CORÉE DU NORD AU PAYS DU MA­TIN PAS SI CALME...

LES NORD-CO­RÉENS SONT PER­SUA­DÉS QUE LE HAM­BUR­GER A ÉTÉ IN­VEN­TÉ PAR KIM JONG-II

Grands Reportages - - Sahara - TEXTE ET PHO­TOS ERIC LAF­FORGUE

Pas­ser ses va­cances dans un État to­ta­li­taire di­ri­gé par un jeune dic­ta­teur édu­qué dans une école pri­vée suisse, ça vous tente ? Kim Jong-Un, le nou­veau di­ri­geant, vient de faire place nette au som­met de l’État, en fai­sant exé­cu­ter sans pi­tié son oncle qui l’avait cor­na­qué pour s’ins­tal­ler au pou­voir. Et il me­nace tous les 15 du mois de noyer son voi­sin du sud sous un dé­luge de feu nu­cléaire. Pour­tant, voya­ger dans la der­nière dic­ta­ture sta­li­nienne du monde ré­serve quelques sur­prises…

Pas­ser ses va­cances en Corée du Nord, est-ce bien rai­son­nable ? On peut lé­gi­ti­me­ment hé­si­ter à vi­si­ter le royaume er­mite, de peur de sou­te­nir in­di­rec­te­ment le ré­gime du jeune Kim Jong-Un, hé­ri­tier d’une longue dy­nas­tie qui perdure de­puis la pro­cla­ma­tion de la Ré­pu­blique po­pu­laire et dé­mo­cra­tique de Corée, en 1948. Mais l’exemple du voi­sin bir­man et de sa ré­cente ou­ver­ture éco­no­mique et dé­mo­cra­tique dé­montre les ef­fets po­si­tifs in­dé­niables qu’ont eu les vi­sites des tou­ristes sur la junte au pou­voir. Pour com­prendre ce qui vous at­tend en Corée du Nord, il faut se sou­ve­nir qu’après la se­conde guerre mon­diale, la Corée a été sé­pa­rée en deux. Long­temps, le Nord a dé­pas­sé en per­for­mance éco­no­mique le Sud, créant un État ba­sé sur la théo­rie du Juche et prô­nant l’au­to­suf­fi­sance. Mais dans les an­nées quatre-vingt-dix, la chute de ses sou­tiens com­mu­nistes et une fa­mine gi­gan­tesque ont rui­né l’éco­no­mie du Nord. Kim Il-Sung puis Kim Jong-Il dur­cirent leur dic­ta­ture pour as­seoir leur pou­voir avec un culte de la per­son­na­li­té dé­li­rant, dont on voit les traces à chaque coin de rue. Le voya­geur aver­ti doit donc s’at­tendre en vi­si­tant le pays à de­voir su­bir un ré­vi­sion­nisme de l’his­toire qui peut vi­rer au co­mique tant il peut être ou­tran­cier, sup­por­ter au quo­ti­dien un strict contrôle de ses faits et gestes, être cou­pé de son pays et du flux d’in­for­ma­tions conti­nu, et à ac­cep­ter des vi­sites obli­ga­toires. C’est le prix à payer pour dé­cou­vrir le pays le plus fer­mé du monde…

Pour s’y rendre, rien de bien com­pli­qué.

Une agence de voyage agréée vous ob­tien­dra le vi­sa en quelques jours, si vous n’exer­cez

pas une pro­fes­sion dans les mé­dias ou le corps mi­li­taire. On peut se rendre en in­di­vi­duel en Corée du Nord, qui de­vient alors une des­ti­na­tion de luxe, ou voya­ger en groupe à des prix rai­son­nables. Prendre des pho­tos n’est pas un pro­blème si on res­pecte les consignes usuelles (pas de mi­li­taires, de pau­vre­té, ou de cli­chés vo­lés). De notre cô­té, notre mo­ti­va­tion prin­ci­pale est de ren­con­trer des Nord-Co­réens, pré­sen­tés à tort comme froids et lo­bo­to­mi­sés : mis­sion dif­fi­cile mais pas im­pos­sible car ce peuple est en réa­li­té très ou­vert aux contacts avec les (rares) étran­gers.

