Syd­ney

LA RUÉE DES FRAN­ÇAIS VERS L'AUS­TRA­LIE

Grands Reportages - - La Une - TEXTE ET PHO­TOS MARC DOZIER

«Dieua­créé­le­port(…)maisc’estSa­tan quia­crééSyd­ney. » Rap­por­tant les pro­pos d’un ha­bi­tant de la ville ren­con­tré en 1895 au cours d’une tour­née de confé­rences à tra­vers l’Aus­tra­lie, Mark Twain, l’au­teur des Aven­tu­res­deTomSawyer, n’est pas tendre avec la plus fa­meuse ci­té aus­tra­lienne. Pour­tant dans son ré­cit de voyage En­sui­vantl’Équa­teur:un­voyage au­tour­du­monde, le fa­meux écri­vain amé­ri­cain dé­crit avec en­thou­siasme son ar­ri­vée dans le port au terme de plu­sieurs se­maines de mer : « Nous som­me­sen­trés­dans­la­baie,nou­sa­vons­je­tél’ancre etau­ma­tin­nous­som­mes­tom­bé­se­nad­mi­ra­tion àfor­ce­deOhhhh­het­deAhhhh­de­vant­les­tour­set les­dé­tours­du­ports­pa­cieuxet­ma­gni­fique.Un­port

ché­ri­parSyd­neye­tu­ne­mer­veille­du­monde. » Un siècle après ce ré­cit, la ville aus­tra­lienne pro­voque tou­jours au­tant l’ad­mi­ra­tion des voya­geurs. Et en par­ti­cu­lier des Fran­çais. Avec 94 000 vi­si­teurs en 2011, les globe-trot­ters ori­gi­naires de l’Hexa­gone re­pré­sentent en ef­fet l’une des na­tio­na­li­tés eu­ro­péennes les plus re­pré­sen­tées par­mi les 5,5 mil­lions de tou­ristes qu’a ac­cueillis le pays. Un chiffre en constante aug­men­ta­tion. D’ici 2019, le gou­ver­ne­ment at­tend ain­si plus de 140 000 Fran­çais dont près de la moi­tié entre 19 et 25 ans. Une vé­ri­table his­toire d’amour entre le conti­nent rouge et l’Hexa­gone. En té­moigne, l’im­por­tante par­ti­ci­pa­tion des Fran­çais à l’opé­ra­tion « Meilleur job du monde » lan­cée par les of­fices de tou­risme aus­tra­lien en mars 2013. Le prin­cipe ? L’Aus­tra­lie in­vite les jeunes à pos­tu­ler à six contrats de six mois ré­mu­né­rés 80 000 eu­ros. Leurs jobs ? Ran­ger, pho­to­graphe, cri­tique gas­tro­no­mique, guide na­tu­ra­liste… Sans ou­blier, bien sûr, de faire la pro­mo­tion du pays ! En six se­maines, 620 000 can­di­da­tures ont été dé­po­sées par 330 000 per­sonnes ori­gi­naires de 196 pays et… C’est une Fran­çaise, ori­gi­naire de Lyon, Eli­sa De­trez, 28 ans, qui a rem­por­té l’un des six postes de rêve : ran­ger dans le Queens­land. De quoi don­ner en­core plus en­vie aux Fran­çais de dé­cou­vrir l’Aus­tra­lie, ses plages et sa ville la plus fa­meuse. Il faut avouer que nul ne pour­rait res­ter in­sen­sible de­vant l’équi­libre de la baie de Port Jack­son. Élan­cés, les buil­dings se re­flètent sur le mi­roir ho­ri­zon­tal du re­fuge ma­ri­time éblouis­sant. Rares sont les ci­tés nées sous d’aus­si mau­vais au­gures. Après avoir été nom­mée Port Jack­son en 1770 par l’ex­plo­ra­teur James Cook, la baie voit dé­bar­quer le 26 jan­vier1788 le ca­pi­taine Ar­thur Philip man­da­té pour fon­der la pre­mière co­lo­nie pé­ni­ten­tiaire des­ti­née à ac­cueillir les ba­gnards an­glais, ir­lan­dais et écos­sais.

