LE De­puis NOU­VEL IRAN, l’ar­ri­vée ELDORADO au pou­voir d’has­san Ro­ha­ni en 2013 et l’as­sou­plis­se­ment de l’em­bar­go amé­ri­cain, l’iran est de­ve­nu le nou­vel eldorado des en­tre­pre­neurs fran­çais.

De­puis l’ar­ri­vée au pou­voir d’has­san Ro­ha­ni en 2013 et l’as­sou­plis­se­ment de l’em­bar­go amé­ri­cain, l’iran af­fiche sa vo­lon­té d’ouverture. Les en­tre­pre­neurs fran­çais tentent de ra­fler ces nou­veaux marchés, gui­dés par des in­ter­mé­diaires comme Ar­da­van Amir-asl

GQ (France) - - Sommaire - Par Fa­brice Tas­sel

Lun­di 1er mai 2017, dans le quar­tier très po­pu­laire de Chouch, au sud de Té­hé­ran. Jean- Philippe Jom­bart, le di­rec­teur de Peu­geot en Iran, dé­am­bule dans un im­mense mar­ché dé­dié à l’élec­tro­mé­na­ger. Ac­com­pa­gné de son épouse, ré­cem­ment ar­ri­vée dans le pays, il cherche du ma­té­riel de cui­sine. Le cadre de l’en­tre­prise fran­çaise sa­voure son jour fé­rié. C’est la sai­son idéale, du so­leil mais 25 de­grés seule­ment. Ou­bliés, pen­dant quelques heures, la pres­sion des der­niers mois et l’ob­jec­tif de sor­tir des lignes de pro­duc­tion la « 2008 » avant l’élec­tion pré­si­den­tielle du 19 mai. Le gou­ver­ne­ment de Has­san Ro­ha­ni a for­te­ment sug­gé­ré ce ca­len­drier, qui té­moi­gne­rait de la vo­lon­té d’ouverture du pays, un des grands axes de la can­di­da­ture du pré­sident face à ses ri­vaux conser­va­teurs. Et pour Peu­geot, ce se­rait un geste di­plo­ma­ti­co- éco­no­mique fort. « Mais bon, songe Jean- Philippe Jom­bart, je ne sais tou­jours pas quand Ro­ha­ni vien­dra à l’usine… » Il es­saye de se ras­su­rer : en Iran, les dos­siers peuvent sem­bler en­cal­mi­nés pen­dant des mois, avant de connaître une ac­cé­lé­ra­tion fou­droyante. Pour l’heure, l’ur­gence est de meu­bler l’ap­par­te­ment. Il est 13 heures quand le SMS tombe : le pré­sident Ro­ha­ni inau­gu­re­ra l’usine le len­de­main. À 8h30. Bien plom­bé, le dî­ner avec les amis.

LUN­DI 13 MARS 2017, Pa­ris, dans un salon de l’as­sem­blée na­tio­nale. Plu­sieurs di­zaines de convives, avo­cats, gé­né­raux de la gen­dar­me­rie, di­plo­mates écoutent Claude Bar­to­lone, qui pré­side en­core la Chambre basse, ra­con­ter le par­cours d’un homme qui ne cherche pas à dis­si­mu­ler son émo­tion. Avant de se faire ac­cro­cher la Lé­gion d’hon­neur sur le re­vers d’un de ses deux cents cos­tumes, Ar­da­van Amir-as­la­ni, c’est lui, re­pense aux qua­rante ans de tra­vail qui ont trans­for­mé le jeune im­mi­gré ira­nien en un avo­cat d’af­faires pros­père, dont le ca­bi­net em­ploie vingt- et- un confrères et consoeurs ave­nue Mon­taigne. Son seul bu­reau lo­ge­rait une fa­mille de quatre per­sonnes. Il songe aus­si que, dé­but 2016, il a bou­clé la boucle en ou­vrant à Té­hé­ran, sa ville na­tale, le pre­mier ca­bi­net d’avo­cats étran­gers en Iran. « En com­pa­gnie de son as­so­cié de tou­jours, Gé­rard Co­hen… » , s’amuse Claude Bar­to­lone. Le Perse et le Juif comptent par­mi leurs clients des par­ti­cu­liers pres­ti­gieux ( dont John­ny Hal­ly­day), des grandes fa­milles ( fa­mille royale d’abu Dha­bi, du Bah­reïn), des États ( le Pa­kis­tan, l’in­do­né­sie). Et, de­puis l’ac­cord de Vienne de l’été 2015 sur le nucléaire ira­nien qui a en­traî­né la le­vée par­tielle des sanc­tions in­ter­na­tio­nales et de l’em­bar­go amé­ri­cain, de grandes en­tre­prises fran­çaises qui rêvent de s’im­plan­ter en Iran. Dont Peu­geot. L’image, le 2 mai, d’has­san Ro­ha­ni les doigts en « V » au vo­lant d’une « 2008 » qu’il a dé­mar­rée lui- même, est une belle vic­toire pour Ar­da­van Amir-as­la­ni. L’avo­cat me­sure que si cette pre­mière « JV » ( joint ven­ture) entre une en­tre­prise fran­çaise et un opé­ra­teur ira­nien est une étape si­gni­fi­ca­tive, le che­min se­ra en­core long avant de mul­ti­plier les in­ves­tis­se­ments. Il n’em­pêche, ça y

