DÉCRYPTAGE Awake Da­ting, un site de ren­contres pour les illu­mi­nés qui croient aux com­plots mon­diaux.

« Awake Da­ting », c’est le Tin­der pour pa­ra­nos. Ce site de ren­contres per­met aux illu­mi­nés qui croient aux com­plots mon­diaux de trou­ver l’âme soeur. Car pour eux, l’amour, il n’y a que ça de vrai.

GQ (France) - - Sommaire - Par Ja­cky Gold­berg Illustrations Eric Petersen

Il s’ap­pelle Fox. Elle s’ap­pelle Da­na. Du moins c’est ain­si qu’ils se sont pré­sen­tés l’un à l’autre. Il a 36 ans, elle, dix de moins, et, pour leur pre­mier ren­dez­vous, ils se sont don­né ren­dez- vous dans un Mc­do. Oh, ils n’y man­ge­ront ni n’y boi­ront : tous deux sont con­vain­cus de la no­ci­vi­té des ali­ments qu’on y vend – en par­ti­cu­lier les frites, qui ne pour­rissent ja­mais, et sur les­quelles Ka­nye West a d’ailleurs écrit ces fa­meux vers conspi­ra­tion­nistes : « J’ai tou­jours su que leurs frites étaient ma­lé­fiques, mec, à sen­tir si bon, mec, faut pas faire confiance à de la bouffe qui sent si bon. » Ils ne se connec­te­ront pas non plus au wi- fi gra­tuit, sa­chant bien com­ment la mul­ti­na­tio­nale en pro­fi­te­rait pour ha­cker leur té­lé­phone et dé­ro­ber leurs don­nées pri­vées. Non, ils fe­ront sim­ple­ment connais­sance ici, dans cet en­droit hy­per­pu­blic où per­sonne ne pen­se­rait à les cher­cher, au mi­lieu de ce qu’ils dé­testent, in­vi­sibles dans l’oeil du cy­clone. Et peut- être qu’à l’is­sue de ce pre­mier ren­dez- vous, si ni l’un ni l’autre n’a cé­dé à une crise de pa­ra­noïa, ils s’em­bras­se­ront et se lais­se­ront leur nu­mé­ro – pas de té­lé­phone, non, trop dan­ge­reux, mais plu­tôt un nu­mé­ro de consigne de gare, pour un deuxième date in­co­gni­to dans les sous- sols…

“Com­plo­tiste, moi ? Non, je m’en fous un peu de tout ça. Je veux juste ren­con­trer des gens cu­rieux, plus culti­vés que sur les autres sites.” Ra­dio Ci­ti­zen, jeune femme connec­tée

Dans la vraie vie, Fox et Da­na n’existent pas ( à part peut- être dans l’ima­gi­na­tion bouillon­nante d’un Fox Mul­der), mais c’est comme ça qu’on s’ima­gine un pre­mier ren­dez- vous ga­lant entre deux membres du site de ren­contre le plus étrange sur le­quel on soit ja­mais tom­bé : Awake Da­ting. Da­ting, c’est fa­cile, c’est la re­la­tion amou­reuse à ses dé­buts, mais Awake ? « Quel­qu’un est “ré­veillé” à par­tir du mo­ment où il pense par lui- même, où il ose re­mettre en cause le ré­cit mains­tream pour s’in­té­res­ser à la vé­ri­té » , nous ex­plique Jar­rod Fid­den, le fon­da­teur du site. Cet Aus­tra­lien de 40 ans, ma­rié et père de trois en­fants, en a eu l’idée il y a deux ans. Tra­vaillant à la sé­cu­ri­té d’une boîte de nuit à Syd­ney, il gra­vi­tait de­puis quelque temps au­tour des mi­lieux com­plo­tistes ( un terme qu’il ré­cuse), lors­qu’il eut la ré­vé­la­tion qu’il était très diff icile pour les gens par­ta­geant sa vi­sion du monde de trou­ver l’âme soeur : « J’ai eu la chance, en ce qui me concerne, de m’éveiller en même temps que ma femme, mais je voyais au­tour de moi des tas de gens qui ga­lé­raient, qui se voyaient re­pro­cher d’être fous, ob­ses­sion­nels et toutes sortes de choses… Il existe une pres­sion so­ciale consi­dé­rable sur les “éveillés” et je vou­lais l’al­lé­ger au peu. »