Onze na­vires char­gés de for­çats et de leurs geô­liers jettent l’ancre dans la baie avec toute une mé­na­ge­rie : che­vaux, poules, chèvres et chiens. Bien vite, le ca­pi­taine Philip re­bap­tise l’anse « Syd­ney » en l’hon­neur de Tho­mas Town­shen, le mi­nistre de l’In­té­rieur bri­tan­nique de l’époque et pre­mier vi­comte de Syd­ney. Sub­ju­gué par le site, Philip dé­crit la baie comme « la plus­bel­le­baie­du­monde,où­mil­le­vais­seauxde li­gne­pour­raient­na­vi­gue­ren­par­fai­te­sé­cu­ri­té ». Aus­si en­thou­siaste, le médecin de bord ajou­te­ra que « tou­tes­les­flottes d’Eu­ro­pe­pour­raien­ty­trou­ve­ru­nan­cra­ge­sûr ». Sans tar­der, ils plantent leurs tentes, en­tament la construc­tion d’un camp pé­ni­ten­tiaire de plus 700 pri­son­niers et élèvent les fon­de­ments de ce qui de­vien­dra l’une des plus belles ci­tés de l’Hémisphère sud. Au­jourd’hui, le site n’a pas per­du une once de sa ma­gie. « Syd­neyn’est­pa­su­ne­vil­le­com­meles autres. C’es­tun­dé­cor­de­ci­né­ma,dr ama­tique, su­blime,oni­rique.Une­ci­té­hy­bride,mi-ter­restre, mi-aqua­tique… » consi­dère avec un cer­tain ly­risme, Luke Brown, un amateur de surf im­pé­ni­tent ins­tal­lé à Bon­di Beach, l’une des plus cé­lèbres criques de la ville « Ilya­pas­loin­de­quatre-vingts­pla­ge­sau­tour de­la­ci­té­dont­beau­coup­sont­cé­lè­bres­dansle mon­de­com­me­dess­pots­de­surf­smy­thiques. » Au­jourd’hui l’océan, le surf et la beach culture font la re­nom­mée de la ville et consti­tuent l’éten­dard de l’art de vivre à l’aus­tra­lienne. Mais il n’en a pas tou­jours été ain­si. En 1830, l’Aus­tra­lie était en ef­fet la co­lo­nie d’une An­gle­terre pu­ri­taine : à l’époque, se bai­gner était to­ta­le­ment pro­hi­bé sous peine d’amende pour at­ten­tat à la pu­deur. Il fal­lut at­tendre 1860 pour que des ca­bines de plages soient construites et la bai­gnade au­to­ri­sée… Mais uni­que­ment la nuit ! Les bains de mer res­tèrent en ef­fet illé­gaux de 6 heures à 20 heures. Ce n’est qu’en 1902, qu’un jour­na­liste du nom de William Go­cher bra­va l’in­ter­dit en se bai­gnant à mi­di pile le 1er oc­tobre 1903 de­vant une foule in­cré­dule. Inau­gu­rée en 1936, la pis­cine olym­pique si­tuée au nord de Syd­ney bé­né­fi­cie d’un em­pla­ce­ment ex­cep­tion­nel, à l’ombre du Har­bour Bridge.

Beau­coup consi­dèrent que cet acte de bra­voure pous­sa les au­to­ri­tés du quar­tier de Man­ly à lé­ga­li­ser la bai­gnade en jour­née peu après, en no­vembre 1903, avant que cette au­to­ri­sa­tion ne s’étende peu à peu à toutes les plages de la ville en 1906. Il y a à peine plus d’une cen­taine d’an­nées. De­puis, l’his­toire a pris sa re­vanche… En 1964, la ville or­ga­nise les pre­miers cham­pion­nats du monde de surf à Man­ly, la plage si­tuée à 20 km au nord du centre de Syd­ney. Plus ré­cem­ment, en l’an 2000, elle ac­cueille les Jeux Olym­piques d’été, consi­dé­rés comme l’une des olym­piades les mieux or­ga­ni­sées de l’his­toire olym­pique ré­cente. « LesJeuxont beau­coup­par­ti­ci­péàl’ima­geac­tuel­le­de­la­ville. De­puis,Syd­neyes­tas­so­ciéau­so­leil,àla­pla­geet tou­tu­nart­de­vi­vreur­bain!C’es­tra­re­pou­ru­ne­ci­té de­cet­teim­por­tance! » consi­dère Mar­cus Rowe, un ar­chi­tecte ori­gi­naire de Mel­bourne pour­tant son éter­nelle ri­vale. « LesJeuxont­con­tri­buéà­faire deSyd­neyu­ne­car­te­pos­ta­le­vi­vante,et­trois­mois après­leur­clô­ture,Syd­neyen­re­gis­trai­tu­near­ri­vée de­tou­ris­tesde11 %su­pé­rieu­reau­der­nier­re­cord men­sue­len­re­gis­tré. » ana­lyse le géo­graphe Gé­rald Billard dans son ar­ticle L’ap­port­des­jeuxd’étéde 2000àSyd­ney pu­blié dans les An­na­les­de­la­re­cher­cheur­baine. Du fait de sa no­to­rié­té in­ter­na­tio­nale, Syd­ney est sou­vent consi­dé­ré, à tort, comme la ca­pi­tale po­li­tique de l’Aus­tra­lie, ce pri­vi­lège étant ré­ser­vé à Can­ber­ra. Avec 4,5 mil­lions d’ha­bi­tants, Syd­ney consti­tue ce­pen­dant la ville la plus peu­plée d’Aus­tra­lie, le centre fi­nan­cier du pays et la ca­pi­tale de l’État de Nou­velle-Galles du Sud. Plus que toutes autres ci­tés aus­tra­liennes, elle dé­gage une au­ra, une at­mo­sphère par­ti­cu­lière, in­ti­me­ment liée à l’om­ni­pré­sence océa­nique. Ni­ché au coeur du plus vaste port na­tu­rel du monde, Syd­ney est in­dis­so­ciable de sa baie. Nul ne pour­rait dire ce que l’un se­rait sans l’autre ? Fer­ry-boats, voi­liers, ba­teaux­taxis, ca­ta­ma­rans… Le ba­lai des na­vires est inces-