est : l’eldorado orien­tal en­trouvre ses portes. « Un mar­ché comme ça, on en voit ap­pa­raître un tous les cin­quante ans ! » , s’en­flamme Ma­jid Ra­shi­di, un homme d’af­faires fran­co- ira­nien pré­sent dans le pays de­puis 1991. Au fond, l ’ Iran n’as­pire qu’à ra­vi­ver les sou­ve­nirs pres­ti­gieux de la Route de la soie, axe com­mer­cial ma­jeur entre l’orient et l’oc­ci­dent. Dans sa dé­fi­ni­tion mo­derne, « l’iran a dé­sor­mais les moyens de de­ve­nir le hub entre l’eu­rope et l’asie » , ex­plique Amir- As­la­ni dans ses bu­reaux flam­bant neufs de Té­hé­ran où tra­vaillent quatre avo­cats, dont deux Ira­niens. Re­vient la confi­dence, quelques se­maines plus tôt, d’un in­gé­nieur qui rêve de se fau­fi­ler aux cô­tés de Vin­ci dans la ré­no­va­tion des aé­ro­ports ira­niens. « C’est simple, l ’ Iran est de­ve­nue mon ob­ses­sion. » Ça tombe bien, une grande par­tie du pays rêve d’ailleurs, d’oc­ci­dent, d’asie, les images grouillent sur Te­le­gram, les fron­tières nu­mé­riques se jouent des vel­léi­tés des plus conser­va­teurs des mol­lahs. À quoi éva­lue- t- on, au pre­mier coup d’oeil, un pays ? Peut- être à ces chauf­feurs de taxi qui posent sou­vent un jeu d’échecs sur leurs ca­pots entre deux courses. Au raf­fi­ne­ment d’un plat de poulet aux herbes et de riz aux griottes. À la qua­li­té de l’an­glais pra­ti­qué par vos in­ter­lo­cu­teurs. Ou aux femmes qui, de­puis 2016, sont plus nom­breuses que les re­li­gieux au Par­le­ment ( même si elles ne sont que 17 sur 290 dé­pu­tés, et que, glo­ba­le­ment, la pré­do­mi­nance masculine dans la vie so­ciale reste très forte). Si les droits de l’homme mé­ri­te­raient la même at­ten­tion que le bu­si­ness, le po­ten­tiel « du der­nier pays émergent pas en­core émer­gé » est énorme : « L’iran est une Rolls- Royce aux roues car­rées, qui a be­soin de fi­nan­ce­ment et de sa­voir- faire » , ana­lyse Aria­bod Deh­nad, consul­tant pour des en­tre­prises oc­ci­den­tales. De fait, cette longue mise en qua­ran­taine du com­merce mon­dial ne laisse plus vrai­ment le choix : seule l’ouverture aux in­ves­tis­se­ments étran­gers peut com­bler le manque de li­qui­di­tés dû à l’em­bar­go. Le pays piaffe et les rues té­hé­ra­naises n’échappent pas à cette règle constante et pa­ra­doxale des pays en voie de dé­ve­lop­pe­ment : les banques y pul­lulent, et quand on pousse une porte, Su­neh Der­gri­go­rian, la di­rec­trice ar­mé­nienne ( et chré­tienne) de la Middle East Bank, est in­ta­ris­sable sur la pa­lette de ser­vices « que ga­ran­tit [ sa] banque pour ac­com­pa­gner les en­tre­prises étran­gères. »

