VIE & MORT DES REINES DU CLIP

Dans les an­nées 1990, les « video girls » étaient des stars et en­flam­maient les clips de rap pour des mil­liers de dol­lars. Au­jourd’hui, elles tentent sur­tout de ré­sis­ter aux cli­chés ra­cistes et sexistes. Ins­ta­gram pour­ra-t-il les sau­ver ?

GQ (France) - - Musique - Par Julien Neu­ville Pho­to­gra­phies An­gie Smith

Fred est as­sis sur sa chaise, un sou­rire d’af­fa­mé aux lèvres. C’est au se­cond pas­sage que les choses de­viennent sé­rieuses. Dans cette pe­tite pièce dé­cré­pite, au fin fond des méandres d’hol­ly­wood, Apple et Ho­ney doivent le sé­duire, lui et son équipe, pour ten­ter de ga­gner ce rôle de « dan­seuse exo­tique » ( com­prendre « strip- tea­seuse » ) dans le pro­chain clip d’un ar­tiste ma­jeur de rap. Ho­ney, presque trente ans, y va en pre­mier. Grand écart, twerk, twerk en grand écart, et un mou­ve­ment cu­rieux, al­lon­gée, face au sol, jambes ten­dues, gi­flant la mo­quette de son pel­vis. Ça claque. Ça ne doit pas être très bon pour le car­ti­lage, mais ça plaît à Fred qui crie de joie. Faire jouir Fred, et réus­sir. Cet homme tout frêle, por­tant bé­ret et cra­vate, est le di­rec­teur de cas­ting le plus im­por­tant du mi­lieu, et ce de­puis les an­nées 1990. Il a bos­sé sur This Is How We Do It de Mon­tell Jor­dan, c’est dire. Grand homme de la nuit, il a bas­cu­lé di­rec­teur de cas­ting le jour où il a dé­ci­dé de mo­né­ti­ser son car­net d’adresses de filles su­blimes. De­puis deux dé­cen­nies, son job est le même : trou­ver les filles les plus sexy pos­sible pour « gar­nir » les clips de ses clients, les la­bels de mu­sique. Des filles avec des formes sé­dui­santes, ( très sou­vent) non- blanches et qui, as­so­ciées à l’ar­tiste, l’aident à vendre une image d’opulence ul­tra- vi­rile. Fred a « cas­té » des cen­taines de vi­déos, dont N*ggas in Pa­ris de Jay Z et Ka­nye West, Cry Me a Ri­ver par Jus­tin Tim­ber­lake, #IDFWU l’hymne de Big Sean, Mo­ment 4 Life du duo Ni­cki Mi­naj / Drake, le hit The Heart Wants What It Wants de Se­le­na Go­mez, où il ap­pa­raît même à 1: 36.

MELYSSA LA « VIXEN »

C’ est au tour d’apple, tren­te­naire f lexible. Avant de com­men­cer, elle pose une pe­tite bou­teille d’eau à cô­té d’elle. Fred est pris de bouf­fées de cha­leur. Va- t- elle l’uti­li­ser ou est- ce juste qu’elle a soif ? Quelques twerks, au sol, de­bout, gestes im­pres­sion­nants, c’est cer­tain. Puis un mo­ment d’hé­si­ta­tion. Apple se re­lève, grand sou­rire. Le coup de grâce ar­rive. Elle at­trape la bou­teille d’eau – Fred est en transe –, baisse son short gris ul­tra­mou­lant et la place entre ses deux fesses. Et là, comme ça, elle twerk. De haut en bas, à une vi­tesse étour­dis­sante, et la bou­teille ne bouge pas. Fred jaillit de son siège ! Son as­sis­tante hurle de plai­sir. Apple a le job. Elle se­ra dans le pro­chain clip du rap­peur Fu­ture. Elle sait per­ti­nem­ment que ni luxure ni gla­mour ne l’at­tendent sur le tour­nage. Elle pas­se­ra pro­ba­ble­ment douze heures sur place, dont dix à poi­reau­ter, quelques se­condes de ses mou­ve­ments fi­ni­ront sur la vi­déo. Le clip se­ra vi­sion­né des mil­lions de fois, mais le nom d’apple n’ap­pa­raî­tra ja­mais, Fu­ture ne twee­te­ra pas en men­tion­nant son compte. Et pour tout ça, elle se­ra payée 150 dol­lars. Chez Se­cret Sun­dayz, un des clubs de strip- tease les plus connus de Los An­geles, Apple peut faire cette somme en trois mi­nutes un soir tran­quille. En bo­nus, parce que c’est sa pre­mière vi­déo, Apple va goû­ter aux cri­tiques in­ci­sives d’hommes et sur­tout de femmes qui voient les vi­déo girls comme « de mau­vais exemples pour les jeunes femmes non- blanches » , les cou­pables contem­po­rains « de l’hy­per­sexua­li­sa­tion des femmes noires » , etc. Pour­tant, en 2017, il y a tou­jours au­tant de clips et la pro­fes­sion est tou­jours au­tant plé­bis­ci­tée. Melyssa Ford se rap­pelle du 1er juillet 2005 comme si c’était hier. À l’époque, elle tra­vaille pour la chaîne de té­lé­vi­sion BET ( « Black En­ter­tain­ment Te­le­vi sion » ) . « J’avais ga­gné ! se rap­pelle- t- elle. J’in­car­nais l’image de la Vixen (une­fem­me­fa­tale,du nom d’une su­per-hé­roïne afro-amé­ri­caine, ndlr) qui a réus­si, qui est pas­sée des clips à un tra­vail lé­gi­time et pres­ti­gieux. Et puis,

