Ac­tion

À 23 ans, il porte les es­poirs d’un ten­nis tri­co­lore qui a trop sou­vent dou­té. Por­trait de ce­lui qui veut domp­ter le « mal fran­çais ».

GQ (France) - - Sommaire - Par Jé­ré­my Pa­trelle

Sport. Lu­cas Pouille, cou­leur men­tal haut. Beau­té. Avec les im­plants, vous al­lez vous faire des che­veux. Shop­ping. La beau­té vient de l’in­té­rieur. Sexe. Com­ment la faire par­ler (de ces choses-là). Hap­py En­ding. Mau­dite Aphro­dite.

ET SI CETTE FOIS c’était la bonne ? Et si, trente ans après Yan­nick Noah, un ten­nis­man tri­co­lore par­ve­nait (en­fin) à rem­por­ter Ro­land-gar­ros ? De­puis le 5 juin 1983 et le triomphe du ca­pi­taine de l’équipe de France de Coupe Da­vis, cette très (trop) vieille ren­gaine agite la France du ten­nis à l’ap­proche du tour­noi pa­ri­sien. Fi­na­liste en 1988, Hen­ri Le­conte au­rait pu être ce hé­ros – « Mais la pres­sion et l’en­jeu m’ont plus en­va­hi qu’autre chose », ex­plique-t-il sou­vent. Après une di­zaine de jours on fire, Cé­dric Pio­line (1998), Sé­bas­tien Gros­jean (2001), Gaël Mon­fils (2008) et Jo-wil­fried Tson­ga

(2013, 2015) y ont aus­si cru avant d’échouer dans le der­nier car­ré, da­van­tage en rai­son de leurs propres failles qu’à cause d’un ad­ver­saire hors de por­tée. Point com­mun à ces lo­sers ma­gni­fiques ? Ils ont tous dé­joué sous la pres­sion, à un match, un set ou un coup droit (man­qué) d’écrire l’his­toire. Le bras qui tremble avant de conclure ce point dé­ci­sif, l’in­ca­pa­ci­té à gé­rer des émo­tions trop fortes, l’in­ex­pli­cable (et in­ex­pli­quée) peur de ga­gner… À chaque fois, le men­tal a lâ­ché. Ce fa­meux « mal fran­çais » est un ser­pent de mer. Mais est-il aus­si rédhi­bi­toire qu’il y pa­raît ? Un ten­nis­man fran­çais peut-il al­ler contre ce que d’au­cuns dé­crivent comme une in­dé­pas­sable fa­ta­li­té ?