PAS DE PHO­TOS SVP

Aus­si lance- t- il, en 2015, la pre­mière ver­sion du site, avec quelques di­zaines de mil­liers de dol­lars qu’il a sur son compte ( à moins que ce ne soit dans un bas de laine, pour cet in­las­sable pour­fen­deur des banques et de « l’illu­sion mo­né­taire » ) . Le suc­cès est mo­dé­ré ( 14 000 membres re­ven­di­qués, pas tous ac­tifs), sans non plus être anec­do­tique. Consta­tant la po­pu­la­ri­té crois­sante des mé­dias conspi­ra­tion­nistes, il fait le pa­ri qu’elle re­jailli­ra sur son bu­si­ness. « Le mar­ché “awake” est en plein boom, es­saie ain­si de nous convaincre l’en­tre­pre­neur. Pour en pro­fi­ter, on va lan­cer une deuxième vague d’in­ves­tis­se­ment, amé­lio­rer l’ap­pli­ca­tion, créer un ré­seau social, un mé­dia in­dé­pen­dant… Et ac­cep­ter des an­non­ceurs in­té­res­sés par notre clien­tèle très ci­blée. » En at­ten­dant la for­tune, Jar­rod Fid­den vit avec sa fa­mille en Chine, où il dé­ve­loppe une en­tre­prise de re­cru­te­ment. A- t- il eu be­soin de fuir quelque chose ? Se sen­tait- il sur­veillé dans son pays d’ori­gine ? « Non, non, pas spé­cia­le­ment. En­fin j’ima­gine que j’ai un pro­fil plus in­té­res­sant que la moyenne pour un gou­ver­ne­ment sus­pi­cieux, mais je m’en fiche, je n’ai pas peur de dire ce que je sais » , phi­lo­sophe- t- il. Au- de­là des folles aven­tures de Fox et Da­na, à quoi res­semble la drague « éveillée » dans ce vaste su­per­mar­ché des conspi­ra­tions ? As­sez ru­di­men­taire dans son de­si­gn, Awake Da­ting pro­pose d’abord, en toute lo­gique, de se créer un pro­fil. Mais pre­mière originalité ici : on ne se sent nul­le­ment obli­gé d’af­fi­cher une pho­to. De fait, beau­coup d’uti­li­sa­teurs pré­fèrent lais­ser l’image gé­né­rique pro­po­sée par le site : celle du vi­sage sty­li­sé de Guy Fawkes, l’ac­ti­viste

mas­qué de la bande des­si­née puis du f ilm V For Ven­det­ta, sym­bole des Ano­ny­mous. Con­trai­re­ment à Tin­der, ici c’est la beau­té in­té­rieure qui compte. Puis vient la clas­sique des­crip­tion phy­sique et, ra­pi­de­ment, une deuxième sur­prise lorsque l’ap­pli­ca­tion de­mande de co­cher nos centres d’in­té­rêt par le biais d’un me­nu dé­rou­lant. Alors, on dé­roule.

« NE SOIS PAS NAÏF »