tout s’est cas­sé la gueule ! » Mais avant l’écrou­le­ment, Melyssa Ford est la Vixen ( nom don­né à l’époque aux man­ne­quins de clips de rap) la plus cé­lèbre du monde. Six ans de gloire, entre 1996 et 2002. Sa pro­pen­sion à sou­vent re­fu­ser des clips pres­ti­gieux ne la rend que plus dé­si­rable pour l’in­dus­trie. Tout comme sa force de ca­rac­tère. Sur le tour­nage de Big Pim­pin’ de Jay Z, elle me­nace Damon Dash ( un des puis­sants as­so­ciés du rap­peur) de lui écla­ter une bou­teille de cham­pagne sur le crâne s’il l’as­perge avec. Au pic de sa gloire, Melyssa ne se lève pas pour moins de 10 000 dol­lars la jour­née.

LA FEMME NOIRE EN ANI­MAL SEXUEL

Sur les tour­nages des clips de Mys­ti­kal, R. Kel­ly, Ja­da­kiss, Sis­qó ou Usher, c’est hôtel cinq étoiles et jet pri­vé. Avec Vi­da Guer­ra ou Es­ther Bax­ter, elle fait par­tie de ces per­son­nages qui in­carnent le nou­veau hip- hop, le hip- hop co­lo­ré, op­ti­miste et bling qui est ap­pa­ru après les tra­gé­dies Tu­pac et No­to­rious B. I. G., les deux icônes du rap as­sas­si­nées à quelques mois d’in­ter­valle en 1996 et 1997. Cos­tumes blancs, bo­lides ita­liens, chaînes en or. In­ter­net en est à ses pré­mices et les clips sont pour beau­coup le seul moyen d’aper­ce­voir un corps de femme peu vê­tu. « Nous étions consi­dé­rées comme les top mo­dels des an­nées 1990, comme Nao­mi Camp­bell, ou Ste­pha­nie Sey­mour, se sou­vient Melyssa. Sur­tout, nous étions en train de lé­gi­ti­mer un stan­dard de beau­té au­quel les gens n’étaient pas ha­bi­tués : la beau­té du corps noir. » Toute une gé­né­ra­tion d’amé­ri­cains a gran­di avec deux grandes re­pré­sen­ta­tions de femmes noires à la té­lé­vi­sion : Oprah Win­frey, la pré­sen­ta­trice star, et les Vixen. Le pay­sage com­mence à se désa­gré­ger au dé­but des an­nées 2000, avec l’ar­ri­vée des pla­te­formes et tech­no­lo­gies pi­rates. Le bu­si­ness de la mu­sique s’écroule, les la­bels, en pleine hé­mor­ra­gie, dé­cident de dras­ti­que­ment ré­duire les bud­gets des clips. Les fonds verts en stu­dio suc­cèdent aux îles pa­ra­di­siaques. « Les pro­duc­teurs ont com­men­cé à dire : “C’est Jus­tin Bie­ber, vous de­vriez être ho­no­rée de par­ti­ci­per à une vi­déo avec lui !” » ra­conte Da­vid Kang, di­rec­teur de cas­ting de­puis presque vingt ans. Quand une Vixen est ha­bi­tuée à tou­cher 10 000 dol­lars la jour­née, elle n’en per­çoit dé­sor­mais que 200. « On n’a pas ac­cep­té, alors ils ont fait quoi, re­prend Melyssa, ils sont al­lés dans les strip clubs. Les dan­seuses sont à l’aise nues, et elles sont exac­te­ment comme nous phy­si­que­ment. Du coup, ils ont une f ille qui a la gueule d’un man­ne­quin à 10 000 dol­lars pour cin­quante fois moins. Et les mecs se sont dit : “Tant qu’on y est, on va en prendre 10 !” Le concept de man­ne­quin pro­fes­sion­nelle choi­sie lé­gi­ti­me­ment est mort à ce mo­ment­là. » Les stars s’ef­facent, lais­sant ain­si la porte ou­verte à d’autres f illes. La baisse des ta­rifs mo­di­fie pro­fon­dé­ment leur image. Ne fai­sant plus « ça » pour l’ar­gent, il doit for­cé­ment y avoir une autre rai­son, se di­ton. Quels ar­gu­ments sont avan­cés par les pro­duc­teurs et di­rec­teurs de cas­ting pour com­pen­ser le gain fi­nan­cier ? La proxi­mi­té avec les ar­tistes. Le rac­cour­ci est tout trou­vé et prêt à ex­plo­ser, un jour de juillet 2005. Le 1er, pré­ci­sé­ment. Comme tous les ma­tins, Melyssa Ford s’ar­rête à l’étage des hauts res­pon­sables de la chaîne BET pour sa­luer tout le monde. Alors qu’elle dis­cute avec la di­rec­trice de la communication, quelque chose sur le bu­reau de celle- ci at­tire le son re­gard. « Bé­bé, prends- le. C’est crous­tillant ! Je l’ai lu en une nuit » , lance sa col­lègue. « Le soir même, j’ai lu le bou­quin, se re­mé­more Melyssa. J’étais li­vide. » Le livre en ques­tion, Confes­sions d’une Vixen, est si­gné Kar­rine Stef­fans. Ex-vixen, elle y ra­conte com­ment elle a uti­li­sé son sta­tut pour sé­duire et cou­cher avec des di­zaines de rap­peurs de l’époque. Ses « Mé­moires » écla­boussent toutes les f illes. Les doutes