Dé­pas­ser ses peurs, sa fa­tigue

C’est ce que croit sin­cè­re­ment Lu­cas Pouille, 23 ans, à ce jour unique es­poir tri­co­lore ca­pable de ri­va­li­ser dans l’ave­nir avec les ca­dors de la « next gen » du cir­cuit mondial (Zve­rev, Kyr­gios, Thiem) et donc de sou­le­ver un jour le tro­phée un di­manche de juin. Avec son coach Emmanuel Planque qui le fa­çonne de­puis sep­tembre 2012, la team Pouille porte en ban­dou­lière ce cre­do ra­re­ment en­ten­du dans l’hexa­gone : le men­tal, ça se bosse ! « En France, on pense qu’il suf­fit d’agi­ter les bras pour ga­gner : frap­per 300 ser­vices, 300 coups droits, 300 re­vers, constate Emmanuel Planque. Mais non ! C’est une ver­sion par­cel­laire de l’ac­ti­vi­té. Le ten­nis est à do­mi­nante émo­tion­nelle, pas éner­gé­tique. Il faut être ca­pable de bien jouer, évi­dem­ment, mais sur­tout de le faire dans un contexte émo­tion­nel com­pli­qué. » Lu­cas Pouille ré­sume : « Avant de par­ler ten­nis, nous par­lons “at­ti­tude” et “com­por­te­ment”. Ce­la m’a pris du temps avant de lui par­ler de ma vie pri­vée, de mes doutes, mes an­goisses, mais dé­sor­mais j’y ar­rive. » Sa­chant son pou­lain émo­tif, l’homme qui s’est d’abord don­né pour mis­sion de fa­çon­ner un « men­ta­liste » agit en consé­quence. « Il re­çoit énor­mé­ment d’émo­tions quand il joue, nous es­sayons donc de trou­ver ce qui lui per­met de dé­pas­ser ses peurs, sa fa­tigue, de se dé­pas­ser lui-même », avance-t-il en ci­tant (même pas peur) l’exemple de Ro­ger Fe­de­rer. « En junior, il cas­sait ra­quette sur ra­quette ; dès qu’il était ac­cro­ché, il re­non­çait. Ce­la prouve que l’on n’est pas dans de l’in­né. Il a tra­vaillé. J’étais as­sez proche d’un en­traî­neur aus­tra­lien qui bos­sait avec lui à la fé­dé­ra­tion suisse et le men­tal était une vraie pré­oc­cu­pa­tion. » Patrick Mou­ra­to­glou, coach de Se­re­na Williams de­puis 2012 et ex-coach d’ac­tuels joueurs pros (Di­mi­trov, Bagh­da­tis, Char­dy…), abonde dans le même sens : « Tout comme pour le tou­cher de balle ou les qua­li­tés phy­siques, il y a de l’in­né et de l’ac­quis dans le men­tal. Tout le monde peut s’améliorer et c’est le rôle du coach. On doit per­mettre à notre joueur d’être plus per­for­mant en match, de ga­gner plus, d’améliorer son clas­se­ment. Les cor­rec­tifs tech­niques, le tra­vail de sé­quences tac­tiques, l’amé­lio­ra­tion des per­for­mances phy­siques sont au­tant des ou­tils que l’in­ter­ven­tion sur le men­tal. Le men­tal est ce qui fait la dif­fé­rence au plus haut ni­veau. Il faut y ap­por­ter un soin tout par­ti­cu­lier. C’est d’ailleurs l’image qu’a le grand pu­blic du grand spor­tif por­teur de va­leurs : tra­vail, com­ba­ti­vi­té, ab­né­ga­tion, ca­pa­ci­té à re­pous­ser ses li­mites, re­fus de la dé­faite, etc… In­car­nées au quo­ti­dien, ces va­leurs per­mettent de dé­ve­lop­per des qua­li­tés men­tales hors normes. »

Ir­ré­pro­chable sur un court

En quatre sai­sons chez les pros, Lu­cas Pouille a bon­di de la 431e à la 15e place mon­diale. Il tra­vaille à la dure, pré­fé­rant se faire ros­ser à l’en­traî­ne­ment par Ro­ger Fe­de­rer (cet hi­ver, en une quin­zaine de sets, le Suisse ne lui a lais­sé que des miettes) et ap­prendre au­près des meilleurs plu­tôt que ta­per la ba­balle avec un spar­ring-part­ner de ni­veau moindre ou égal. « L’état d’es­prit est la don­née la plus im­por­tante chez les grands joueurs. Comme eux, je dois avoir une at­ti­tude ir­ré­pro­chable sur le court, le reste sui­vra. » Pouille étonne aus­si par son in­ca­pa­ci­té à l’au­to­sa­tis­fac­tion. Il suf­fit d’évo­quer sa vic­toire face à Ra­fael Na­dal en 8e de fi­nale

« L’état d’es­prit, c’est le plus im­por­tant chez les grands joueurs. Comme eux, je dois avoir une at­ti­tude ir­ré­pro­chable sur le court. » LU­CAS POUILLE