À Pyon­gyang, la ca­pi­tale qui s’ap­prête à cé­lé­brer dans le faste sa fête na­tio­nale, nous sommes ac­cueillis cha­leu­reu­se­ment par M. O, un guide fran­co­phone et par Miss Kim, une jeune di­plô­mée d’an­glais. Elle est très excitée à l’idée de dé­cou­vrir son pays, elle qui n’a ja­mais quit­té la ca­pi­tale ! Les parcs de la ville sont en­va­his par une mul­ti­tude de pro­me­neurs qui pique-niquent en fa­mille. Ils m’in­vitent à par­ta­ger un so­ju (l’al­cool de riz lo­cal), m’offrent des bro­chettes, me de­man- dent de po­ser avec eux, m’in­vitent à dan­ser. Les plus har­dis osent me de­man­der d’où je viens. À l’évo­ca­tion de la France, les filles parlent de par­fum, les gar­çons de Zi­dane, les an­ciens de Vic­tor Hu­go, étu­dié à l’école. Le bal géant re­grou­pant des mil­liers d’étu­diants - hommes en cos­tume noir, filles en cho­son ot tech­ni­co­lor - s’ouvre sur la place Kim Il-Sung à la tom­bée de la nuit. Les gar­çons étant nom­breux à dan­ser entre eux, j’en de­mande à M. O la rai­son : « Ils­sont­ti­mides,vous­dan­se­za­vec­des­filles­que­vous ne­con­nais­sez­pas­vous? »… Ex­tinc­tion des feux à 21 h 30 : la mu­sique cesse brus­que­ment et la place est plon­gée dans le noir. Seul le portrait géant de Kim Il-Sung reste éclai­ré.

Pyon­gyang Pyon­gyang évo­lue. évo­lue. De nou­veaux quar­tiers sur­gissent, des voi­tures en­va­hissent les larges ave­nues, les jeunes s’ha­billent à l’oc­ci­den­tale, mo­bile à l’oreille, cas­quette Adi­das. Au-de­là des in­con­tour­nables vi­sites du mé­tro et sa sta­tion Pa­ra­dis, de la mai­son na­tale du so­leil du XXe siècle, des sta­tues géantes des deux lea­ders à Man­su­dae (pas de pho­tos du dos des di­ri­geants, c’est in­ter­dit), de l’Arc de Triomphe (plus grand que ce­lui de Pa­ris pré­cise M. O), de la tour du Juche (5 € pour prendre l’as­cen­seur), les tou­ristes peuvent dé­sor­mais dé­cou­vrir des at­trac­tions qui changent le morne quo­ti­dien des Nord-Co­réens. Ain­si, à la nuit tom­bée, les ha­bi­tants se précipitent à la fête fo­raine. Les stands où les en­fants ti­raient sur des ca­ri­ca­tures de sol­dats amé­ri­cains ont lais­sé place à des at­trac­tions der­nier cri et un res­tau­rant dans l’en­ceinte du parc d’at­trac­tion sert do­ré­na­vant des ham­bur­gers. Les Nord-Co­réens, en­core peu ha­bi­tués, les mangent à l’aide de gants en plas­tique gra­cieu­se­ment four­nis. De­vant mon éton­ne­ment, M. O rec­ti­fie le tir : « C’est­nor­mal,le­ham­bur­ge­raé­téin­ven­té par­no­tre­di­ri­geantKimJong-Il ». Nous pour­sui­vons notre pé­riple vers la mer de Chil­bo, sur la côte est, dans le vil­lage de pê­cheurs de Jung Pyong Ri. Les mai­sons sont bien te­nues, équi­pées de té­lé­vi­seurs et de ven­ti­la­teurs. Le chef du vil­lage m’hé­berge dans la sienne. La chambre bé­né­fi­cie d’une pe­tite salle de bain at­te­nante, un luxe. Le chef est très fier de pré­sen­ter son sa­lon.

Un cadre dé­co­ré de Mi­ckeys en­toure la pho­to d’un sol­dat. « C’est mon­fils,il­fait­son­ser­vice mi­li­taire. » Quand re­vien­dra-t-il ? « Après­la réuni­fi­ca­tion­des­deuxCo­rées » ré­pond-il, la voix étran­glée par l’émo­tion.