« Nous étions consi­dé­rées comme les top des an­nées 1990, comme Nao­mi Camp­bell. Et nous avons lé­gi­ti­mé un nou­veau stan­dard de beau­té : la beau­té du corps noir. » Melyssa Ford, vi­déo girl

qui ger­maient sont confir­més. Bien sûr qu’elles font « ça » pour cou­cher avec les ar­tistes ! Les femmes noires comme « ani­maux sexuels » , leur corps comme com­mo­di­té sexuelle, ces idées toxiques qui pa­ra­sitent la so­cié­té amé­ri­caine de­puis des siècles n’ont pas dis­pa­ru. À l’époque co­lo­niale et pen­dant l’es­cla­vage, « les femmes et les hommes blancs jus­ti­fiaient l’ex­ploi­ta­tion sexuelle des femmes noires en af­fir­mant que ces der­nières étaient les ini­tia­trices des re­la­tions sexuelles avec les hommes. C’est de cette pen­sée qu’a émer­gé le sté­réo­type des femmes noires comme sau­vages sexuelles » , écrit Bell Hooks, la grande au­teure fé­mi­niste, dans Ne suis-je pas une femme ? Femmes noires

et fé­mi­nisme ( pu­blié en 1981 et tra­duit en France aux édi­tions Cam­bou­ra­kis en 2015). Pen­dant l’es­cla­vage, les re­la­tions sexuelles entre Noirs et Blancs étaient cri­mi­nel­le­ment sanc­tion­nées. Lorsque des cas se pré­sen­taient, les es­claves n’avaient pas le droit de té­moi­gner ni de se dé­fendre. Le ré­cit se­lon le­quel elles avaient sé­duit les hommes blancs, et non le contraire, car elles étaient « im­pures » et « sau­vages » , ne prê­tait pas à dis­cus­sion. Quelques mois après la pu­bli­ca­tion du livre de Kar­rine Stef­fans, le rap­peur The Game sort un titre, Wouldn’t Get Far, qui dé­crit les Vixen comme uni­que­ment in­té­res­sées par la pos­si­bi­li­té de cou­cher avec l’ar­tiste. « Après ça, c’est comme si la ré­pu­ta­tion des video girls était gra­vée dans la roche » , dé­plore Melyssa. La Vixen est morte. En tout cas, la Vixen de la pre­mière gé­né­ra­tion.