TRÈS LONGUES NÉ­GO­CIA­TIONS

Cette ur­gence de « faire des af­faires » est pal­pable dans les lob­bys d’hô­tels, les res­tau­rants, où la fi­gure de l’homme d’af­faires étran­ger se ba­na­lise. L’his­toire est en marche, l’ouverture au monde semble un mou­ve­ment ir­ré­ver­sible mais il ne va pas as­sez vite pour cette jeune ser­veuse du bar d’un hôtel qui an­nonce son pro­chain dé­part pour l’aus­tra­lie, afin d’y re­joindre son co­pain, « parce qu’ici il n’y a pas as­sez de li­ber­té » . Chaque mi­nute compte, et pour­tant la ville aux 16 mil­lions d’ha­bi­tants res­semble à un par­king géant, un bou­chon per­ma­nent au mi­lieu du­quel il faut prier pour ne pas se faire dé­cou­per en tra­ver­sant une ar­tère et comp­ter une heure d’em­bou­teillage entre deux ren­dez- vous. Bour­ré d’un cock­tail d’éner­gie et d’an­xié­té qui ne semble ja­mais le quit­ter, Ar­da­van Amir-as­la­ni se dé­mène du ma­tin au soir. L’avo­cat passe dé­sor­mais en­vi­ron la moi­tié de son temps à Té­hé­ran, et son om­ni­pré­sente di­rec­trice gé­né­rale, Sé­go­lène Du­gué, af­fiche 26 mis­sions en dix- huit mois. Le po­ten­tiel est tel qu’il faut « grat­ter à la porte » de toutes les en­tre­prises, exa­mi­ner chaque sec­teur, creu­ser chaque ré­seau. Amir- As­la­ni re­grette de ne pas avoir fait af­faire avec le groupe Ac­corho­tels qui com­mence à prendre pied en Iran ( un Ibis et un No­vo­tel vous sautent aux yeux dès la sor­tie de l’aé­ro­port Imam Kho­mey­ni), mais il ne déses­père pas d’y par­ve­nir. Et les choses ont plu­tôt bien com­men­cé puis­qu’outre Peu­geot, il conseille aus­si Vin­ci et Bol­lo­ré, pour ne ci­ter que les poids lourds. Dans un pays qui trans­pire de f ier­té, les mil­liers de dra­peaux qui sa­turent la ville ( ponts, ronds- points, places, bâ­ti­ments off iciels) en té­moignent, une des cartes maî­tresses d’amir- As­la­ni est sa double na­tio­na­li­té fran­coi­ra­nienne. « C’est simple : je parle far­si, et sur­tout je connais la culture, et le com­por­te­ment des hommes » , ex­plique l ’ avo­cat alors que ses im­menses fou­lées l’amènent à l’en­trée d’un bâ­ti­ment de l’avia­tion ci­vile ira­nienne, aux alen­tours du­quel sont ali­gnés des ap­pa­reils bons pour la casse. Son in­ter­lo­cu­teur, qui le re­çoit « hors agenda » , l’at­tend dans une salle de réunion sans fe­nêtre gar­nie de gros fau­teuils en cuir noir, des pa­quets de bis­cuits et de mou­choirs sont dis­po­sés à cô­té des mi­cros, des mu­ni­tions pour les très longues né­go­cia­tions. Les Ira­niens sont ré­pu­tés pour être par­ti­cu­liè­re­ment durs

en af­faires, à la fois pa­tients, dé­ter­mi­nés et illi­sibles – une dé­né­ga­tion de la tête ne veut pas dire « non » , juste qu’il faut at­tendre la dé­ci­sion.

