COM­MENT FAIRE UN BON FILM À BOIRE ?

Grand Seigneur - - Angle - Fré­dé­ric Qui­det (avec Tho­mas Le Gourrierec)

De­puis le car­ton du der­nier Kla­pisch (Ce qui nous lie), tout le monde ne pense qu’à ça : faire des films sur le vin.

Pro­blème : les bons scé­na­rios sont rares ! Des scènes cultes aux pièges à évi­ter, Grand Sei­gneur vous ra­conte le nou­veau cinéma de la soif avec l’écri­vain Sé­bas­tien La­paque et le co­mé­dien Fran­çois-Xa­vier De­mai­son.

«Le

vin, c’est la terre, celle-ci est

lé­gè­re­ment gra­ve­leuse… c’est un Mé­doc. Le vin, c’est aus­si le So­leil. Ce vin a pro­fi­té d’une belle ex­po­si­tion sud-ouest sur un co­teau de bonne

pente… C’est un Saint-Ju­lien, châ­teau Léo­ville Las Cases 1953 ! » Dans L’Aile ou la Cuisse, gé­niale pan­ta­lon­nade aux ac­cès vi­sion­naires sor­tie sur les écrans en 1976, Louis de Fu­nès dé­livre la plus belle ti­rade que Bacchus ait don­né au cinéma fran­çais. La boule de nerfs in­carne un cri­tique gas­tro­no­mique par­ti en croi­sade contre la mal­bouffe, qu’in­carne l’in­quié­tante en­tre­prise Tri­ca­tel. Face au PDG mé­du­sé de cette der­nière et un pla­teau TV sub­ju­gué, il l’em­porte à la fin du film avec ce fa­meux so­li­loque, dé­cla­mé lors d’une dégustation à l’aveugle. Si le do­maine Léo­ville Las Cases consti­tue l’un des plus an­ciens vi­gnobles du Mé­doc, il a néan­moins dé­bou­lé sur le tour­nage par ha­sard.

Ou plu­tôt par la grâce de Louis de Fu­nès et Claude Zi­di, réa­li­sa­teur de la co­mé­die, qui lui vouaient une af­fec­tion par­ti­cu­lière. Bouche bée, les pro­prié­taires du châ­teau dé­cou­vri­ront leur bou­teille à l’écran et fe­ront par­ve­nir une caisse de fla­cons à la pro­duc­tion, en guise de re­mer­cie­ment. On est loin du pla­ce­ment pro­duit soi­gneu­se­ment contrac­tua­li­sé au­quel a dé­sor­mais re­cours le cinéma (voir page 72) ! Et de­puis les ex­ploits de de Fu­nès, le film à boire est de­ve­nu un genre à part en­tière.

Der­nier exemple en date avec le drame fa­mi­la­lo-oe­no­lo­gique Ce qui nous

lie, de Cé­cric Kla­pisch, qui fit trot­ter quelque 700000 spec­ta­teurs en salle l’an­née der­nière. Dans le sillage de ce suc­cès, le réa­li­sa­teur de L’Au­berge Es­pa­gnole se ver­ra car­ré­ment consa­cré homme de l’an­née par La Re­vue du

vin de France. Et le taux d’al­coo­lé­mie du 7è art ne semble pas près de bais­ser. En té­moigne le fes­ti­val iti­né­rant Oe­no­vi­déo, dont la sé­lec­tion de films et

de pho­tos tourne ex­clu­si­ve­ment au­tour du ja­ja et de son uni­vers. « D’une di­zaine à nos dé­buts, nous re­ce­vons dé­sor­mais entre 100 et 130 films is­sus

d’une ving­taine de pays : Chine, Aus­tra­lie, Mexique, Au­triche… », s’en­thou­siasme Co­rinne Boul­bès, res­pon­sable de la com­mu­ni­ca­tion de la ma­ni­fes­ta­tion cham­pe­noise, qui fête sa 25è édi­tion du 28 juin au 1er juillet.

Au sein de la sé­lec­tion figurent sur­tout des do­cu­men­taires, dignes hé­ri­tiers des Mon­do­vi­no, Blood In­to Wine et autre Ré­sis­tance Na­tu­relle, mais éga­le­ment des fic­tions. La France raf­fole de ces der­nières, par­mi les­quelles figurent Tu seras mon fils, Pre­miers Crus ou en­core le très éthy­lique Saint

Amour, dans le­quel Be­noît Poel­voorde et Gus­tave Ker­vern se lancent sur la route des vins sans bou­ger du sa­lon de l’agri­cul­ture.