AYISHA, LA FILLE À SUIVRE

Ayisha Diaz est la reine de l’ef­fi­ca­ci­té. Qua­rante- huit heures à Los An­geles, et pas une mi­nute de ré­pit. Le di­manche soir, de­vant le cou­cher de so­leil, elle pose sur les hau­teurs de la ville en maillot de bain orange, dans un spot adu­lé de qua­si­ment tous les man­ne­quins de pas­sage dans la ville. Vi­déaste, pho­to­graphe, as­sis­tant, pro­duc­teur,

une vraie équipe pro­fes­sion­nelle est en­ga­gée à ses frais, pour nour­rir sa page Ins­ta­gram et ses deux mil­lions de fol­lo­wers. Le lun­di soir, en mi­ni­jupe et bras­sière en vi­nyle, elle dé­barque au club Ace of Dia­monds et faire vriller les têtes de tous les pas­sants. La vi­déo tour­née la veille et pos­tée le ma­tin même a dé­jà fait 200 000 vues sur Ins­ta­gram. Ce soir, c’est elle qui « host » la soi­rée. Une heure plus tard, elle quitte le club avec son chèque en main. Elle ne dit pas le mon­tant exact, mais « pour ce genre de pres­ta­tions, c’est entre 2 500 et 3 500 dol­lars » À quelle fré­quence ? « Je suis boo­kée tous les ven­dre­dis et sa­me­dis soir, di­telle. Je prends l’avion trois fois par se­maine en moyenne. » La pra­tique est cou­rante : payer une per­sonne d’in­fluence à ve­nir dans le club pour quelques heures, en es­pé­rant que sa pré­sence fe­ra gon­fler l’ af­fluence. Le mar­di, re­pos pour Ayisha, et re­tour à New York le soir même. Une pho­to d’elle prise avant son ar­ri­vée au club, pos­tée le ma­tin sur son compte, a dé­jà 20 000 likes. Un sub­til ad­mi­ra­teur lui a même écrit qu’il la trouve en­core plus « ap­pé­tis­sante » que dans D’N’F, le mor­ceau de P. Rei­gn et Drake. Ayisha tient un rôle im­por­tant dans le clip, tour­né dans une villa phé­no­mé­nale à SaintMar­tin. Elle n’a pas vu le com­men­taire, elle en re­çoit des mil­liers chaque jour, sans par­ler des mes­sages pri­vés. Pour évi­ter de pas­ser à cô­té d’op­por­tu­ni­tés fi­nan­cières, elle a même en­ga­gé quel­qu’un pour « s’oc­cu­per des mes­sages sur ’ Gram » .