Àla lettre D par exemple : Dos­toïevs­ki, Da­vid Bo­wie, Da­vid Lynch, Doom Me­tal… rien que de très ba­nal en somme. Mais sou­dain ap­pa­raît Di­mé­thyl­tryp­ta­mine, un puis­sant psy­cho­trope qui se­rait res­pon­sable des ex­pé­riences de mort im­mi­nente — pas de doute, on n’est pas n’im­porte où. On conti­nue à dé­rou­ler, et nous ap­pa­raît alors une liste, plus longue que le me­nu d’un res­to thaï, de théo­ries du com­plot : 9/ 11, Il­lu­mi­na­ti is real, Rep­ti­liens, Chem­trails et Ma­ni­pu­la­tion du cli­mat, Nou­vel ordre mon­dial, Alu­nis­sage bi­don, Terre creuse, Terre plate, Vam­pi­risme psy­chique… ne manquent que les Frites Mc­do­nalds mais ça ne de­vrait plus tar­der. Nous ar­rê­tons notre choix sur Lune ho­lo­gra­phique – une théo­rie se­lon la­quelle la lune ne se­rait qu’une pro­jec­tion ho­lo­gra­phique faite par des ex­tra­ter­restres –, rai­son pour la­quelle on en voit tou­jours la même face) et par­tons à la re­cherche de nos sem­blables ré­veillés, à cette heure tar­dive de la nuit. À proxi­mi­té pour com­men­cer : en France, seule une cen­taine de membres sont re­cen­sés. On ne se cache pas d’être un jour­na­liste en­quê­tant, pre­nant ain­si le risque d’être sno­bés par une po­pu­la­tion par dé­fi­ni­tion mé­fiante. Mais une Bor­de­laise de 37 ans, Ra­dio Ci­ti­zen, ré­pond ra­pi­de­ment à notre re­quête et, chose rare, nous au­to­rise même à l’ap­pe­ler au té­lé­phone. « Je me suis ins­crite sur ce site grâce à une pub sur Fa­ce­book, parce que je pen­sais y ren­con­trer des gens plus culti­vés que la moyenne des autres sites » , nous confie la très af­fable jeune femme. « Com- plo­tiste, moi ? Non, je m’en fous un peu de tout ça, je veux juste ren­con­trer des gens cu­rieux. » Ce qu’elle n’a pu faire qu’une fois dans sa ville, étant don­né le peu d’ins­crits. « Mais ça va­lait le coup. Bon, même si ça n’a pas été très loin, c’était quel­qu’un d’in­té­res­sant. » Quel­qu’un d’in­té­res­sant, c’est ce dont rêve Dou­gie, un DJ se­mi- re­trai­té vi­vant en Flo­ride. Hé­las pour lui, il n’a avec nous que sa deuxième con­ver­sa­tion en un an sur Awake Da­ting. « Et la pre­mière, après quelques heures, j’ai com­pris qu’elle vi­vait en Afrique et vou­lait m’ar­na­quer. Un scam, quoi » lâche- t- il, quelque peu amer ( on le se­rait aus­si). On res­sent avant tout chez lui une grande so­li­tude, qui se trans­forme en res­sen­ti­ment. Heu­reux de pou­voir dis­cu­ter avec un Fran­çais, il ne tarde pas à nous de­man­der ce qu’on pense des vagues d’im­mi­grés sy­riens, et nous confie son amour pour Trump, dont il vient de voir les images à la Tour Eif­fel. De­vant notre re­fus po­li d’em­me­ner la dis­cus­sion sur ce ter­rain- là, Dou­gie conclut notre dis­cus­sion par un « Vive la France, vive La Fayette ! » . C’est mal­heu­reu­se­ment la face sombre de « l’éveil » : der­rière la fa­çade de com­plots ubuesques, tan­tôt sym­pa­thiques tan­tôt pa­thé­tiques, se cache toute une constel­la­tion d’idées nau­séa­bondes, pré­gnantes par­mi la de­mi- dou­zaine d’uti­li­sa­teurs ren­con­trés. Le bien nom­mé Ned_ Flan­ders (per­son­nage de ch­ré­tien évan­gé­liste et voi­sin d’ho­mer­dans Les Simp­son, ndlr) en consti­tue un exemple éclai­rant. Ce Néer­lan­dais de 29 ans, nous fait l’éloge de son com­pa­triote po­pu­liste Geert Wil­der, du Brexit ou de Vik­tor Orbán( Pre­mier mi­nistre hon­grois, ndlr) mais nie ca­té­go­ri­que­ment être ra­ciste. Et quand on lui fait re­mar­quer qu’il a mis dans sa liste d’in­té­rêts le pas très équi­voque « Je­wish Mind Control » , il s’em­presse de ré­pondre : « Ah mais je n’ai rien contre les Juifs. J’en ai même par­mi mes amis. Ça n’em­pêche que cer­tains conspirent pour gou­ver­ner le monde. Ne sois pas naïf. » On re­pense alors à Ra­dio Ci­ti­zen qui nous di­sait juste avant : « C’est sym­pa ici, mais je crois que je vais me re­mettre sur Tin­der. »

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