions étant le foot­ball – quand il y a un match de L’OL, je ne sais pas si vous choi­sis­sez entre le ci­né­ma et le foot ! TF. L’hi­ver, je vais moins au parc de l’olym­pique lyon­nais parce qu’il y a quand même des films à voir. Et Jean-mi­chel le sait… MD. Jean-mi­chel Au­las, pré­sident de l’olym­pique lyon­nais…

TF. Je viens moins au stade parce que j’ai quand même beau­coup de choses à faire. MD. Mais pen­dant le Festival, vous êtes ca­pable de voir un match !

TF. Ah oui, oui, oui ! Pen­dant le Festival, la té­lé est bran­chée dans mon bu­reau. Un match de L’OL ou même le foot en gé­né­ral, la Coupe d’eu­rope, la Cham­pions League… Si la fi­nale tom­bait en plein Festival, mon bu­reau se­rait ou­vert à tous les vents. Jé­rôme Sey­doux vient, Ro­sch­dy Zem vient, tout le monde vient. Et on fait une soi­rée foot alors qu’il y a le film en com­pé­ti­tion. Un jour, j’ai dit : « Le jour où L’OL est en fi­nale de la Cham­pions League et que c’est pen­dant Cannes, je met­trai un pe­tit fe­nes­tron en bas à gauche de l’écran avec le score. » On m’a dit : « Mais sé­rieu­se­ment ?! » J’ai ré­pon­du : « Mais non, je plai­sante ! » Pour re­ve­nir à mon par­cours, oui je suis al­lé à Cannes très tôt avec mes co­pains, dès que j’ai eu mon per­mis de conduire. C’était en 1979, et je ne sa­vais pas du tout com­ment il fal­lait faire. Je n’ai pas vu de films, mais c’était quelque chose d’être pré­sent, en ci­né­phile. Après, quand j’ai com­men­cé à ve­nir à Cannes pour l’ins­ti­tut Lu­mière, je me suis ha­billé pour faire une mon­tée de marches, alors que je fai­sais par­tie des gens qui di­saient que la mon­tée des marches était fu­tile, que la com­pé­ti­tion ça ser­vait à rien, qu’il va­lait mieux al­ler voir les films à la quin­zaine... Au­jourd’hui, les gens qui me disent ça, je les tue ! MD. Vous êtes comme ça ! Donc vous avez re­fu­sé la di­rec­tion de la Ci­né­ma­thèque fran­çaise, puis vous êtes ar­ri­vé à Cannes… TF. Au même mo­ment, Gilles Ja­cob me dit : « Bon, vous ne vou­lez pas la Ci­né­ma­thèque, mais que di­riez-vous de Cannes ? » Je ne vou­lais quand même pas être ce­lui qui re­fuse deux si belles pro­po­si­tions la même an­née. MD. À condi­tion de res­ter à Lyon (à l’ins­ti­tut Lu­mière, ndlr)... TF. En fait, c’est Gilles qui l’a com­pris. Il a sai­si que je ne vou­lais pas lais­ser tom­ber Lyon, et que ça me per­met­trait de te­nir le coup à Cannes, où je n’étais pas du tout sûr de réus­sir. Du coup, j’ai conti­nué à faire les

deux à la fois. Et puis, c’est im­por­tant de re­tour­ner dans la vie, car Cannes peut vite être une sorte d’ob­ses­sion, on fi­nit par croire que c’est la réa­li­té. Or non, ce n’est pas la vraie vie. C’est im­por­tant de ne pas perdre ça, et le ci­né­ma, de vue.

