IRAN

DE L’AXE DU MAL AU NOUVEL ELDORADO ?

Grands Reportages - - La Une - TEXTE ET PHO­TOS FRANCK CHAR­TON

Après trois dé­cen­nies de crises, la ra­ti­fi­ca­tion d’un ac­cord « his­to­rique » sur la ques­tion du nu­cléaire amène les voya­geurs à re­prendre les che­mins de la Perse éter­nelle. État des lieux mé­ta­pho­rique d’un pays at­ta­chant et très sûr, mal­gré les cli­chés te­naces.

Une page se tourne dans les re­la­tions Iran-Oc­ci­dent. Après trois

dé­cen­nies de dé­fiances, de crises, voire d’in­vec­tives, der­nier re­bon­dis­se­ment en no­vembre der­nier avec la ra­ti­fi­ca­tion d’un

ac­cord « his­to­rique » sur la ques­tion clef du nu­cléaire. Les voya­geurs re­prennent dé­jà les che­mins de la Perse éter­nelle.

À tra­vers deux villes em­blé­ma­tiques, Ispahan la belle et Té­hé­ran la re­belle, état des lieux mé­ta­pho­rique d’un

pays at­ta­chant et très sûr, mal­gré les cli­chés te­naces.

Re­gards ter­ribles vous fixant du haut des murs, des fron­tons et des lob­bies ; cour­rou­cé pour l’un, om­bra­geux pour l’autre : les por­traits de Kho­mei­ni et Kha­me­nei, les « guides su­prêmes » pas­sé et pré­sent, trônent en­core dans tous les bu­reaux, échoppes, hô­tels ou res­tau­rants d’Iran, le se­cond tou­jours aux com­mandes des des­ti­nées d’un pays érein­té, mais en­core fier et por­tant beau. « Vous­qui­vi­si­tez­no­tre­pays,avez-vou­sen­co­re­peur­de­nous ? » me de­mande, tout de go, mon voi­sin, un beau vieillard aux traits fins, al­lon­gé contre des cous­sins, sur un thakt, cette fa­mi­lière table-lit de l’Asie cen­trale. « Vou­sal­lez­vi­te­voirque nous­ne­som­mes­pa­sun­pays­de­ter­ro­ristes,eten­co­re­moins­de­fa­na­ti­ques­re­li­gieux.Nou­sai­mons la vie, la paix, nous vou­lons jus­teêtre trai­tés com­me­de­sê­tre­shu­mains­nor­maux ». Il en a tel­le­ment vu, de­puis la ré­vo­lu­tion de 1979, le vieil Amir, de­puis son antre de Po­sht-e Mat­bakh, une chai- kha­neh, ou mai­son de thé at­mo­sphé­rique à sou­hait, sise dans un re­coin du vieil Ispahan. Son ho­ri­zon ne dé­passe guère les contours su­blimes de la place Na­qsh-e Ja­han, que le Roi sa­fa­vide Shâh Ab­bâs avait sou­hai­té édi­fier, telle la « moi­tié du monde », entre 1602 et 1628 ; mais il écoute la ra­dio, lit les jour­naux et se dé­lecte de re­faire le monde avec les étran­gers de pas­sage. Amir, alias Ba­ba Bo­zor, le Vieux, comme le sur­nomment af­fec­tueu­se­ment les ha­bi­tués de ce tro­quet en­fu­mé, si­rote à pe­tites lam­pées son thé noir, len­te­ment. Il tient entre ses dents des pe­tits mor­ceaux de sucre jaune, car im­bi­bés de sa­fran, qui fondent avec dé­lice à chaque gor­gée. Dans un nuage de va­peur tiède fleu­rant bon la pomme et la va­nille s’ex­ha­lant des qha­lyan, ou pipes à eau aro­ma­ti­sées, le Vieux pour­suit : « Ici,il­fau­tê­tre­hy­po­crite pour­vi­vre­tran­quille.Pré­ten­dre­vé­né­rer­le­guide su­prême,mo­nar­queab­so­lu­del’Iran­duXXIe­siècle, cour­berl’échine,se­tai­reen­pu­blic…Mai­sen­pri­vé,

tou­sou­presque,dé­non­çon­sun­sys­tè­meà­boutde souffle,le­pou­voir­con­fis­qué­par­quelques-uns,les dé­rives to­ta­li­tai­re­setl’obs­cu­ran­tis­meim­bé­ci­lede

bien­des­mol­lahs ». Étrange li­ber­té de parole dans un lieu pu­blic pour un pays sup­po­sé to­ta­li­taire !