3 000 KI­LO­MÈTRES DE FA­ÇADE MA­RI­TIME

C’ est dans cette salle que l’avo­cat fran­çais a dé­cro­ché pour Vin­ci le mar­ché de la ré­no­va­tion des aé­ro­ports de Ma­sh­had, pre­mier lieu de pè­le­ri­nage chiite dans le monde, et d’is­pa­han. Au­tour d’une tasse de thé, in­gré­dient in­con­tour­nable de chaque ren­dez- vous, Amir-as­la­ni montre en riant au cadre ira­nien un ar­ticle du Fi­nan­cial Tribune évo­quant le deal de Vin­ci, et op­por­tu­né­ment pu­blié juste avant l’élec­tion pré­si­den­tielle, tou­jours dans le but d’af­fi­cher la po­li­tique d’ouverture vou­lue par Ro­ha­ni. Et ça pour­rait du­rer, ex­plique le haut fonc­tion­naire ira­nien, pan­ta­lon noir et che­mise blanche : « Nous gé­rons une soixan­taine d’aé­ro­ports dans le pays mais nous avons be­soin de les agran­dir pour pro­fi­ter de notre bonne place sur le mar­ché mon­dial du com­merce. Sur le tra­jet Eu­rope-asie, vous ga­gnez deux heures de vol en sur­vo­lant l’iran. Au to­tal, nous au­rons vite be­soin de 500 avions neufs sup­plé­men­taires. » Air­bus ( ain­si que Boeing) a dé­jà to­pé pour la li­vrai­son de cent ap­pa­reils, et Air France fait par­tie des quelques com­pa­gnies oc­ci­den­tales qui af­frètent un avion trois fois par se­maine vers Té­hé­ran ( le tra­fic aé­rien en Iran aug­mente de 5 % par an). Sa bu­si­ness class, tou­jours rem­plie, a des al­lures de salle de réunion où s’échangent de nom­breuses cartes de vi­site. Ar­da­van Amir-as­la­ni em­brasse son con­tact, sa­lue en far­si le type à l’ac­cueil, au­tant de pe­tits gestes qui ne s’ou­blie­ront pas au mo­ment « d’en­trer en dis­cus­sion. » Tout comme il n’omet­tra pas de dé­con­seiller à ses clients de por­ter une cra­vate, as­si­mi­lée à une laisse de chien par les Ira­niens.

« AAA » SAIT QUE LA PA­TIENCE est une ver­tu car­di­nale dans son tra­vail. Re­pré­sen­tant lo­cal du groupe Bol­lo­ré, l’avo­cat a dé­jà fait du che­min sur l’ac­cès aux fu­turs marchés du trans­port ma­ri­time, mais un feu vert de l’état doit en­core in­ter­ve­nir. Il faut donc conti­nuer à ca­jo­ler ses sources. Ce ma­tin- là, non loin de sa mai­son na­tale, Amir-as­la­ni pré­sente au pa­tron d’une so­cié­té très in­fluente dans le tra­fic ma­ri­time une consoeur qui dé­fend les in­té­rêts de l’état chy­priote. L’avo­cat pa­ri­sien le sait bien : per­mettre à son con­tact lo­cal de nouer un nou­veau deal ne nui­rait pas au dos­sier Bol­lo­ré. Deux rues plus loin, nou­velle des­cente dans les sous- sols d’un bâ­ti­ment of­fi­ciel. Au­tour d’une im­mense table de réunion prend place un hié­rarque aus­si in­fluent que pru­dent : à peine a- t- il com­men­cé qu’un en­re­gis­treur ap­pa­raît sur la table et que sur­git un pho­to­graphe. L’homme se con­tente pour­tant de confir­mer l’en­jeu ma­jeur que re­pré­sente pour l’iran l’ac­cès à la mer Cas­pienne au nord, au golfe per­sique au sud. D’où la créa­tion de sept zones franches prêtes à ac­cueillir des so­cié­tés étran­gères dans le tou­risme, le trans­port, l’éner­gie. « Cinq mil­lions de per­sonnes vont vivre sur nos 3 000 ki­lo­mètres de fa­çade ma­ri­time » , dé­roule le res­pon­sable avant d’em­bras­ser son ami avo­cat fran­çais, qui ne manque ja­mais d’échan­ger en pri­vé quelques phrases en far­si. Bu­si­nes­sis­bu­si­ness. « L’iran est un des pays les plus com­plexes au monde. Il est qua­si­ment im­pos­sible de sa­voir où se si­tue exac­te­ment le pou­voir éco­no­mique et fi­nan­cier » , ex­plique un cadre ex­pé­ri­men­té de Sch­nei­der Elec­tric. Cette com-