MD. Vous avez la ca­pa­ci­té aus­si d’avoir de bonnes re­la­tions avec tout le monde, ce qui fait par­tie de votre tra­vail et en même temps, je pense que ça fait par­tie de votre na­ture. Pour­tant, par­fois, vous dé­ce­vez des gens, Emir Kus­tu­ri­ca par exemple, dont vous n’aviez pas sé­lec­tion­né le film. Il vous a en­voyé un tex­to : « Tu ne se­ras plus ja­mais mon ami. » On sait que ça ne dure pas for­cé­ment toute la vie ces choses-là... TF. J’es­père ! À chaque fois qu’on se trompe, c’est de bonne foi. Après, on peut nous prendre pour des in­com­pé­tents, tout ce qu’on veut... mais on y croit. MD. Quand on est de bonne foi, on est par­don­nable. Quelle est votre phrase passe-par­tout quand vous re­fu­sez un film ? Avez-vous une ex­pres­sion cour­toise genre « ça ne convient pas » ? TF. Oui, « ça ne convient pas pour Cannes ». En­core une fois, le mé­tier ce n’est pas de dire c’est bien, ce n’est pas bien, j’aime, j’aime pas, mais ça va ou ça ne va pas pour Cannes. On ne dit pas qu’on a rai­son. Et quand on nous dit « ha­ha ! Ce film que vous avez re­fu­sé là a eu par la suite beau­coup de suc­cès, vous aviez donc tort », je conti­nue à dire « non, on n’en sait rien ». Est-ce qu’il au­rait eu beau­coup de suc­cès à Cannes ? On me de­mande sou­vent si nous au­rions pris In­tou­chables. On a failli le voir mais ce n’était pas prêt. La ques­tion n’est pas « est-ce qu’on l’au­rait pris ou pas », c’est un très beau film. Mais au­rait-il fait 20 millions d’en­trées s’il avait été à Cannes ? MD. On m’a dit que The Ar­tist avait été sé­lec­tion­né au der­nier mo­ment ? TF. Non, il a été sé­lec­tion­né tout de suite. Mais il a été mis en com­pé­ti­tion qua­si­ment vingt-quatre heures avant l’ouverture de la com­pé­ti­tion. C’est une règle que Gilles Ja­cob ap­pli­quait et dont je me suis éga­le­ment em­pa­ré. Tant que la com­pé­ti­tion n’a pas com­men­cé, on fait ce qu’on veut. Parce que sou­vent on dit « ah, vous faites des ajouts de sé­lec­tion ». Mais oui, on fait ce qu’on veut. The Ar­tist, en fait, on le voit, on trouve ça for­mi­dable mais par dé­fi­ni­tion c’était pour nous le pro­duit idéal d’un hors com­pé­ti­tion. Et puis c’est Tho­mas

(Lang­mann, pro­duc­teur, ndlr) et un peu Mi­chel Ha­za­na­vi­cius qui poussent. Ils disent : « On veut al­ler en com­pé­ti­tion. » Je leur dis non, c’est mieux hors com­pé­ti­tion parce qu’ils au­ront moins de pres­sion, et que ça ne se­ra que du plai­sir.

« In­tou­chables à Cannes ? La vraie ques­tion c’est : le film au­rait-il fait 20 millions d’en­trées s’il avait été sé­lec­tion­né ? »

Ils in­sistent et fi­na­le­ment, juste avant de re­joindre la Croi­sette, je re­vois le film ici, tout seul. Je me le pro­jette, j’ap­pelle les co­pains du Co­mi­té fran­çais et je lance : « Quand même, je ne dis pas ça parce qu’ils sont en train de m’em­mer­der pour être en com­pé­ti­tion mais c’est vrai qu’en le re­voyant, ce film est en­core mieux. » Puis je des­cends à Cannes et nous dé­ci­dons avec Gilles Ja­cob de le his­ser en com­pé­ti­tion – et bien nous en a pris puisque le film a eu un prix (d’in­ter­pré­ta­tion pour Jean Du­jar­din,