Les États-Unis ne sont pas en reste et consti­tuent les pre­miers pro­duc­teurs de « wine mo­vies », avec no­tam­ment Si­de­ways, Une Grande An­née, Bot­tle

Shock… Net­flix vient même d’an­non­cer le dé­but du tour­nage de Wine Coun­try, co­mé­die d’Amy Poeh­ler cen­trée sur un groupe d’amies en va­cances dans un vi­gnoble ca­li­for­nien. « Le do­cu­men­taire Mon­do­vi­no a sans doute été un dé­clen­cheur et dé­mon­tré qu’il y avait des his­toires à ra­con­ter au­tour de la vigne », glisse Jé­rôme Le Maire, le réa­li­sa­teur de Pre­miers Crus.

« Et puis, le vin est de­ve­nu un mar­queur so­cial, le sym­bole d’un art de vivre

éclairé qu’il fal­lait ex­plo­rer. » Mais quels sont les pré­ceptes es­sen­tiels à la réa­li­sa­tion d’une pro­duc­tion sur le pi­nard ? Gui­dé par l’ex­cellent Sé­bas­tien La­paque, jour­na­liste au Fi­ga­ro ou à La Re­vue du vin de France et au­teur de nom­breux ou­vrages tels que Le pe­tit La­paque des vins de co­pains (éd. Actes Sud), Grand Sei­gneur s’est col­ti­né des di­zaines de bo­bines, plus ou moins gou­leyantes, pour vous li­vrer les 7 com­man­de­ments du film à boire…

—1

CASTER UN VI­GNE­RON FORT EN GUEULE

— « De ma­nière gé­né­rale, les grands vi­gne­rons se ré­vèlent des per­son­nages hors-norme », ex­plique l’es­sayiste Sé­bas­tien La­paque. « Se mêlent chez eux un cô­té pay­san et une phi­lo­so­phie culti­vée au fil de leurs voyages. » Au cinéma, le bon­homme est de pré­fé­rence tan­qué, bu­ri­né comme un ma­rin du Ven­dée Globe, à l’image du men­hir Niels Arestrup dans Tu seras mon fils, ou du bou­gon râ­blé que campe Gé­rard Lan­vin dans Pre­miers Crus.

« Des re­pré­sen­ta­tions tout de même un peu cli­ché », dé­plore Sé­bas­tien

La­paque, « les réa­li­sa­teurs sont res­tés blo­qués dans les an­nées 70… À quand

un rôle de jeune vi­gne­ronne à l’écran ? ». Voeu exau­cé (en par­tie) par Cé­dric Kla­pisch, qui convoque la sé­millante Ana Gi­rar­dot, dans Ce qui

nous lie, au mi­lieu des bar­bus bour­gui­gnons. Une pre­mière ! No­tez, en pas­sant, que le film doit son sai­sis­sant réa­lisme, in­édit jus­qu’ici, à un

éton­nant per­son­nage hy­bride, co­mé­dien/vi­ti­cul­teur de son état : JeanMarc Rou­lot. « J’ai écrit quelques bouts de dia­logue et conseillé les ac­teurs

sur la par­tie tech­nique », confirme ce­lui qui cor­naque son ex­ploi­ta­tion de Meur­sault, en Bour­gogne, tout en s’au­to­ri­sant quelques ap­pa­ri­tions au cinéma (vu dans Louise Wim­mer ou Quai d’Or­say, par exemple).

—2

SE LA JOUER UN PEU TOR­TU­RÉ

—Du moins, s’il s’agit d’un film fran­çais. Te­nez, un pitch : l’âge de la re­traite (si ce n’est le pas­sage de l’arme à gauche) va bien­tôt son­ner pour un cé­lèbre vi­gne­ron-pa­triarche. Le­quel doit pas­ser le re­lais à sa des­cen­dance, ce qui ne va pas sans sus­ci­ter son lot de drames, tra­hi­sons et autres coups de théâtre. Cer­ti­fié co­pie conforme des scé­na­rios de Ce qui nous

lie, Tu seras mon fils ou Pre­miers Crus, dont les his­toires de trans­mis­sion et d’hé­ri­tage tour­men­tés consti­tuent le ca­ne­vas. « Ce cô­té tor­tu­ré est dû au fait que les vi­ti­cul­teurs en­tre­tiennent une re­la­tion né­vro­tique, presque sexuelle, avec la vigne », ana­lyse Sé­bas­tien La­paque. « Leur terre, ils la la­bourent, ils la fé­condent. Tailler un cep, pour eux, c’est faire l’amour à une femme. J’en connais même qui se mettent tout nus, au mi­lieu de leurs vi­gnobles. Si la re­la­tion est vrai­ment trop sym­bio­tique, le vi­gne­ron au­ra du mal à trans­mettre et dé­ve­lop­pe­ra ces né­vroses. »

