NU­MÉ­RO SPÉ­CIAL ZONES IN­TER­DITES

Grands Reportages - - Sommaire - TEXTE OLI­VIER WEBER

Té­moin de l'évo­lu­tion de notre so­cié­té et de son in­cli­na­tion à se pro­té­ger de toutes sortes de risques, le voyage en "zones in­ter­dites" est po­li­ti­que­ment in­cor­rect. Loin du tin­ta­marre mé­dia­tique, ob­nu­bi­lé par la mau­vaise nou­velle, on dé­couvre dans ces ré­gions mises à l'in­dex des ri­chesses humaines in­com­men­su­rables. S’y rendre ou dé­ser­ter ? À cha­cun de faire son choix…

ITé­moin de l'évo­lu­tion de notre so­cié­té et de son in­cli­na­tion à se pro­té­ger de toutes sortes de risques, le voyage en "zones in­ter­dites" est po­li­ti­que­ment in­cor­rect. Loin du tin­ta­marre mé­dia­tique, ob­nu­bi­lé par la mau­vaise nou­velle, on dé­couvre dans ces ré­gions mises à l'in­dex des ri­chesses humaines in­com­men­su­rables. Une rai­son suf­fi­sante pour y al­ler et té­moi­gner,

afin qu'elles ne sombrent pas dans l'ou­bli. l ya les fron­tières que l’on res­pecte et les fron­tières que l’on trans­gresse. Ja­dis, en se pen­chant sur les pous­sié­reux at­las du monde, les aven­tu­riers de la So­cié­té des Ex­plo­ra­teurs Fran­çais ou de la Royal Geo­gra­phi­cal So­cie­ty se dé­lec­taient des mys­tères de la car­to­gra­phie : les « taches blanches » étaient in­nom­brables, re­pé­rages des zones en­core in­ex­plo­rées. Au­jourd’hui les cartes de la pla­nète ne com­portent plus de traces blanches, mais des ré­gions grises, ou noires, par­fois sur­mon­tées d’un dra­peau rouge : les map­pe­mondes four­millent de por­tions dan­ge­reuses. Cer­taines portes ne s’ouvrent plus et les voya­geurs souvent s’in­clinent, soit en rai­son des pé­rils, soit pour ne pas adou­ber une dic­ta­ture en place. De la Corée du Nord au Sa­ha­ra, les in­ter­dits ne manquent pas. Les au­to­ri­tés des pays du Nord ba­lisent de plus en plus les che­mins des voya­geurs sou­cieux de sor­tir des sen­tiers bat­tus. À l’ar­pen­teur du globe, on de­mande non pas de mon­trer patte blanche, mais d’adop­ter la ligne de pro­tec­tion maxi­male. En clair, il s’agit de prô­ner le dé­pla­ce­ment à risque zé­ro. Faut-il pour au­tant s’abs­te­nir de voya­ger en « pays in­ter­dit » ? Faut-il cau­tion­ner toutes les mises en garde of­fi­cielles, res­treindre la car­to­gra­phie du rêve et ban­nir de sa bous­sole des es­cales ju­gées trop pé­rilleuses ? Ja­mais certes le prin­cipe de pré­cau­tion n’a été mis en avant avec au­tant de ri­gueur. Ja­mais la pla­nète n’a créé au­tant de nou­velles fron­tières : 26 000 km de­puis la chute de la mai­son URSS en 1991, se­lon le géo­graphe Mi­chel Fou­cher ! Au concept de vil­lage pla­né­taire, le monde op­pose bien souvent le re­pli sur soi. Pour contrer le dan­ger, le contour des es­paces fré­quen­tables se ré­tré­cit, par­fois comme peau de cha­grin. Et pour­tant, sans prô­ner un no­ma­disme dan­ge­reux, il existe mille et une fa­çons d’al­té­rer le pé­ril et de le­ver les bar­rières in­ter­dites. D’al­ler voir, de té­moi­gner, le nez au vent ou les mains dans le cam­bouis du monde. Écri­vains, voya­geurs au long cours, hu­ma­ni­taires éprouvent la fas­ci­na­tion ou res­sentent le de­voir d’ou­vrir les fe­nêtres condam­nées, de fou­ler les zones in­ter­dites, de re­pous­ser les li­mites de ces nou­velles taches noires ou grises.