ndlr) et qu’il a connu un im­mense suc­cès. Ce­la a prou­vé qu’on peut être en com­pé­ti­tion avec ce type de film. MD. Votre ar­ri­vée à Cannes cor­res­pond aus­si au re­tour des Amé­ri­cains, qui ne ve­naient plus beau­coup. Peut-être parce que Gilles Ja­cob ne pre­nait pas l’avion ? TF. Il y avait toute une sé­rie de fac­teurs. L’une des rai­sons, c’est l’ar­gent. Il faut en dé­pen­ser pour une cam­pagne en no­vembre, dé­cembre, jan­vier et fé­vrier, alors pour­quoi dé­jà com­men­cer à dé­pen­ser de l’ar­gent dès le mois de mai ? D’au­tant que les Amé­ri­cains ne savent pas voya­ger lé­ger. Donc pour eux, ve­nir, c’est soit pour pro­mou­voir un ci­né­ma d’au­teur au­quel ils croient, comme Cap­tain Fan­tas­tic, ok, très bien. Soit pour des gros films qui sortent si­mul­ta­né­ment, Mad Max, etc. J’ai ou­vert les re­la­tions avec trois grands stu­dios : Fox avec Mou­lin Rouge, War­ner avec Ma­trix (entre autres), mais aus­si Dream­works à tra­vers le pro­duc­teur Jef­frey Kat­zen­berg. MD. Au su­jet de l’ar­gent, j’ima­gine que par rap­port à ce que re­pré­sente Cannes et ce que ça rap­porte éco­no­mi­que­ment, votre sa­laire n’est pas à l’échelle des chiffres. TF. Mais non, bien sûr. Heu­reu­se­ment ! MD. Ah bon ?! TF. Il faut gar­der la tête froide même si nous fai­sons ga­gner des for­tunes à des gens... MD. Le chiffre d’af­faires du Festival, c’est quoi ? Des cen­taines de millions ? TF. L’as­so­cia­tion Festival de Cannes, c’est, en gros, une ving­taine de millions d’eu­ros, un peu moins… On a 50 % de fi­nan­ce­ment propre, le reste ce sont les pou­voirs pu­blics, le mi­nis­tère de la Culture, le CNC, la ville de Cannes, la ré­gion. Nous pour­rions avoir 100 % de fi­nan­ce­ment propre, mais on ne veut pas. Si­non, ça de­vien­drait je ne sais pas quelle marque... MD. Le « Mcdo­nald’s Festival de Cannes ». TF. Oui, le « Mcdo­nald’s Film Festival ». Par ailleurs, et pour tordre le cou à une lé­gende, nous avons de grands par­te­naires, L’oréal, Chopard, etc. Et per­sonne ne nous a ja­mais fait la moindre re­marque sur la na­ture propre du Festival. Eux font leur vie à Cannes, L’oréal fait des mon­tées de

marches, Chopard fa­brique la Palme d’or... MD. Le cô­té mar­ke­ting s’est beau­coup dé­ve­lop­pé. Ça fait trente-cinq ans que j’y vais, et au dé­but il n’y avait rien de tout ça. C’était bon en­fant, on al­lait en scoo­ter jus­qu’au bas des marches. Co­luche les mon­tait dé­gui­sé... TF. Mais il y a 35 ans le monde n’était pas le même. MD. Il n’y avait pas tout ce qu’il y a sur la Croi­sette. C’était plus ar­ti­sa­nal et dé­bri­dé. TF. Il y avait, bi­zar­re­ment, et on peut presque avoir de la nos­tal­gie, dé­jà des filles en bi­ki­ni, des pan­neaux pu­bli­ci­taires, etc. MD. Oui il y a tou­jours eu des filles en bi­ki­ni, je pense que ça re­monte à as­sez loin.

TF. Oui ! Mais les temps ont chan­gé. Ça me fait rire quand les mé­dias disent ça. Et je prends tou­jours cette com­pa­rai­son que Ber­nard La­villiers avait faite sur Longwy et les acié­ries. En par­lant de la Lor­raine, il di­sait : « Quand les che­mi­nées fu­maient, ce n’était pas beau parce qu’il y avait de la fu­mée par­tout. Mais quand elles ne fu­maient plus, ce n’était pas bien parce que ça vou­lait dire qu’il n’y avait plus de tra­vail. » Donc nous, le jour où Cannes n’est plus cette Croi­sette dé­co­rée comme un sa­pin de Noël avec la pu­bli­ci­té des films, du pro­chain gros film de la War­ner, de ce­ci de ce­la, ça veut dire que ce ne se­ra plus

« the place to be ». MD. Il y au­ra un nou­veau pré­sident de la Ré­pu­blique, que l’on ne connaît pas à l’heure où l’on se parle. Le ci­né­ma, et glo­ba­le­ment le monde ar­tis­tique, penche tou­jours un peu plus à gauche. Ap­pré­hen­dez-vous ce qui peut ar­ri­ver ?