À Ispahan (pro­non­cer Es­fa­han, en perse), tous les che­mins semblent me­ner à la place Na­qsh-e Ja­han. Cette place, ex-ter­rain de po­lo des an­ciens maîtres de l’Asie, au­tre­fois oc­cu­pée par une foule de mar­chands et de fo­rains, à l’image de l’ac­tuelle Je­maa el Fna de Mar­ra­kech, in­carne l’idée de la gran­deur perse et reste le nom­bril cultu­rel de la ville, l’un des quinze sites ira­niens clas­sés par l’Unesco au patrimoine mon­dial, et 54 autres sont en at­tente ! C’est une ago­ra géante, un jar­din d’eaux pro­pice à la dé­am­bu­la­tion, où dé­file la po­pu­la­tion en fin d’après-mi­di, dans une am­biance dé­con­trac­tée et une lu­mière ta­mi­sée. Les an­ciens sont as­sis au re­bord des fon­taines et de­visent pla­ci­de­ment, des fa­milles sont épar­pillées sur les ga­zons, entre les sa­mo­vars et les couf­fins. On ad­mire les élé­gantes, les jeunes s’ob­servent et se cour­tisent de fa­çon sub­tile, presque co­dée : oeillades fur­tives, sou­rires en coin, on s’as­soit par­fois à dis­tance res­pec­tueuse et on échange quelques mots, l’air de rien. La drague, ici plus qu’ailleurs, res­semble à un exer­cice de style ! Les ca­lèches font et refont le tour de l’es­pla­nade en fai­sant tin­ter leurs gre­lots. De part et d’autre des bas­sins et des par­terres, sur une sur­face équi­va­lente à deux ou trois ter­rains de foot, les ar­cades du grand ba­zar ne s’in­ter­rompent que pour faire place aux fleu­rons de l’em­pire sa­fa­vide : l’énorme masse de masd­jed-e Shah, ou grande mos­quée du Roi, par­don de l’Imam, flan­qué de ses deux mi­na­rets tur­quoise, de son iwan (porche en­lu­mi­né) et de son dôme cy­clo­péen.

Plus loin, autre mos­quée res­plen­dis­sante, celle du Sheikh Lot­fol­lâh, joyau de l’art de la faïence émaillée per­sane. En­fin le pa­lais Ali Qâ­pu, ou « Haute Porte », édi­fice ti­mu­ride trans­for­mé par Shâh Ab­bâs pour en faire l’en­trée mo­nu­men­tale des pa­lais royaux. Le ta­lâr, la ter­rasse cou­verte du pre­mier étage, était sa re­traite fa­vo­rite, en vi­gie sur l’ani­ma­tion co­lo­rée de la place, à ses pieds. En­core au­jourd’hui, dans la dou­ceur du soir, on ne se lasse pas d’ob­ser­ver ce dé­fi­lé d’« Is­pa­ha­nites », al­ter­nant sil­houettes sombres cla­que­mu­rées dans leurs tcha­dors, et belles en­di­man­chées, n’ex­po­sant pas trop, pour ne pas ris­quer les foudres des vi­giles du Mi­nis­tère de la pro­mo­tion de la ver­tu et de la pro­hi­bi­tion du vice -ça ne s’in­vente pas ! - mais as­sez pour sus­ci­ter l’at­ten­tion.