De­puis vingt ans, je fré­quente ain­si l’in

fré­quen­table. Pour les livres, les re­por­tages, les mis­sions hu­ma­ni­taires, mais aus­si les ex­pé­di­tions, je suis ame­né à pous­ser de drôles de portes. Et ce que cachent les contrées in­ter­dites se ré­vèle souvent in­com­men­su­rable. C’est ce dé­ri­soire pe­tit por­tail de fer entre le Pa­kis­tan et l’Af­gha­nis­tan, au bout de la cé­lèbre Passe de Khy­ber fran­chie par les troupes d’Alexandre le Grand, les Mo­ghols, les sol­dats bri­tan­niques à la conquête de la Haute-Asie. D’un cô­té le re­li­quat de l’Em­pire des Indes, le Pa­kis­tan, avec un État construit, une ad­mi­nis­tra­tion, aus­si cor­rom­pue soit-elle, des doua­niers en uni­formes, des comp­tables de la mar­chan­dise en tran­sit, cal­cu­la­trice en main. De l’autre des sol­dats af­ghans et des

re­belles dans l’âme, des cha­me­liers et des tra­fi­quants, des contre­ban­diers de toute na­ture. Sur le bas-cô­té, des ca­ra­va­niers se re­posent avant de re­par­tir à l’as­saut de cols im­pro­bables, avec di­vers ob­jets de pa­co­tille. Et au bout de la route des ren­contres inef­fables avec des pay­sans af­ghans, une main sur le coeur, l’autre sur le pé­trin à pain, vous for­çant à par­ta­ger leur maigre pi­tance, loi de l’hos­pi­ta­li­té qu’il ne s’agit pas de trans­gres­ser au risque d’of­fen­ser les mon­ta­gnards.

C’est aus­si une gorge de gra­nit entre la Tur­quie et l’Irak du Nord, le Kur­dis­tan, par­cou­rue à pied pour re­joindre des ma­qui­sards kurdes. Ha­meaux dis­crets, sen­tiers de mu­le­tiers, thé obli­gé à la halte. Peuple long­temps sans fron­tières, les Kurdes ont éri­gé un qua­si-État qui ne dit pas son nom, un Irak­bis, entre pla­teaux de Mé­so­po­ta­mie et mon­tagnes d’Orient. Là-bas, dans ces contrées que fré­quen­ta Dos Pas­sos en tant que cor­res­pon­dant de guerre, les villes sont ju­gées plus sûres que dans maints pays du MoyenO­rient. Les femmes dis­posent de plu­sieurs di­zaines d’as­so­cia­tions, et la presse y est libre. On y croise de temps à autre des émis­saires étran­gers, des es­pions qui se disent con­sul­tants en guise de cou­ver­ture, des en­voyés de so­cié­tés pé­tro­lières dans l’at­tente d’un contrat…

Ce sont les sou­rires de vil­la­geois dans la fo­rêt de Birmanie, après un pas­sage chao­tique de pseu­do-fron­tière dans la jungle avec des re­belles re­con­ver­tis, pour cer­tains, en contre­ban­diers. Der­rière la ligne mou­vante de l’ho­ri­zon, par-de­là les val­lées de bri­gands et les ter­rasses des plan­teurs d’opium, se nichent des ha­meaux de toute beau­té, avec des vil­la­geois qui ont réus­si à chas­ser les fau­teurs de troubles, les va-t-en-guerre et les tra­fi­quants en tous genres. « Vous­ne­voya­gez­pas­si­vou­sa­vez­peurde l’in­con­nu,vous­voya­gez­pourl’in­con­nu,ce­la vous­ré­vè­leà­vous-même! », ai­mait à dire