TF. D’un point de vue pro­fes­sion­nel, je n’ap­pré­hende pas du tout parce que je suis un dé­mo­crate : je vote et le ré­sul­tat du vote fe­ra que nous ac­cueille­rons un­tel ou une­telle. On res­pec­te­ra le choix. L’al­ter­nance ré­pu­bli­caine gauche-droite clas­sique, évi­dem­ment, on y est ha­bi­tués. Et il y a quelque chose qui, tout de même, a tou­jours été res­pec­té à gauche comme à droite : c’est l’in­dé­pen­dance de l’art, du ci­né­ma et du Festival de Cannes. Alors certes, l’an der­nier lors des Ré­gio­nales, il y a

eu un par­ti d’ex­trême droite qui était aux portes du pou­voir. Ma­rion Ma­ré­chal-le Pen a failli ga­gner les élec­tions et devenir la pré­si­dente de la ré­gion PACA. « Qu’est-ce que vous al­lez faire ? », nous a-t-on de­man­dé à Pierre et à moi. Et nous, on a ré­pon­du : « On di­ra bon­jour ma­dame la pré­si­dente. » MD. Le Festival a lieu entre la pré­si­den­tielle et les lé­gis­la­tives, donc ça va être une pé­riode chaude de la vie po­li­tique fran­çaise.

TF. Ab­so­lu­ment. Après, les éti­quettes po­li­tiques, je ne dis pas qu’elles ne comptent plus, mais ce qui est pri­mor­dial, ce sont les grandes orien­ta­tions. Il faut voir quel est le tronc com­mun, ré­pu­bli­cain, col­lec­tif. Je pense – et la France, au­jourd’hui, est en train d’al­ler vers ça – qu’il faut sur­tout mettre en avant des hommes et des femmes de bonne vo­lon­té. En­fin, les seules pré­fé­rences po­li­tiques af­fi­chées par le Festival de Cannes, ce sont celles des ci­néastes dont il montre les films. MD. Votre dé­part a dé­jà été an­non­cé. Avez-vous fait le tour de la ques­tion ? Est-ce qu’après les 70 ans vous al­lez re­joindre Pa­thé, ou al­lez-vous faire autre chose ? TF. Jé­rôme Sey­doux vou­lait que je re­joigne son équipe. Ça m’a ren­du très fier – c’est un homme ex­cep­tion­nel. J’y ai beau­coup ré­flé­chi. Et puis j’ai dé­cli­né. Je crois, et je ne dis pas ça pour m’at­tri­buer le moindre mé­rite, avoir per­çu un peu d’émo­tion dans le mé­tier à l’idée que je parte. Ça fe­ra dix ans que j’ai été nom­mé dé­lé­gué gé­né­ral de Cannes. Je crois que je suis utile là où je suis. J’aime beau­coup ça. Quel pri­vi­lège de voir des films puis de les don­ner à voir ! Quand je re­garde un film avant le Festival, j’ima­gine com­ment je vais al­lu­mer la lu­mière pour faire ap­plau­dir, ça va être su­per, etc. MD. Der­nière ques­tion : vous êtes cein­ture noire de ju­do 4e dan. Qu’est-ce que ce­la vous ap­porte ?

TF. En ju­do, on tra­vaille très dur pour être le plus fort pos­sible. Mais lors­qu’on sait qu’on est fort, on n’a pas be­soin de le mon­trer. J’aime cette phi­lo­so­phie.

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