sant. Chaque ma­tin, les cadres en cos­tumes cra­vates em­barquent et dé­barquent des jet­cats qui re­lient comme de simples au­to­bus les rives de la baie aux gratte-ciel de la Ci­ty. « Ici,j’ail’im­pres­siond’être tou­jour­sun­peuen­va­cances! » s’en­thou­siasme La­ra Stel­la qui s’est ins­tal­lée il y a quelques an­nées à Bon­di Beach « Tous­les­jours,avant­de­par­ti­rau tra­vail,je­nage,je­cour­sou­je­flâ­ne­sur­la­plage

pen­dan­tu­ne­de­mi-heure… » Dans sa pièce Eme­raldCi­ty, Da­vid Keith William­son, l’un des plus cé­lèbres dra­ma­turges aus­tra­liens, brosse un por­trait plein d’hu­mour des ha­bi­tants de la ville dé­si­gnée comme la ci­té d’éme­raude. Dans cette sa­tire du monde de l’édi­tion et du ci­né­ma, il dé­crit la vie de la fa­mille Ro­gers qui vient de dé­mé­na­ger de Mel­bourne à Syd­ney. « Per­sonne, àSyd­ney,ne­perd­son­tempsà­dé­bat­tre­du­sensde la­vie. L’im­por­tant,c’est d’ha­bi­ter­les­pied­sdans l’eau, iro­nise l’un des per­son­nages, les­gens­con­sa­crent­tou­te­leur­vieà­cet­te­quête. » La réa­li­té n’est pro­ba­ble­ment pas aus­si ca­ri­ca­tu­rale, mais force est de re­con­naître que l’eau reste in­con­tes­ta­ble­ment une source d’ins­pi­ra­tion in­dis­so­ciable de la ci­té. De­puis 1997, les ex­po­si­tions

Sculp­ture by the sea ma­gni­fient cette relation in­time entre Syd­ney et l’océan en of­frant son front

de mer à l’ima­gi­na­tion de di­zaines de sculp­teurs in­ter­na­tio­naux. Poé­tiques, tou­chantes, sur­pre­nantes. Les oeuvres ins­tal­lées tout au long du sen­tier ma­rin de Bon­di à Ta­ma­ra­ma ins­taurent un vé­ri­table dia­logue avec l’océan, par­tie in­té­grante des sculp­tures. « Ce­par­cour­sar­tis­ti­que­cons­ti­tueu­nin­croya­ble­hym­neà­la­mer » consi­dère Mat­thew Hoo­per, un peintre ori­gi­naire de Mel­bourne. « Les sculp­teursn’ont­qu’àse lais­se­rins­pi­rer­par­la­plus

bel­les­culp­ture, laville ! » glisse-t-il en se tour­nant vers l’Opé­ra de Syd­ney. Bâ­ti face à la baie, le mo­nu­ment sym­bole est en ef­fet lui aus­si in­ti­me­ment lié à l’Océan. Inau­gu­ré par la reine d’An­gle­terre en 1973, l’édi­fice si­gné par l’ar­chi­tecte da­nois Jorn Ut­zon consti­tue sans au­cun doute l’un des bâ­ti­ments les plus em­blé­ma­tiques du XXe siècle. Avec la sta­tue de la Li­ber­té, la Tour Eif­fel et le Taj Ma­hal, il compte par­mi les rares construc­tions à la por­tée uni­ver­selle. Cer­tains y voient un as­sem­blage de co­quillages ou les mâ­choires d’un re­quin. D’autres les voiles d’un ba­teau ou un tour­billon de vagues fi­gées en pleine chute. « Quel­le­que­soit­votre in­ter­pré­ta­tion,le­bâ­ti­men­tat ta­cheSyd­neyà

l’océan­pourl’éter­ni­té. » conclue Mat­thew Hoo­per

« La­ville­mé­ri­te­rait­vrai­ment­le­ti­tre­de­ca­pi­tale des­mers­du­sud

Da­tant de 1896, le Queen Vic­to­ria Buil­ding de style ba­roque consti­tue l’un des bâ­ti­ments les plus an­ciens

de Syd­ney.

Comme s’ils étaient à bord

d’un mé­tro pa­ri­sien, les hommes d’af­faires em­pruntent

les fer­ry-boats qui cir­culent dans la baie de Cir­cu­lar Quay.

Le centre-ville de Syd­ney est do­mi­né par la tour AMP, la plus haute de l’Hémisphère Sud (305 m), ache­vée en 1981.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.