À L’AR­PEN­TEUR DU GLOBE, ON DE­MANDE NON PAS DE MON­TRER PATTE BLANCHE, MAIS D’ADOP­TER LA LIGNE DE PRO­TEC­TION MAXI­MALE

l’aven­tu­rière Ella Maillart, qui a long­temps sillon­né les steppes, les dé­serts d’Asie cen­trale, les flancs de l’Hi­ma­laya et ne sup­por­tait pas de ne pou­voir tra­ver­ser les Oa­sis in­ter­dites, titre de l’un de ses livres. Voi­là ce que re­cèlent les pay­sages pro­hi­bés, les contrées de l’im­pos­sible, l’au-de­là des lignes de front où se nichent mille et une lignes de vie. Loin du baroud ou d’une quel­conque adré­na­line que suf­fi­rait à pro­cu­rer une es­ca­pade en al­ti­tude, le voyage com­pli­qué est sur­tout une source d’échange, une pos­si­bi­li­té de mi­gra­tion vers des po­pu­la­tions ou­bliées, une main ten­due vers des poches de l’hu­ma­ni­té bien plus humaines qu’on ne le croit. Sans trans­gres­sion, il n’y au­rait pas de Bruce Chat­win, de Rys­zard Ka­pus­cins­ki, de V.S. Nai­paul ou de Blaise Cen­drars, ce que la lit­té­ra­ture de voyage a pro­duit de meilleur. Alors bien sûr il y a les me­naces, les mises en joue, les ex­pul­sions, que connaissent en­core hu­ma­ni­taires, grands reporters et écri­vains-voya­geurs. Il n’em­pêche ! Au-de­là des pé­rils, le voyage trans­fron­tières est un acte de té­moi­gnage, une ten­ta­tive de bri­ser les dic­ta­tures, les huis clos, les murs de si­lence, une ma­nière de ré­bel­lion qui in­ter­dit aux hommes libres de s’as­sa­gir, ne se­rait-ce que pour écou­ter les ci­toyens des mondes ou­bliés. Ra­con­ter, c’est un peu tendre la main. Soi­gner, pour les hé­ri­tiers de la sa­ga des French Doc­tors, c’est aus­si dé­non­cer, bri­ser la loi de l’omer­ta si chère aux po­ten­tats et ty­rans.

Voi­là ce qui a conduit Cen­drars à bour­lin­guer : « Ja­mais­jen’ai­su­ré­sis­teràl’ap­pelde l’in­con­nu. » Les in­ter­dits iniques sont faits pour les pié­ti­ner. Voi­là aus­si ce qui a étran­ge­ment ame­né

To­ny Whee­ler, écri­vain aus­tra­lien et fon­da­teur des guides Lo­ne­ly Pla­net, à ar­pen­ter les « États­voyous » : pen­dant plu­sieurs an­nées, il n’a eu de cesse de frap­per à la porte de ca­pi­tales peu re­com­man­dables ou qui dé­fraient la chro­nique in­ter­na­tio­nale. Ce­la donne Dans­lesPays­del’axe­du­Mal, un ré­cit de voyage unique, par­fois dé­so­pi­lant, souvent cru sur les ba­ron­nies du si­lence que sont la Corée du Nord, l’Ara­bie Saou­dite, l’Iran et tant d’autres. Car c’est là aus­si, comme le di­sait An­dré Mal­raux à Paul Va­lé­ry pour jus­ti­fier son voyage en Asie, que se fa­çonne l’His­toire. La li­ber­té exige d’être un passe-mu­railles, avec au­dace ou clair­voyance, mais ja­mais in­cons­cience.

Du Ca­che­mire aux fo­rêts d’Ama­zo­nie, du Ti­bet aux pla­teaux de l’Afrique de l’Est, les taches grises ou noires sont lé­gion, peaux de léo­pard qui ne de­mandent qu’à pro­li­fé­rer sur le dos du re­non­ce­ment. Rai­son de plus pour qu’elles ne sombrent pas dans l’ou­bli. Rai­son de plus pour al­ler ta­qui­ner, avec pré­cau­tion certes, des fron­tières ré­pu­tées trop fer­mées, des fiefs de­ve­nus her­mé­tiques, des bar­ba­ries de l’in­dif­fé­rence. L’in­so­lence est un royaume. Et la tra­ver­sée du monde est à ce prix.

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