plexi­té s’illustre avec le cas des États- Unis. Pe­tit flash- back géo­po­li­tique : par­mi les clauses qui ont en­ca­dré l’ac­cord de Vienne de juillet 2015, les États- Unis ont im­po­sé cer­taines li­mites à la re­prise du com­merce avec la ré­pu­blique is­la­mique : in­ter­dic­tion d’y vendre des pro­duits qui com­pren­draient plus de 10 % de tech­no­lo­gie amé­ri­caine, et im­pos­si­bi­li­té de com­mer­cer avec une liste de per­sonnes phy­siques et mo­rales dé­fi­nie par les Amé­ri­cains. « En réa­li­té, les États- Unis ont tou­jours joué un double jeu, es­time Mad­jid Ra­shi­di, consul­tant en Iran de­puis 1991 : il n’y a ja­mais eu d’em­bar­go sur l’agroa­li­men­taire et les mé­di­ca­ments, l’ip­hone est le mo­dèle le plus uti­li­sé, Boeing a ven­du des avions, Co­ca et Pep­si n’ont ja­mais ar­rê­té de tra­vailler. Ils ont réus­si à im­plan­ter cette peur des sanc­tions dans la tête des Fran­çais, mais pour prendre toute la place ! » Sans comp­ter la pres­sion mise sur les banques hexa­go­nales qui, pour la grande ma­jo­ri­té, re­fusent de fi­nan­cer des pro­jets en Iran, par peur des re­pré­sailles sur le mar­ché amé­ri­cain. Seules les grandes en­tre­prises, ca­pables de pui­ser dans leurs ré­serves de cash, peuvent s’aven­tu­rer en Iran.

ATEQUILA ET GLACE AU SA­FRAN

lors, ici peut- être en­core plus qu’ailleurs, en­tre­te­nir ses ré­seaux est fon­da­men­tal. D’au­tant qu’une grande par­tie de l’économie ( sur­tout les ports, aé­ro­ports, le bâ­ti­ment, les té­lé­com­mu­ni­ca­tions, les hy­dro­car­bures) est tou­jours entre les mains des Pas­da­rans ( les Gar­diens de la ré­vo­lu­tion). Dans cette par­tie opaque, Ar­da­van Amir-as­la­ni sait com­bien les conseils de son vieil ami Da­riush Asa­dy pour­ront lui être utiles pour frap­per aux bonnes portes. Da­riush Asa­dy est le di­rec­teur de Pep­si en Iran. Comme tous les no­tables du pays il vit sur les hau­teurs de Té­hé­ran, une col­line au­tre­fois cou­verte de ver­gers, si­tuée au pied des monts El­bourz cou­verts de neige presque toute l’an­née et lé­gè­re­ment à l’écart de la pol­lu­tion qui sa­ture le centre et le sud. Un ali­gne­ment d’hô­tels par­ti­cu­liers qui rap­pelle le 16e ar­ron­dis­se­ment pa­ri­sien, ou l’ima­gi­naire do­ré des col­lines de Be­ver­ly Hills. Un calme par­fois trom­pé par le feu­le­ment d’une voi­ture de sport. En cette douce soi­rée de prin­temps, Da­riush a or­ga­ni­sé une pe­tite fête en l’hon­neur de son ami avo­cat fran­çais. Les portes pri­vées re­fer­mées, c’est un autre Iran qui s’offre. Ce n’est plus vrai­ment l’heure de se plon­ger dans les fi­nesses de la di­plo­ma­tie éco­no­mique du géant amé­ri­cain, d’au­tant que le Pep­si n’est pas la bois­son la plus ré­pan­due dans le gi­gan­tesque salon où trônent des sa­la­diers de pis­taches : vin, cock­tails à base de vod­ka et de whis­ky, shots de te­qui­la pré­cèdent un gi­gan­tesque buf­fet de plats de viande, de lé­gumes et de riz, avant une glace au sa­fran et un Saint- Ho­no­ré, « the French touch » . « Ex-