On re­trouve cette am­biance jo­li­ment fes­tive et tran­quille­ment sub­ver­sive à l’abri des vé­né­rables ar­cades des quatre ponts de briques en­jam­bant le lit as­sé­ché de la ri­vière Zâyan­deh-rud, dont le fa­meux Khad­ju. Ses 33 al­côves se trans­mutent en par­loirs d’or, en pas­se­relles d’or, en pa­ra­pets d’or, à la fa­veur des éclai­rages noc­turnes. S’y presse une foule friande de convi­via­li­té mais aus­si d’in­ti­mi­té, au tra­vers de me­nus plai­sirs fa­mi­liers comme le back­gam­mon (illé­gal en prin­cipe), les pi­que­niques à la bonne fran­quette ou les cerfs-vo­lants. Même sen­ti­ment à Shi­raz, ville voi­sine riche en mo­nu­ments pres­ti­gieux, en pa­lais et en jar­dins raf­fi­nés, in­car­nant l’art de vivre à la per­sane, mé­lange de poé­sie, d’hé­do­nisme, de culture des belles choses, le tout tein­té d’un vieux fond de spi­ri­tua­li­té zo­roas­trienne, mê­lant to­lé­rance, mys­ti­cisme sou­fi et sim­pli­ci­té na­tu­ra­liste. Voi­là l’Iran pro­fonde !

420 ki­lo­mètres, soit en­vi­ron 5 heures de tra­jet

par au­to­route, sé­parent Ispahan de la ca­pi­tale. Le ré­seau rou­tier a fait l’ob­jet, de­puis quelques an­nées, d’un vaste plan de dé­ve­lop­pe­ment et de mo­der­ni­sa­tion, pour conte­nir l’ex­plo­sion du parc au­to­mo­bile ira­nien. Les pay­sages dé­filent, aus­tères, âpres, in­ti­mi­dants. L’Iran reste un pays de mon­tagnes, de dé­serts et de hautes steppes, hor­mis quelques zones de culture in­ten­sive, par­fois éta­gées sur les ver­sants. Pre­mière observation : la mul­ti­pli­ca­tion ef­fa­rante des mos­quées en construc­tion, preuve de la bonne « san­té » de la théo­cra­tie ira­nienne, cou­vrant lit­té­ra­le­ment le pays d’édi­fices re­li­gieux, souvent d’un luxe os­ten­ta­toire, genre dômes d’or et mi­na­rets de cuivre, au grand dam de la po­pu­la­tion laïque ou non pra­ti­quante, qui voit d’énormes res­sources ain­si di­la­pi­dées, alors que le pays souffre de pé­nu­ries chro­niques. Car hor­mis quelques lieux saints et dans les grandes villes, les mos­quées sont vides ! Deuxième constat : aux en­trées et sor­ties de chaque ag­glo­mé­ra­tion, de chaque vil­lage, de chaque bled, des di­zaines, voire des cen­taines, de pan­neaux géants ex­hibent, aux cô­tés des deux vieux bar­bus aca­riâtres res­pon­sables de leur mort, les por­traits des mar­tyrs de la guerre Iran-Irak, vi­sages ju­vé­niles fau­chés par huit ans d’une bou­che­rie in­sen­sée (1,5 mil­lion de morts des deux cô­tés). Le pou­voir en place, culti­vant lui-même le culte de sa per­son­na­li­té (contraire aux pré­ceptes de l’is­lam), a fi­ni par faire du culte des mar­tyrs une ob­ses­sion qua­si né­vro­tique, une mal­saine ma­ni­pu­la­tion des morts, en guise de ci­ment na­tio­nal. Cette li­ta­nie de zom­bies se mue, à la longue, en écoeu­re­ment in­sup­por­table, jus­qu’à la nau­sée. Deux détours édi­fiants avant d’en­trer dans Té­hé­ran : la ville sainte chiite de Qom, l’égale de Na­jaf et Ker­ba­la (Irak), aux dires des au­to­ri­tés re­li­gieuses, qui sou­haitent ca­pi­ta­li­ser sur le très lu­cra­tif tou­risme de pè­le­ri­nage.

Bor­dant l’an­cien ter­rain de po­lo des rois sa­fa­vides,

le square Na­qsh-e Ja­han (Ispahan), clas­sé patrimoine de l’Unesco, aligne mos­quées, jar­dins et pa­lais, comme ce­lui d’Ali Qâ­pu, au charme élé­gant.

Dans le quar­tier ar­mé­nien de New Jol­fa d’Ispahan, la ca­thé­drale or­tho­doxe de Vank est illu­mi­née par des fresques du XVIIe siècle, la dé­co­rant du sol au pla­fond.

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