—3

FAIRE DU VI­GNOBLE UN PAY­SAGE DE CARTE POS­TALE

—Un ciel orange ar­dent, des co­teaux on­du­lants à perte de vue, la vieille pierre d’une pe­tite place de vil­lage… Les Amé­ri­cains n’ont pas leur pa­reil lors­qu’il s’agit de fil­mer la cam­pagne vi­ti­cole. Quitte à don­ner au Lu­bé­ron des airs de Na­pa Val­ley, comme dans Une Grande An­née, ro­mance un brin me­ringue mais très plai­sante réa­li­sée par Rid­ley Scott (no­tez que ce der­nier pos­sède des vignes dans le coin, à Op­pède). « C’est le cô­té

Dis­ney­land des pro­duc­tions d’outre-At­lan­tique », ex­plique Sé­bas­tien

La­paque. « Chez nous, on fil­me­ra plu­tôt une France pei­gnée ren­voyant aux Bu­co­liques de Vir­gile, au la­bou­rage et au pâ­tu­rage. On prô­ne­ra aus­si l’idée que le vi­ti­cul­teur peut faire vivre sa fa­mille avec un lo­pin de terre de trois hec­tares, à l’op­po­sé de la dé­me­sure amé­ri­caine. » Dans les deux

camps, on use­ra quoi­qu’il ar­rive des ar­ti­fices of­ferts par l’in­dus­trie ci­né­ma­to­gra­phique pour em­bel­lir le pay­sage. Pour Pre­miers Crus, Jé­rôme Le Maire a ain­si mul­ti­plié les re­pé­rages au coeur du vi­gnoble bour­gui­gnon et plé­bis­ci­té des par­celles sises à Rul­ly et Per­nand-Ver­ge­lesses, plus éten­dues et sau­vages que celles de la cé­lèbre côte de Nuits. « Oui, nous tri­chons un peu. L’idée était d’of­frir une vi­sion idyl­lique de la ré­gion, plus es­thé­tique que dans la réa­li­té. ».

—4

ÊTRE PLUS BIO QUE CHEZ NATURALIA

—Pas ques­tion de pro­mou­voir à l’image l’usage de pes­ti­cides dans les vignes. Dans Pre­miers Crus et Ce qui nous lie, c’est plu­tôt l’em­ploi de pro­cé­dés de fa­bri­ca­tion bio ou bio­dy­na­miques qui font loi. La terre doit

être grasse, meuble et gé­né­reuse. « Les réa­li­sa­teurs ne filment évi­dem­ment pas un sol cra­que­lé et bé­ton­né, ga­vé d’en­grais chi­miques comme pou­vait se le per­mettre Jo­na­than Nos­si­ter dans Ré­sis­tance Na­tu­relle, parce qu’il s’agit d’un do­cu­men­taire », ex­plique Sé­bas­tien La­paque. « C’est bien dom­mage, pour­tant. Si je de­vais réa­li­ser un film, j’op­te­rais pour ce scé­na­rio : une fille ar­rive sur une terre com­pac­tée, morte, et va de­voir trou­ver le moyen de lui re­don­ner vie… »

—5

ÉTANCHER LA SOIF DU BU­VEUR DE SALLE

—Il suf­fit de re­gar­der les deux com­pères en quête d’ivresse sen­ti­men­tale et ba­chique, dans Si­de­ways, se ré­ga­ler au comp­toir d’un ex­tra­or­di­naire pi­not noir de la San­ta Ma­ria Val­ley, éti­que­té « Bien Na­ci­do », pour avoir