« Les États-unis ont tou­jours joué un double jeu, es­time un consul­tant. Ils ont im­plan­té la peur des sanc­tions dans la tête des Fran­çais pour prendre toute la place ! »

Dans le nord de Té­hé­ran, des Ira­niennes chics vont cher­cher des vê­te­ments chez La­ger­feld Kids, ou de la lin­ge­rie dans une bou­tique à la de­van­ture mas­quée.

cellent ! » , l’ex­pres­sion fa­vo­rite d’ar­da­van Amir-as­la­ni claque toutes les deux mi­nutes. La maî­tresse de mai­son lance une séance de danse avant de pas­ser à table, le voile des femmes s’est en­vo­lé, Franck Provost a ou­vert son pre­mier salon quelques jours plus tôt. Amir- As­la­ni prend aus­si les der­nières nou­velles de Ba­bak Sa­dat Teh­ra­ni, un autre de ses vieux com­plices. Lui a connu l’exil pen­dant la Ré­vo­lu­tion. Avant 1979, son père pos­sé­dait un des plus beaux fleurons du tex­tile ira­nien, plu­sieurs usines, 18 000 sa­la­riés, un ca­pi­tal confis­qué par les hommes de Kho­mey­ni. Re­ve­nu en Iran en 1998, Ba­bak est main­te­nant un des ma­gnats de la dis­tri­bu­tion des par­fums fran­çais en Iran grâce à une al­liance avec une en­tre­prise de Grasse. L’été, Ar­da­van, Da­riush et Ba­bak se re­trouvent par­fois dans sa villa can­noise.

LE PLUS GRAND MALL DU MONDE

S’ ils aiment af­fi­cher leur réus­site lors­qu’ils sont en France, le mo­teur que consti­tue pour ces hommes le suc­cès en Iran, ce pays dont leurs fa­milles ont été chas­sées par le ré­gime is­la­mique de l’imam Kho­mey­ni, est fon­da­men­tal. Flotte comme un par­fum de re­vanche, nim­bé d’une fier­té toute per­sane. Peut- être, un jour, son­ge­ront- ils à jouer un rôle po­li­tique sur leur terre na­tale ? Sous les ors de la Ré­pu­blique, de­vant Claude Bar­to­lone, la voix d’ar­da­van Amir-as­la­ni s’était fê­lée à l’évo­ca­tion de sa mère, « Mi­nou » , avec la­quelle il est ar­ri­vé à Pa­ris, en com­pa­gnie de son frère, en sep­tembre 1979. Ar­da­van a alors 14 ans. S’ancre dès lors l’en­vie fa­rouche « d’in­té­grer la bonne so­cié­té fran­çaise » , non pas pour son clin­quant ( à Té­hé­ran, la fa­mille Amir-as­la­ni fai­sait par­tie de la classe moyenne su­pé­rieure) mais pour le sen­ti­ment de réus­sir par lui- même dans le pays qui l’a ac­cueilli. Veilleur de nuit, tra­duc­teur, prof, au­tant de pe­tits bou­lots qui ont ac­com­pa­gné son DEA pui s sa thèse de dr oit en F rance. Il n’ou­blie p as com­bien ce­la a pu être com­pli­qué de réus­sir sans ré­seaux et a créé « La grande fa­mille » , un ren­dez- vous an­nuel au cours du­quel des bourses et des stages sont oc­troyés à des jeunes de ban­lieue. Avec les re­marques acerbes sur l’ara­bie saou­dite, l’opa­ci­té du pou­voir est une des an­tiennes les plus sou­vent ré­pé­tées en Iran. Les ef­fets de l’ouverture com­mencent, en re­vanche, à être par­fai­te­ment vi­sibles pour les consom­ma­teurs. Bien que lé­gions sur les routes ira­niennes ( 35 % du mar­ché), les voi­tures Peu­geot ( l’en­tre­prise fran­çaise est de­puis long­temps pré­sente dans le pays, mais elle a dû quit­ter le pays en 2012 en rai­son d’un éphé­mère ac­cord avec l’amé­ri­cain Ge­ne­ral Mo­tors) co­ha­bitent par­fois dans le nord de Té­hé­ran avec des Porsche Cayenne ou Pa­na­me­ra. Deux centres com­mer­ciaux plu­tôt haut de gamme voient des Ira­niennes chics cher­cher des vê­te­ments chez La­ger­feld Kids, ou de la lin­ge­rie dans une bou­tique dont la de­van­ture est mas­quée par une im­mense et pu­dique af­fiche publicitaire ( non loin de là, au mar­ché Ta­j­risch, des strings fé­mi­nins co­lo­rés sont en re­vanche par­fai­te­ment vi­sibles). À l’étage du Pal­la­dium, une de ces deux ga­le­ries com­mer­ciales, une vaste li­brai­rie met en évi­dence une tra­duc­tion des mé­moires de Phil Knight, le fon­da­teur de Nike. Des CD du Bud­dha bar, des Beatles cô­toient des disques d’az­na­vour et de Me­tal­li­ca. À l’étage su­pé­rieur, un food court pro­pose des piz­zas, de la « thaï food » , des bur­gers : le monde frappe à la porte de l’iran. Et ce n’est que le dé­but. Au sud de Té­hé­ran se bâ­tit un mall dont l’ob­jec­tif dit tout de l’iran d’au­jourd’hui : de­ve­nir le plus grand du monde, « de­vant ceux de Du­baï » , se ré­jouit Ber­nard Fages, un homme d’af­faires qu’amir-as­la­ni a croi­sé dans la bu­si­ness class d’air France. Fages est le di­rec­teur de Nox, une so­cié­té d’in­gé­nie­rie fran­çaise qui as­sure la confor­mi­té des 300 000 mètres car­rés qui, en 2020, ac­cueille­ront 850 marques, 20 res­tau­rants, une pa­ti­noire et 20 mil­lions de vi­si­teurs an­nuels. En­fin… si tous les es­paces sont ache­tés, ce qui n’est pas en­core le cas. « We have… but we don’t