de L’US Open 2016 pour le dé­mon­trer : « Il s’agit de la plus belle vic­toire de ma car­rière, certes. Mais je perds le match sui­vant. Donc com­ment être sa­tis­fait lorsque l’on ter­mine sa se­maine sur une dé­faite ? » D’autres s’en sont lar­ge­ment conten­tés. « Je vais tou­jours de l’avant, le pas­sé ne me sert qu’à ne pas ré­pé­ter mes er­reurs. » Me­riem Sal­mi, psy­cho­logue qui s’oc­cupe de spor­tifs de haut ni­veau, comme Ted­dy Ri­ner, sa­lue cette at­ti­tude. « Il est in­tel­li­gent. En psy­cho­lo­gie, l’in­tel­li­gence est la ca­pa­ci­té d’adap­ta­tion à l’en­vi­ron­ne­ment. Ce­la s’ap­prend, se tra­vaille. Lors­qu’on est plus à l’aise avec le contexte dans le­quel on évo­lue, notre cer­veau est libre de créer et d’être vrai­ment dans le jeu, dans le sport. Si l’on se fixe des li­mites, un nombre de points à at­teindre par exemple, le cer­veau, ma­chine ul­tra-puis­sante, en­re­gistre et ne va pas plus loin que nos cal­culs… Il faut se dé­bar­ras­ser de tous les pa­ra­sites, de tout ce qui peut nous en­com­brer. » Emmanuel Planque com­plète : « L’idée est d’ob­te­nir des ré­glages ex­trê­me­ment fins pour que le joueur se sente libre sur le court. Le rôle de l’en­traî­neur est de lui créer un es­pace de li­ber­té : le ter­rain. Si le joueur est au clair avec les consé­quences d’une dé­faite, d’une vic­toire, il est libre, il peut jouer le match comme il le sou­haite. »

La le­çon des faillites pas­sées

L’ac­tuel 15e joueur mondial en­tend aus­si évi­ter le syn­drome « Mous­que­taires », le qua­tuor Gas­quet-tson­ga-mon­fils-si­mon pro­mis de­puis plus de dix ans aux plus grandes vic­toires, en grand che­lem comme en Coupe Da­vis. Las. Âgés de 30 ans et plus, ces qua­tre­là ont ra­té le coche. La faute à une gé­né­ra­tion d’ad­ver­saires in­croyables (Fe­de­rer, Na­dal, Djo­ko­vic, Mur­ray, Wa­wrin­ka) et, d’abord, à leur faillite per­son­nelle, comme l’ex­pli­quait à GQ Jo-wil­fried Tson­ga. Juste avant Ro­landGar­ros 2015, il re­con­nais­sait n’avoir « pas fait ce qu’il fal­lait pour être un cham­pion. J’ai per­du beau­coup de temps et d’éner­gie à gé­rer ma car­rière. Per­sonne ne s’oc­cu­pait de moi. Mon hy­giène de vie n’a pas été bonne. C’est lié à mon en­vi­ron­ne­ment. J’ai com­pris les choses tard et ce­la m’a coû­té très cher. » Spec­ta­teur de ces faillites pas­sées et convain­cu de l’uti­li­té d’une team lui étant ex­clu­si­ve­ment consa­crée, Pouille a po­sé les bases d’un fonc­tion­ne­ment in­édit pour son jeune âge il y a deux ans. Une « trans­for­ma­tion » en trois phases. L’isole-