OB­JEC­TIF INSTA

Fred John­son a com­pr is qu’ins­ta­gram al­lait ré­vo­lu­tion­ner son mé­tier à l’été 2014, et que des mil­liers d’Ayisha étaient à por­tée de main. Il était en pleine au­di­tion avec son client et ami, l’ar­tiste Ne-yo. La se­conde au­di­tion, puisque le chan­teur de R’N’B n’avait pas en­core trou­vé une fille à son goût pour son clip Mo­ney Can’t Buy. À la fin de la séance, il ne mor­dait tou­jours pas. « En fait, il y a cette fille sur Ins­ta­gram que j’aime bien… » a- t- il en­fin lâ­ché. Au­jourd’hui, la fille en ques­tion porte le nom de fa­mille du chan­teur. Ils sont tom­bés amou­reux sur le tour­nage. Après Ne-yo, Drake, 50 Cent, Wale, YG, tous les grands ar­tistes de hip- hop de­mandent eux aus­si des f illes cé­lèbres sur le ré­seau social « Ins­ta­gram- fa­mous » . Des man­ne­quins, ac­trices, blo­gueuses, bar­maids, per­son­na­li­tés de té­lé- réa­li­té, qui ont construit des com­mu­nau­tés de quelques di­zaines de mil­liers jus­qu’à plu­sieurs mil­lions de fans à l’aide de leur phy­sique avan­ta­geux et leur style de vie aux ap­pa­rences pa­ra­di­siaques. Elles s’ap­pellent Ber­nice Bur­gos, Ro­sa Acos­ta, Bam­bie Mar­ti­nez, Ja­mee- Lee Ma­ria De­sou­za, Elease Do­no­van, De­lian­na Ure­na, Me­lis­sa Ri­so, etc. « Main­te­nant, pour les cas­tings, on re­garde les fol­lo­wers. “Oh, cette fille est top, et en plus elle a 80 000 fol­lo­wers”, bin­go ! » ra­conte Da­vid Kang. Les la­bels sont ra­vis, at­ten­dant d’elles qu’elles fassent de la pub pour le clip au­près de leur com­mu­nau­té. Mais les vraies ga­gnantes ce sont les f illes elles- mêmes. Grâce au ré­seau social, elles es­timent s’être li­bé­rées et avoir pris le pou­voir. De­puis le crash de l ’ in­dus­trie mu­si­cale, les ta­rifs ne sont pour­tant pas re­mon­tés. Pour un clip, en pre­mier rôle, inu­tile d’es­pé­rer plus de 1 000 dol­lars. Le plus sou­vent, en ré­cu­pé­rer 400 est un mi­racle. Au­pa­ra­vant, les né­go­cia­tions dé­bu­taient à 5 ou 6 000 dol­lars. Kang ex­plique : « Les f illes qui au­jourd’hui veulent être dans les clips s’en foutent du fric, ce qu’elles veulent c’est l’ex­po­si­tion de la vi­déo qui peut va­loir sur le long terme des di­zaines de mil­liers de dol­lars. Si tu fais cinq top vi­déos en un an, ça peut ame­ner des contrats avec des marques de bois­son, de vê­te­ments, de bouffe. » La nou­velle gé­né­ra­tion est prête à tour­ner pour trois fois rien parce qu’elle sait l’at­trac­tion qu’elle en ti­re­ra. Une vi­déo avec un ar­tiste « hot » , vi­sion­née des mil­lions, des cen­taines de mil­lions, voire des mil­liards de fois, c’est être im­pré­gnée de per­ti­nence pop culture et d’au­ra pour des se­maines. Avant Ins­ta­gram, pour ga­gner sa vie, Ayisha Diaz de­vait at­tendre qu’on l’ap­pelle pour un clip ou une sé­rie pho­to.

Les cas­teurs re­çoivent de nom­breux mes­sages pro­ve­nant d’« hommes riches, d’ar­tistes, d’ath­lètes, qui de­mandent de leur ar­ran­ger un date ou un dî­ner » avec une video girl...

Au­jourd’hui, elle di­rige le buzz d’une ap­pa­ri­tion vi­déo vers son propre compte, en­tiè­re­ment sous son contrôle, puis le mo­né­tise à sa guise pour des ta­rifs bien plus im­por­tants que ce­lui d’un tour­nage. « Plus je fai­sais de vi­déos, plus mes fol­lo­wers aug­men­taient et plus mes ta­rifs pu­bli­ci­taires gon­flaient. Je me suis dit que j’avais trou­vé une re­cette » , ri­gole Ayisha. Une pu­bli­ci­té sur Ins­ta­gram, un post spon­so­ri­sé, est fac­tu­ré 100 dol­lars pour 100 000 fol­lo­wers, soit 3 000 le post grâce à ses trois mil­lions de fol­lo­wers. Le clip n’est plus le chèque ul­time, mais le moyen d’en re­ce­voir plus sou­vent et plus gros. Elles pro­fitent des clips, mais s’ils s’ar­rêtent de­main, elles n’en souf­fri­ront pas, ni fi­nan­ciè­re­ment ni en termes de po­pu­la­ri­té. « Les vi­déos m’ont ai­dée au dé­but de ma car­rière, main­te­nant je n’en ai plus vrai­ment be­soin » , avoue Ayisha. La di­ver­si­fi­ca­tion des re­ve­nus passe sou­vent par une ou plu­sieurs de ces ac­ti­vi­tés : lan­cer une marque de vê­te­ments, lan­cer une ligne de pro­duits de beau­té, de­ve­nir une per­son­na­li­té de té­lé- réa­li­té, ac- trice ou pré­sen­ta­trice té­lé/ra­dio, ou­vrir sa salle de sport ou être coach fit­ness, ou­vrir un blog « san­té » , écrire un livre de cui­sine ou de yoga. « On ne va pas se men­tir, cer­taines ont la chance d’avoir un co­pain ou un ma­ri qui prend soin d’elles » , lâchent les di­rec­teurs de cas­ting, des hommes. Beau­coup sur le net se vantent de vou­loir ex­po­ser ces f illes en com­men­tant leurs pho­tos d’un ha­sh­tag, # ta­gyours­pon­sor, voire en les lis­tant sur des sites dé­diés. De de­man­der aux pré­su­mées « cou­pables » de ta­guer sur leurs pho­tos les hommes riches qui rendent pos­sibles leurs voyages suc­ces­sifs, leurs garde- robes grif­fées et autres bijoux co­los­saux. Fred, mais aus­si Da­niel Lau- Lo­pez, qui tra­vaille sou­vent avec Ayisha, disent re­ce­voir fré­quem­ment des mes­sages sur leur compte Ins­ta­gram per­son­nel, « des hommes riches, des ar­tistes, des ath­lètes, qui de­mandent de leur ar­ran­ger un date, un dî­ner » . Ils af­firment tou­jours re­fu­ser. Diff icile de confir­mer quoi que ce soit, ils n’ont ja­mais vou­lu par­ta­ger ces mes­sages. Sur le fond, ça res­semble beau­coup aux re­lents ra­cistes qui cir­cu­laient du temps de Melyssa Ford. « Dès que les femmes uti­lisent leur al­lure, leur corps pour construire une car­rière, elles se font évis­cé­rer, dif­fa­mer. Sur­tout quand il s’agit de femmes noires. On n’em­merde pas les pom- pom girls des La­kers par contre. Pour­quoi ? Parce qu’elles sont ma­jo­ri­tai­re­ment blanches ! Nos f illes sont noires, his­to­ri­que­ment hy­per­sexua­li­sées et as­so­ciées au rap… » ex­plique La­shaw­na Stan­ley, une des pre­mières di­rec­trices de cas­ting, en ac­ti­vi­té de­puis les an­nées 1990, et un temps men­tor de Melyssa Ford. « S’il n’y avait que des femmes blanches, les gens se de­man­de­raient, “mais pour­quoi ils ne prennent que des blanches ?”, et main­te­nant qu’on y est en ma­jo­ri­té, on nous tombe des­sus en di­sant qu’on donne une mau­vaise image. On est cen­sée faire quoi, du coup ? » de­mande Ayisha.