have », af­firment par­fois les Té­hé­ra­nais dans leur im­pa­tience de mon­trer que leur pays dis­pose de plein d’atouts… dont cer­tains de­mandent en­core à éclore. Il faut quit­ter le Nord ai­sé de Té­hé­ran pour vé­rif ier si la f ièvre d’ache­ter s’est pro­pa­gée vers le Sud, plus pauvre. Oui, sans nul doute.

DES TOILES PRES­TI­GIEUSES SURGIES DES CAVES

Les centres com­mer­ciaux plus po­pu­laires font aus­si fu­reur. Le groupe Car­re­four s’est al­lié avec le mas­to­donte ré­gio­nal Ma­jid Al Fut­taim pour ou­vrir deux énormes Hy­pers­tar à Té­hé­ran : 60 caisses, entre 50 et 70 000 clients par jour et, signe des temps, un cor­ner L’oréal très vi­sible ( Se­pho­ra est aus­si ins­tal­lé en Iran). Si le mar­ché n’est pas en­core mûr pour le prêt- à- por­ter de luxe, la consom­ma­tion de cos­mé­tique ex­plose dé­jà. Le ma­quillage ( et la chi­rur­gie es­thé­tique, sur­tout du nez et des lèvres) est le seul moyen d’af­fi­cher sa co­quet­te­rie dans les es­paces pu­blics, même si les mains tri­turent sou­vent ce voile que bien des jeunes femmes rêvent d’en­le­ver. La ga­le­rie com­mer­ciale qui jouxte les li­néaires té­moigne du po­ten­tiel pour les en­seignes oc­ci­den­tales : Ser­gent Ma­jor y cô­toie Geox et Pim­kie, qui a ce­pen­dant dû rem­bal­ler ses jeans troués après une des­cente de la po­lice des moeurs. Un jeune Bre­ton, Ro­main Que­net, y a ou­vert « La Tar­tine » , où l’on trouve des crois­sants, des pains au cho­co­lat, des sand­wichs. « Ça a été très com­pli­qué de s’ins­tal­ler, Les dé­lais bu­reau­cra­tiques sont tels que nous avons dû at­tendre en­vi­ron un an » , ex­plique ce jeune ba­rou­deur tout en ob­ser­vant ses em­ployés se mettre à trois pour ser­vir un client : « La ques­tion du sa­voir- faire est aus­si un vrai su­jet, il faut être pa­tient… » Ce jour- là, au rayon bou­che­rie, un jeune Ira­nien n’a pas res­pec­té les consignes de sé­cu­ri­té et a per­du une main dans un ha­choir. La nuit est tom­bée sur un des quar­tiers les plus hup­pés de Té­hé­ran, où vit Has­san Ro­ha­ni, le pré­sident de l’ouverture con­for­ta­ble­ment ré­élu en mai avec 57 % des voix. Au der­nier étage d’un im­meuble par­ti­cu­lier que pos­sède Far­shid Ha­shem­za­deh, un de ses amis ren­tiers, Ar­da­van AmirAs­la­ni sou­rit en ob­ser­vant les pho­tos