LA COM­PRÉ­HEN­SION D’UNE DANSE EXIGE UNE CONNAIS­SANCE AP­PRO­FON­DIE DU BOUD­DHISME TI­BÉ­TAIN

Grands Reportages - - Spécial Bouddhisme Bhoutan -

Les dan­seurs mas­qués prennent l’ap­pa­rence des déi­tés, des hé­ros, des dé­mons, d’ani­maux cour­rou­cés ou com­pa­tis­sants pen­dant les quatre jours que dure Jam­pay Lha­khang. Le pre­mier temps fort du Tse­chu est la cé­ré­mo­nie du Feu, noc­turne, réa­li­sée la pre­mière nuit (de pleine lune donc), dans la­quelle le ri­tuel du pas­sage sous une arche de feu est cen­sé dé­truire les obs­tacles que ren­contrent ceux qui la fran­chissent. La nuit de pleine lune est aus­si mar­quée par la danse sa­crée réa­li­sée par des dan­seurs nus – qu’il est très im­po­li de pho­to­gra­phier. Pen­dant les trois jour­nées sui­vantes, les danses sont ri­tua­li­sées et réa­li­sées au son des ins­tru­ments tra­di­tion­nels, mais des in­ter­mèdes « ré­veillent » l’as­sis­tance : un groupe de femmes Bhou­ta­naises su­per­be­ment ha­billées exé­cute des danses tra­di­tion­nelles. Comme on l’a ra­con­té en in­tro­duc­tion, des As­ta­ras – clowns – sont char­gés de faire rire les spec­ta­teurs, res­pec­ter l’ordre ou quê­ter de l’ar­gent pour le mo­nas­tère. Par­ti­cu­la­ri­té de Jam­pa, une par­tie des dan­seurs ne sont pas des moines, mais des re­li­gieux laïcs ap­pe­lés gom­chens, qui peuvent être ma­riés. Plus étrange, les As­ta­ras prennent par­fois part en­tière aux scènes jouées. Une danse ra­conte la lé­gende d’une fu­ture épouse du roi Song­sten Gam­po – fon­da­teur de Jam­pa et des 108 temples. En route vers le Ti­bet, celle-ci tombe en­ceinte d’un en­fant illé­gi­time ; la mère et l’en­fant de­viennent le centre d’une que­relle me­née à leur en­contre par le my­thique Garuda, gar­dien des conve­nances et des in­té­rêts du roi, ici re­pré­sen­té par un dan­seur por­tant un masque de vau­tour. C’est le chef des As­ta­ras qui prend la dé­fense de la fu­ture épouse du roi et de son fils : et pour cause, le clown en chef en se­rait le père ! La scène pas­sionne au­tant les spec­ta­teurs (et les ac­teurs qui se bous­culent entre eux), si ce n’est plus, que les danses ma­jes­tueuses et « clas­siques », comme la danse des Hé­ros, ou Pa­cham. Dans celles-ci, les dan­seurs ne sont pas mas­qués, et évo­luent vê­tus de grandes robes jaunes, coif­fés d’une cou­ronne or­née de cinq da­ki­nis – les déi­tés fé­mi­nines du boud­dhisme tan­trique. D’autres danses se suc­cèdent : la danse des Quatre Cerfs, la danse Ging et Tsho­ling où deux groupes de moines sym­bo­lisent les gar­diens du pa­lais di­vin de Gu­ru Rin­poche. Comme tout autre cham, cette danse ap­porte la bé­né­dic­tion à ceux qui y as­sistent : tel est le pou­voir du Tse Chu. La « lec­ture » d’une danse de­mande une connais­sance ap­pro­fon­die du boud­dhisme ti­bé­tain, mais un oeil exer­cé peut ra­pi­de­ment reconnaître les fi­gures im­por­tantes d’un cham grâce au masque : ain­si ce­lui de Gu­ru Rin­poche, qui prend plu­sieurs as­pects lors de la danse des huit ma­ni­fes­ta­tions de Gu­ru, un hom­mage à ses ef­forts mul­tiples pour in­tro­duire le boud­dhisme en Hi­ma­laya. Que ce soit cette danse ou d’autres, le fait d’y as­sis­ter ap­porte tou­jours une pro­tec­tion, une meilleure com­pré­hen­sion du dham­ma et des en­sei­gne­ments du Boud­dha : c’est pour­quoi sans doute ces Tse Chu sont si vi­vaces au Bum­thang, une ré­gion en­core très iso­lée, ou l’ac­tion de re­pous­ser les mau­vais es­prits lors d’un cham est si im­por­tante.

Cou­tumes an­ces­trales

À quelques ki­lo­mètres de là, le len­de­main, nous avons la chance de vivre le dé­but du fes­ti­val de Pra­khar, qui a lieu à peu près aux mêmes dates. Construit à la fin du XVIe­siècle près du pe­tit vil­lage pen­tu de Pra, dans la val­lée de Chume, le temple de Pra­khar Ngat­shang est le théâtre d’un Tse Chu plus in­ti­miste : le vil­lage de tentes ad­ja­cent a tout de la ker­messe. Les As­ta­ras font leur cirque, les mu­si­ciens em­plissent la cour du son grave de leurs trompes. Les en­fants cha­hutent dans les al­lées, mais pas seule­ment : cer­tains courent dans les pièces d’un des temples tout en s’ap­prê­tant à te­nir un rôle-clé dans la danse à ve­nir, Dur­dag Cham, ou la danse des Sei­gneurs des Char­niers. Vê­tus de blanc, quatre moi­nillons en­filent des cos­tumes et des masques de sque­lettes, fi­gu­rant les Sei­gneurs des Char­niers, qui ha­bitent les ci­me­tières pour ai­der les consciences à se li­bé­rer. Quelques di­zaines de mi­nutes plus tard, la cho­ré­gra­phie des Quatre Sei­gneurs des Char­niers se dé­roule dans la cour de Pra­khar, se­lon son ri­tuel im­muable de­puis plu­sieurs siècles. Des en­fants âgés de huit à dix ans se dé­guisent en ca­davres pour rap­pe­ler à des cen­taines d’adultes la mort et l’im­per­ma­nence : voi­là qui donne une idée de la puis­sance du Tse Chu. Au coeur du dzong de Ja­kar, un mo­nas­tère-for­te­resse du XVIIe siècle qui do­mine la val­lée prin­ci­pale du Bum­thang.

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