LE BHOU­TAN EST LE SEUL PAYS OÙ PEINDRE UN SEXE SUR VOTRE FAÇADE NE FAIT PAS DE VOUS UN CRI­MI­NEL

Grands Reportages - - Spécial Bouddhisme Bhoutan -

Ha­billés de robes d’un jaune écla­tant, le visage rayé par des tresses tom­bant d’un cha­peau su­per­be­ment or­ne­men­té, les moines exé­cutent la danse des Cha­peaux Noirs. Pieds nus, ils sautent sur les dalles du temple de Jam­bay Lha­khang. Les danses mas­quées – ou Cham - al­ternent au rythme lourd des ins­tru­ments tra­di­tion­nels, trompes, cym­bales. La danse ma­gique des Cha­peaux Noirs, l’une des plus si­gni­fi­ca­tives de ce fes­ti­val boud­dhique, se dé­roule im­pec­ca­ble­ment. Le so­leil fait trans­pi­rer les dan­seurs, et les spec­ta­teurs, vil­la­geois, jeunes moines, s’as­sou­pissent dou­ce­ment. C’est le mo­ment choi­si par les At­sa­ras pour faire ir­rup­tion sur scène. Le visage cou­vert de masques gro­tesque, vê­tus d’ha­bit de cirque, les At­sa­ras ne sont rien d’autres que des clowns : l’un at­trape son col­lègue qui ti­tube, et le porte comme un bé­bé. L’as­sis­tance rit aux éclats. Un autre, por­tant un masque rouge au sou­rire gri­ma­çant, vient cha­touiller les en­fants, et les vieilles pay­sannes as­sises au pre­mier rang. Un qua­trième sort un pé­nis en bois de la manche de son ha­bit, et es­saie de tou­cher la foule avec. Ima­gi­nez qu’au mi­lieu d’une église, des laïcs gri­més en clowns viennent ra­con­ter des his­toires paillardes entre deux ser­mons de l’évêque… Bien­ve­nue au Bhou­tan, où le boud­dhisme est re­li­gion d’État, mais où tout, en la ma­tière, n’est pas pris au sé­rieux.

Bon­heur Na­tio­nal Brut

Quelques jours plus tôt, l’Air­bus A319 se fau­file in­croya­ble­ment près des flancs des mon­tagnes pour at­teindre le gou­let de Pa­ro, où se trouve le seul aé­ro­port in­ter­na­tio­nal du Bhou­tan. La ca­pi­tale, Tim­phu, est si en­cla­vée qu’il n’y a pas as­sez de place pour y tra­cer une piste de gros-por­teur. Am­biance d’un calme ir­réel à l’aé­ro­port : la plu­part des hommes vaquent à leurs oc­cu­pa­tions ad­mi­nis­tra­tives, vê­tus du gho, le vêtement tra­di­tion­nel bhou­ta­nais. Tous les fonc­tion­naires royaux, des douanes aux guides in­ter­prètes, doivent le por­ter au travail et dans les bâ­ti­ments of­fi­ciels. Aux alen­tours, l’architecture sai­sit le re­gard : ex­cep­tion­nelle et ho­mo­gène. Dans la proprette val­lée de Pa­ro, l’Air­bus semble être le vais­seau-en­ter­prise ve­nu d’ailleurs, et les tou­ristes pho­to­graphes au mi­lieu des jeunes bhou­ta­nais en gho, aus­si : le reste de la pla­nète est d’ailleurs très loin, au-de­là des mon­tagnes abruptes de l’Hi­ma­laya, et des pays voi­sins géants – Chine et Inde. La route de l’aé­ro­port n’est pas plus large qu’un che­min, et les 4X4 co­réens ru­ti­lants qui em­mènent les tou­ristes amé­ri­cains ont bien du mal à se croi­ser. Un pays ir­réel, étrange, au point de soup­çon­ner une frac­ture dans l’es­pace-temps. Le royaume du Bhou­tan, où la té­lé­vi­sion n’est ar­ri­vée qu’en 1999 abrite seule­ment huit cent mille ha­bi­tants ; un sur sept ha­bite à Tim­phu, la ca­pi­tale. Après deux jours de route, nous voi­ci au coeur du Bhou­tan cen­tral, à Ja­kar, dans le dis­trict iso­lé de Bum­thang. Ja­kar : quelques bou­tiques ali­gnées le long d’une rue prin­ci­pale, bien acha­lan­dées cô­té lé­gumes, beau­coup moins cô­té four­ni­tures ; une bour­gade dont on peine à croire qu’elle est, de loin, la plus grande à des cen­taines de ki­lo­mètres à la ronde. Rien, mis à part quelques voi­tures ré­centes, ne pa­raît être en rap­port avec le siècle ac­tuel. Mais l’étrange sen­ti­ment d’être dans un dé­ca­lage pas seule­ment tem­po­rel perdure. In­ter­lo­qué, l’oeil s’ar­rête un ins­tant sur une pein­ture mu­rale, vue sur le mur d’une mai­son vieille d’une cen­taine d’an­nées au bas mot. Femmes, en­fants, per­sonne dans la rue n’est cho­qué à la vue de ce pé­nis géant do­té de dé­tails tout à fait réa­listes qui orne la mai­son, aux cô­tés d’ani­maux my­thiques ou réels : ser­pents, san­glier, tigre. Sym­bole de fer­ti­li­té et de pro­tec­tion par­mi les plus re­pré­sen­tés sur les murs des mai­sons, le phal­lus est un hom­mage au fou di­vin, le moine Druk­pa Kin­ley, qui s’en ser­vait pa­raît-il pour as­som­mer les dé­mons. L’ex­té­rieur des mai­sons est aus­si or­ne­men­té que l’in­té­rieur est sobre. Le Bhou­tan est le seul pays où la re­li­gion of­fi­cielle est le boud­dhisme ti­bé­tain, d’obé­dience druk­pa ka­gyu. Mais c’est aus­si le seul pays où peindre un énorme sexe en érec­tion sur votre façade ne fait pas de vous un fou cri­mi­nel. Le seul pays en­fin où la Cons­ti­tu­tion (ar­ticle 9) sti­pule que « L’État­doit s’em­ployer à pr omou­voir les condi­tions qui per­mettent la réa­li­sa­tion du Bon­heur Na­tio­nal Brut ». Un concept qui fas­cine l’Oc­ci­dent, dont on ra­bâche les oreilles des Bhou­ta­nais. La pe­tite Djey Dol­ma et son grand-père, Apa Go­ki, de­vant les pé­nis sym­boles de fer­ti­li­té peints sur leur mai­son de Che­bi­sa, à 4 000 mètres d'al­ti­tude, dans les mon­tagnes du nord du pays.

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