EM­PO­WERMENT SEXUELA­vec Melyssa Ford, La­shaw­na Stan­ley et d’autres, elle vou­drait faire en­tendre une autre idée. Celle se­lon la­quelle en deux dé­cen­nies de clips de rap, hip- hop et autres, ces filles ont ren­du le corps des femmes non- blanches, par­ti­cu­liè­re­ment noires, dé­si­ré et dé­si­rable. Sur les blogs, dans les thèses uni­ver­si­taires, on leur ré­pond qu’en se dan­di­nant peu vê­tues, elles dif­fusent l’idée d’un corps constam­ment ac­ces­sible, par tous, un corps simple ins­tru­ment éco­no­mique pour ceux qui s’en servent. Soit, se­lon le rai­son­ne­ment, un concept pas très loin des concep­tions es­cla­va­gistes. Concep­tions qui « in­ci­taient » les pro­prié­taires blancs à vio­ler leurs es­claves noires ( ra­re­ment avec le consen­te­ment des épouses) pour « fa­bri­quer » de la maind’oeuvre sup­plé­men­taire gra­tui­te­ment. Mais pour Melyssa et Ayisha, il n’y a pas ob­jec­ti­fi­ca­tion sexuelle car rien n’est fait contre leur gré. Elles dé­cident des pho­tos pos­tées sur leur compte ou de quit­ter un tour­nage si les choses ne se passent comme elles le sou­haitent. Dé­te­nant le pou­voir, elles parlent d’em­po­werment sexuel, et uti­lisent leur corps comme moyen d’éman­ci­pa­tion. « La so­cié­té a dé­ci­dé, sans notre ac­cord, de la re­pré­sen­ta­tion des femmes de cou­leur, lance, dé­fiante, Ayisha. Alors, pour­quoi ne pas en pro­fi­ter ? » Melyssa ac­quiesce : « Je n’ai ja­mais pré­ten­du faire ce mé­tier au nom du fé­mi­nisme, non, j’ai fait ça pour mon compte en banque ! »

En haut, Da­niel Lau- Lo­pez, di­rec­teur de cas­ting, en com­pa­gnie de la video girl Ke­hau­la­ni Sa­nares, sur le tour­nage d’un clip à Ca­la­ba­sas, en Ca­li­for­nie. À droite, Da­vid Kang, lui aus­si di­rec­teur de cas­ting. Ci- contre : Melyssa Ford, an­cienne video girl des an­nées 1990 de­ve­nue ani­ma­trice ra­dio.

La video girl Asia Gray, lan­cée par le di­rec­teur de cas­ting Fred John­son, lors d’une fête à Hol­ly­wood.

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