Di­rec­tion la my­thique DMZ, qui sé­pare phy­si­que­ment les deux Corée. Séoul n’est qu’à 70 km. Les sol­dats des deux camps se font face à quelques mètres. Les flots de tou­ristes se prennent en pho­to avec les sol­dats nord­co­réens, ra­vis, qui de­mandent en re­tour des ci­ga­rettes. Le mur qui sé­pare les deux Co­rées sur 250 km se dé­tache sur l’ho­ri­zon. Les mi­li­taires me laissent re­gar­der dans leurs ju­melles et j’aper­çois le Sud : des sil­houettes, des voi­tures. Miss Kim n’en manque pas une miette mais re­fuse d’ex­pri­mer tout sen­ti­ment. Je de­mande au co­lo­nel en poste ce qui ar­ri­ve­rait si un Sud-Co­réen s’aven­tu­rait à vou­loir pas­ser au Nord ? « Nousl’ac­cueille­rions » me ré­pond-il. Et si un Nord-Co­réen pas­sait au Sud ? « Ils­le­tue­raient ». Lorsque M. O me sug­gère de nou­velles et at­trayantes vi­sites (une ferme d’au­truches, un stand de tir, une ma­ter­ni­té de pré­ma­tu­rés, une usine d’em­bou­teillage d’eau mi­né­rale…) j’opte pour Ham­hung et ses usines chi­miques. Le di­rec­teur de l’usine nous as­somme de sta­tis­tiques, puis nous in­vite à en­trer dans un han­gar où tournent des ma­chines de 1959. Seuls deux ou­vriers oc­cupent un es­pace in­fi­ni. Le temps d’un dé­ga­zage sur­prise d’am­mo­niaque qui manque de nous as­phyxier, ce qui pro­voque l’hi­la­ri­té de nos hôtes, et la vi­site est ter­mi­née. Ma pro­chaine étape, me pro­met-on, ré­vé­le­ra toutes les beau­tés de la na­ture nord-co­réenne : les monts Kumgang. Les fa­milles sé­pa­rées du Sud et du Nord s’y re­trou­vaient suite à des ac­cords bi­la­té­raux en 2000. Le Sud a donc construit cô­té Nord un com­plexe hô­te­lier, un mall, des par­kings, des au­to­routes, et même une ca­serne de pom­pier. Les re­la­tions se dé­gra­dant entre les deux Co­rées, un beau ma­tin, le Nord a tout sai­si. De­puis, Kumgang est une ville fan­tôme… Elle reste la base de dé­part pour des ran­don­nées vers les mon­tagnes en­vi­ron­nantes.

Re­tour à Pyon­gyang pour as­sis­ter au Ari­rang, un spec­tacle de masse don­né tous les étés jus­qu’en sep­tembre, qui ras­semble des mil­liers d’ath­lètes, de gym­nastes et de mu­si­ciens de tous âges. Le stade du Pre­mier Mai est ma­jo­ri­tai­re­ment rem­pli de mi­li­taires ; un car­ré VIP ac­cueille les rares tou­ristes prêts à dé­bour­ser 300 €. La tribune op­po­sée est rem­plie de 20 000 ado­les­cents qui vont for­mer des fresques géantes en tour­nant les pages de leurs livres dans une par­faite syn­chro­ni­sa­tion. Le spec­tacle en­chaîne à un train d’en­fer des ta­bleaux hu­mains co­lo­rés, spor­tifs, historiques pen­dant que les fresques à la gloire des chers lea­ders de la na­tion se suc­cèdent en ar­rière-plan.

En guise de dî­ner d’adieu, j’in­vite mes guides à la piz­ze­ria de Pyon­gyang, afin d’évi­ter les nouilles froides qu’ils tentent déses­pé­ré­ment de me faire goû­ter. Miss Kim es­saie de sai­sir avec ses ba­guettes un mor­ceau de « quatre sai­sons », le goûte et le re­crache en lan­çant un « c’est dé­goû­tant ». Au mo­ment de mon­ter dans l’avion d’Air Ko­ryo, M. O me fait pro­mettre de re­ve­nir. « Vous­ne­pou­vez­pas­man­quer­le­mu­séedes ca­deaux­qu’on­tre­çu­no­schers­lea­ders M.Eric!Ilye­na­des­mil­liers!Àrai­sond’une mi­nu­te­de­vant­cha­que­prés ent,il­vous fau­drai­tu­nan­pour­tout­vi­si­ter! »

Des Nord-co­réennes goûtent aux at­trac­tions de la fête fo­raine de Pyon­gyang, nou­veau haut lieu de dé­tente pour les pri­vi­lé­giés de la ca­pi­tale.

Les ou­vriers d'une usine cé­lébrent en mu­sique (et en al­cool de riz) l'an­ni­ver­saire de la créa­tion de la Corée du Nord dans un parc de Pyon­gyang.

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