ment d’abord. En 2015, il s’ins­talle à Du­baï, convain­cu par « une se­maine d’en­traî­ne­ment sur place avec Fe­de­rer », qui ré­side là­bas. En plus de l’at­trait fis­cal as­su­mé et du so­leil, l’exil ré­pond à un be­soin d’air. « J’aime être à l’écart, tran­quille, ne pas par­ta­ger les mêmes hô­tels que mes ad­ver­saires. Je vou­lais quit­ter le Centre na­tio­nal d’en­traî­ne­ment car les joueurs s’y épient trop. Et ma con­cen­tra­tion n’est pas la même lorsque je suis dans une salle de gym avec 20 per­sonnes ou seul avec mon coach. » Deuxième étape, la cons­ti­tu­tion de sa garde rap­pro­chée. Sui­vi par une dié­té­ti­cienne, un pré­pa­ra­teur phy­sique et, bien­tôt, un kiné, Lu­cas Pouille s’est aus­si of­fert les ser­vices du cé­lèbre Ion Ti­riac (ex-agent de Boris Be­cker, Ma­rat Sa­fin, Go­ran Iva­ni­se­vic, tous vain­queurs en grand che­lem) pour gé­rer ses re­la­tions mar­ke­ting et com­mu­ni­ca­tion. Dé­sor­mais, deux per­sonnes s’oc­cupent de ses vi­sas, ré­ser­va­tions d’hô­tels et billets d’avion. Au­tant de tâches chro­no­phages dont l’in­té­res­sé s’est très vite dé­bar­ras­sé. Un choix ju­di­cieux se­lon Patrick Mou­ra­tou­glou : « Contrai­re­ment à d’autres, il a choi­si son équipe et ne s’est pas lais­sé por­ter. C’est une dé­marche cou­ra­geuse et en­ga­gée. L’at­ti­tude est bonne et Lu­cas a mon­tré de grandes qua­li­tés de ce point de vue, ce qui ex­plique sa tra­jec­toire jus­qu’à ce jour. » En 2015, an­née dé­ci­dé­ment char­nière, des dis­cus­sions avec Yan­nick Noah l’ont confor­té dans son ap­proche du ten­nis. « Per­for­mance, état d’es­prit, gagne… Yan’ ne parle que de ça, ra­conte Pouille. Il n’a pas tou­jours été sé­rieux du­rant sa car­rière, mais dès qu’il dé­ci­dait de par­tir en mis­sion, comme à Ro­land ou dans la mu­sique, il était le meilleur. » Der­nière étape de la construc­tion de Lu­cas Pouille, l’am­bi­tion. Avouée. Il veut « ga­gner plu­sieurs tour­nois du grand che­lem, la Coupe Da­vis et devenir n° 1 mondial » . Des pro­pos forts dé­jà te­nus par Tson­ga ou Mon­fils. « Mais ce n’est pas qu’un dis­cours, af­firme son coach. Il bosse comme un fou, il y croit. Sa double culture fran­çaise (père) et fin­lan­daise ( mère) ex­plique peut- être cette am­bi­tion ex­pri­mée, en ac­cord avec son in­ves­tis­se­ment. » Pouille as­sume : « Si je m’en­gage à fond, m’en­traîne comme un dingue et ne lâche rien sur le ter­rain, je peux dire que j’ai en­vie de ga­gner des grands tour­nois. Va-t-on me le re­pro­cher ? » Oui. Car « la France a du mal avec la culture de la gagne, in­dique la psy­cho­logue Me­riem Sal­mi. Vou­loir ga­gner pa­raît pré­ten­tieux. La preuve : ceux qui réus­sissent sont sou­vent at­ta­qués. Alors que dans d’autres pays, on en­cense ces at­ti­tudes. » C’est au­jourd’hui d’au­tant plus simple à as­su­mer que Lu­cas Pouille se fiche du qu’en-di­ra-t-on : « À une époque, je me sou­ciais trop du re­gard des autres. Au­jourd’hui, j’ar­rive à ne plus trop ima­gi­ner ce que les autres vont pen­ser de moi, à ne plus ré­flé­chir aux consé­quences d’une vic­toire ou d’une dé­faite. » Tom­be­rai­til dans le fa­ta­lisme tri­co­lore ? À voir sa ré­ac­tion en cas de dé­faite, on ju­re­rait que non : « Per­sonne ne le voit, mais au fond de moi, j’ai en­vie de tout cas­ser. Je reste seul pen­dant au moins une heure, je ne vais par­ler à la presse que 10 mi­nutes après, je prends le temps. Et une fois que toutes les pen­sées né­ga­tives sont pas­sées, je re­pars. » Vers la vic­toire ?

« Si je m’en­gage à fond et ne lâche rien sur le ter­rain, je peux dire que j’ai en­vie de ga­gner des grands tour­nois. » LU­CAS POUILLE

Gaël Mon­fils à In­dian Wells en 2016 ou Jo-wil­fried Tson­ga à l’open d’aus­tra­lie 2017 (ci-des­sus) : les ten­nis­men fran­çais ne gèrent pas tous bien l’échec.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.