aus­si­tôt en­vie de dé­bou­cher un fla­con. « C’est pour moi le meilleur film du genre », confie Sé­bas­tien La­paque. « Il y a du vin, du spi­ri­tuel, du cul… Le réa­li­sa­teur filme par­fai­te­ment les gens en train de boire, un exer­cice as­sez dé­li­cat. Jo­na­than Nos­si­ter m’avait confié, à ce su­jet, qu’en réa­li­sant Ré­sis­tance Na­tu­relle, il avait son­gé aux films por­no. Il m’avait dit "quand tu re­gardes un film de ce genre, tu n’as pas en­vie de bai­ser. Eh bien moi, je ne veux pas faire comme dans le por­no, je veux faire un film qui donne en­vie de boire." Il n’y était pas ar­ri­vé avec Mon­do­vi­no mais là, c’est très réus­si, c’est ma­gni­fique. Je pense que c’est parce qu’il est par­ve­nu à lâ­cher prise. » Et donc à étancher la soif du spec­ta­teur, qui adore voir des bou­teilles à l’écran. Pas seu­le­ment dans les films à boire, d’ailleurs. Le très sé­rieux Foued Che­riet, maître de confé­rences à Mont­pel­lier SupA­gro, a vi­sion­né avec ses élèves, en 2015 et 2016, 47 suc­cès du box-of­fice fran­çais sor­tis entre 1970 et 2014. Ré­sul­tat ? Le vin ap­pa­raît dans 92 % des long-mé­trages étu­diés, un verre ou une quille ap­pa­rais­sant toutes les 20 mi­nutes, soit 5,2 fois par pro­duc­tion en moyenne…

—6

ROUGE POUR LES MES­SIEURS, BLANC POUR LES DAMES !

Comme dans Qu’est ce qu’on a fait au bon Dieu ?, où Chan­tal Lau­by si­rote du blanc et Ch­ris­tian Cla­vier du rouge, le choix de la cou­leur du vin est sou­vent gen­ré sur le grand écran. Du Ca­ber­net pour les hommes, du Char­don­nay pour les femmes. Et gare à l’au­da­cieux qui en­tre­pren­drait de dé­ro­ger à la règle. Le cri­tique bri­tan­nique Oz Clarke a ac­cu­sé il y a quelques an­nées l’hé­roïne du film Le jour­nal de Brit­ney Jones, ama­trice de py­ja­ma pi­lou et de ga­vage à la glace Ben & Jer­ry’s, de rendre la consom­ma­tion de char­don­nay moins sexy et faire ain­si bais­ser ses ventes en Grande-Bre­tagne.

—7

MON­TRER LE PI­NARD SOUS SON MEILLEUR JOUR

Les scènes dans les­quelles le pi­nard est mo­qué ou dé­na­tu­ré ne sont pas lé­gion au cinéma… Tout juste Thier­ry Lher­mitte ajoute-t-il du vi­naigre à

son Châ­teau La­fite dans Le Dî­ner de cons, quand Jean-Pierre Dar­rous­sin, pour Ah ! Si j’étais riche, trans­vase du Pauillac dans des bou­teilles ache­tées chez Sho­pi. In­ima­gi­nable pour Châ­teau An­gé­lus, dont la di­rec­trice gé­né­rale, Stéphanie De Boüard-Rivoal, ex­plique re­fu­ser sys­té­ma­ti­que­ment que

son nec­tar soit bu, sur grand écran, au gou­lot ou dans un go­be­let. « Il est aus­si ar­ri­vé qu’on de­mande un pe­tit chan­ge­ment de scé­na­rio à un ci­néaste que nous connais­sons concer­nant la fa­çon de ser­vir le vin, car la ma­nière de te­nir la bou­teille était un peu gros­sière. Par ailleurs, dans le film From Pa­ris with love avec John Tra­vol­ta, des mi­traillettes fai­saient un car­nage dans une épi­ce­rie et les bou­teilles de Châ­teau An­ge­lus de­vaient être dé­truites. J’ai re­fu­sé, elles sont res­tées in­tactes. » Il y a des choses avec les

quelles on ne ri­gole pas.

© Ro­ger Ar­pa­jou 2015 No Mo­ney Pro­duc­tions, JPG Films, Le Pacte Cé­dric Kla­pisch et le vi­gne­ron-co­mé­dien Jean-Marc Rou­lot sur le tour­nage de Ce qui nous lie (2017).

© Ro­ger Ar­pa­jou 2015 No Mo­ney Pro­duc­tions, JPG Films, Le Pacte

Be­noit Poel­vorde et Gus­tave Ke­vern dans Saint-Amour (2016) en pleine route des vins au Sa­lon de l’Agri­cul­ture.

Après Mon­do­vi­no, le réa­li­sa­teur Jo­na­than Nos­si­ter éclaire, avec le do­cu­men­taire Ré­sis­tance Na­tu­relle, sur la lutte des fai­seurs de vins na­tu­rels contre la grosse ma­chine in­dus­trielle.

92% des films du box-of­fice fran­çais montrent du vin à l’image. Une seule règle ? Rouge pour les mes­sieurs, blanc pour les dames. Comme dans Qu’est-ce qu’on a fait au bon Dieu ? (2014) de Philippe de Chau­ve­ron avec Ch­ris­tian Cla­vier et Chan­tal Lau­by.

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