de Ro­ha­ni au vo­lant de la « 2008 » prises par le di­rec­teur de Peu­geot. « L’iran m’a ou­vert les portes du CAC 40 » , s’amuse l’avo­cat qui, au fond, peut en­fin fu­sion­ner les deux grands moments de sa vie en une unique his­toire. Son odys­sée ira­nienne va au­de­là de l’ar­gent. S’il est à l’abri de­puis long­temps, il garde tou­jours mille eu­ros en es­pèces sur lui : « J’ai peur de man­quer, tout le temps. Mais, en fait, l’ar­gent sert à don­ner » , es­time ce­lui qui a dé­cla­ré au fisc, outre de très confor­tables re­ve­nus, 257 dons à des oeuvres ca­ri­ta­tives, tout en se fai­sant fa­bri­quer à Té­hé­ran des bou­tons de man­chette en or avec son triple « A » , sin­cè­re­ment convain­cu, ain­si, d’ali­men­ter l’ar­ti­sa­nat lo­cal. Mais sa plus grande joie est aus­si de re­ce­voir un mail d’une li­brai­rie lon­do­nienne ul­tra- poin­tue lui an­non­çant l’ar­ri­vée d’un livre de lit­té­ra­ture russe du XIXE siècle. Et de fi­ler, entre deux ren­dez- vous, au Mu­sée d’art contem­po­rain de Té­hé­ran où étaient ex­po­sées ce prin­temps, après avoir pas­sé soixante ans dans les caves des mol­lahs, des toiles de Pol­lock, Gau­guin, Kan­dins­ky, Ro­th­ko,

En bas, Has­san Ro­ha­ni, le pré­sident ira­nien, cé­lèbre la fa­bri­ca­tion d’une des pre­mières Peu­geot 2008 à l’usine de Té­hé­ran, le 2 mai 2017.

Le champ ga­zier de Pars Sud ex­ploi­té par l’en­tre­prise To­tal, qui est de­ve­nue la pre­mière mul­ti­na­tio­nale oc­ci­den­tale d’hy­dro­car­bures à tra­vailler en Iran de­puis la fin de l’em­bar­go.

L’en­trée du Mu­sée d’art contem­po­rain de Té­hé­ran, où une soixan­taine d’ar­tistes oc­ci­den­taux ont été ex­po­sés au prin­temps 2017.

LES ATOUTS ET LES BE­SOINS DE L’IRAN À COURT TERME

80 mil­lions de consom­ma­teurs ( dont 73 % dans les villes).

45 hô­tels de luxe sont at­ten­dus pour ac­cueillir les ba­taillons de tou­ristes es­pé­rés à Is­pa­han, Chi­raz ou Yazd. 3 000 ki­lo­mètres de voies fer­rées sont né­ces­saires. 7 nou­veaux aé­ro­ports vont être construits. Les in­fra­struc­tures de l’in­dus­trie pé­tro­lière ( qua­trième ré­serve au monde) et ga­zière ( se­cond stock mon­dial) doivent être ré­no­vées. Sept zones franches ont vu le jour sur les deux fa­çades ma­ri­times.

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