SAN­TÉ

Char­lotte, mal­voyante, a été l’une des pre­mières pa­tientes à bé­né­fi­cier de l’ar­gus II, un oeil bio­nique ré­vo­lu­tion­naire. Elle nous ra­conte com­ment cette tech­no­lo­gie a chan­gé sa vie.

GQ (France) - - Sommaire - Par Loïc H. Rechi

Ar­gus II, l’oeil bio­nique qui re­donne une vi­sion aux mal­voyants.

Char­lotte De­mei­trache, 32 ans, fait par­tie de la ving­taine de pa­tients fran­çais équi­pés de l’ar­gus II. Cet oeil bio­nique dé­ve­lop­pé par le la­bo­ra­toire amé­ri­cain Se­cond Sight re­donne une vi­sion à des adultes souf­frant de ré­ti­nite pig­men­taire.

« La ré­ti­nite pig­men­taire est une ma­la­die gé­né­tique. Les cônes et bâ­ton­nets de la ré­tine se dé­gradent. La per­cep­tion noc­turne baisse. Les cou­leurs s’al­tèrent. J’avais 11 ans quand j’ai com­men­cé à moins voir. Au­jourd’hui, je ne per­çois que la dif­fé­rence entre jour et nuit. Il y a trois ans, le CHU de Bor­deaux m’a ap­pe­lée pour me par­ler de l’ar­gus II. À l’is­sue d’exa­mens pous­sés, j’ai su que je pou­vais être im­plan­tée. Après plu­sieurs mois de ré­flexion, j’ai si­gné le pro­to­cole. Et le 3 no­vembre 2015, j’étais opé­rée. Après l’opé­ra­tion, il y a d’abord un trai­te­ment pour évi­ter l’in­fec­tion. Au ni­veau de la vi­sion, il ne se passe rien. L’im­plant – le sys­tème in­terne au ni­veau de l’oeil – est là, mais pas la ca­mé­ra ex­terne qui le fait fonc­tion­ner. Le fit­ting – qui consiste à ré­gler les soixante élec­trodes du dis­po­si­tif – in­ter­vient trois se­maines plus tard.

Un mois et de­mi après l’opé­ra­tion, la ré­édu­ca­tion com­mence. J’ai pas­sé les six pre­miers mois à l’una­dev (Union na­tio­nale des aveugles et dé­fi­cients vi­suels) de Bor­deaux, avec un or­thop­tiste ré­édu­ca­teur en basse vi­sion. Puis six mois sup­plé­men­taires à do­mi­cile avec une ins­truc­trice en lo­co­mo­tion, pour ap­prendre à me ser­vir du dis­po­si­tif en ex­té­rieur, de jour comme de nuit. Je n’ai pas une vi­sion qui se me­sure en dixièmes comme la ma­jo­ri­té des gens, c’est un mode de vi­sion en pixels, qu’il faut ap­pri­voi­ser. On ap­prend de nou­veaux mou­ve­ments de tête pour ba­layer au mieux l’en­vi­ron­ne­ment, des pe­tits gestes pour op­ti­mi­ser la ca­mé­ra et l’im­plant. Les usages de l’ar­gus II dif­fèrent se­lon les pa­tients. Je ne m’en sers pas du tout à la mai­son, par exemple. Je connais mon en­vi­ron­ne­ment, je vais très vite. Avec l’im­plant, on re­çoit les per­cep­tions

et il faut s’ar­rê­ter un ins­tant pour ana­ly­ser ce que l’on a sous le nez. Or chez moi, je n’ai pas tou­jours le temps de prendre ce temps. J’ai trois en­fants. Lorsque l’un d’eux laisse traî­ner un truc et que je bute des­sus, le temps que j’ana­lyse, mon fils ou ma fille l’a dé­jà ran­gé. Je l’uti­lise sur­tout pour faire mes courses, al­ler cher­cher les en­fants. Je pré­vois une marge de deux heures, ça me donne le temps d’observer. Mais si je suis pres­sée, je m’en passe. La bat­te­rie du dis­po­si­tif pos­sède en­vi­ron quatre d’heures d’au­to­no­mie. Quand on ar­rive au bout, on est fa­ti­gué car ça de­mande beau­coup de concen­tra­tion.

Dé­sor­mais, je ne tape plus dans les voi­tures mal ga­rées sur les trot­toirs : quand j’ar­rive à une cer­taine dis­tance, je les per­çois, j’ana­lyse, et j'en fais le tour sans les ex­plo­ser avec ma canne… Ce sont mes voi­sins qui sont contents ! Mal­gré mon jeune âge, je sais ce que c’est d’avoir vu, de ne pas voir, et d’avoir une nou­velle forme de vi­sion en pixels. Mais, je n’ai vrai­ment pas l’im­pres­sion d’être un cyborg avec cet im­plant. Une chan­ceuse, oui, mais pas un cyborg. »

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